‹ Gabrielle de VergyChapitre 24 sur 33 · DE MON GRAND-PÈRE · texte numérisé non relu

DE MON GRAND-PÈRE

I le ciel m'eût accordé le talent des poètes, je I n'aurais voulu chanter que toi, mon cher et beau pays de Bourgogne; j'aurais peint tes magnifiques paysages, tes hauts rochers, tes limpides et frais cours d'eaux, tes fontaines aux flancs de la montagne^ si aimées des oiseaux^ tes vallons ombreux du fond desquels l'alouette en chantant monte vers les étoiles, tes longs coteaux plantés de vignes, et ta plaine aux cent villages ; j'aurais raconté les exploits de tes 'enfants, si braves si bons et si loyaux que les vieux chroniqueurs disaient :

La main d'un Bourguignon Vaut une obligation!

J'aurais dit leurs luttes pour la liberté, dont ils étaient si jaloux et qui leur avait coûté si cher à conquérir, à fendre, à conserver.

Mais le talent du poète est difficile à acquérir, et plus difficile encore à cultiver et je me bornerai à des récits sans importance qui me furent faits en mon enfance,

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ils me reviennent en mémoire, comme y reviennent toujours au déclin delà vielles souvenirs des beaux jours de l'enfance et de l'extrême jeunesse, alors que Ton descend vers l'occident de l'existence en ce bas monde.

Mon grand'père était un vieillard de haute taille, il avait aux environs de soixante-dix ans, ses cheveux, blancs comme de l'argent et rejetés en arrière, donnaient à sa figure un aspect qui en imposait dès l'abord, il aimait ses petits-enfants d'une affection et d'une tendresse de mère, il se plaisait à nous enseigner les grandes vérités chrétiennes, si bien faites pour développer toutes les facultés des âmes humaines, puis il savait si bien mêler l'utile à l'agréable.

Il nous racontait les histoires du vieux temps^ avec une diction qui rappelait les traditions déjà lointaines du grand siècle, sa mère avait dû être de grande descendance, il nous disait qu'elle venait de la royale famille des Douglas d'Ecosse, qui avait suivi le roi Jacques d'Angleterre, venant se réfugier auprès de Louis XIV, avec sa noble épouse, Béatrix de Bourbon.

Les histoires du grand'père, racontées en mon vieux village, assis au flanc de la montagne, aux bords de nos combes profondes, en face de nos longues vallées, donnaient aux paysages qui nous enveloppaient un aspect mystérieux qui plaisait à nos jeunes imaginations, il nous montrait tous ces Ueux hantés, tantôt par les génies antiques, tantôt par les enchanteurs, les magiciens et les fées plus modernes ; quelquefois c'étaient des sorciers de Messanges qu'il nous parlait, de leurs réunions nocturnes, de leurs voyages aériens, des chaînes fulgurantes qui passaient sur le bois de la Fiole.

Le mystérieux a toujours eu pour Tenfant, pour Thomme, un charme irrésistible. La franc-maçonnerie, cette moderne société d'incrédules, n'use-t-elle pas du mystérieux? son origine, ses initiations, ses signes cabalistiques, son triangle, ne sont- ils pas empruntés au grimoire du vieux Satan ?

Les Égyptiens, les Grecs et les Romains plaçaient des divinités fantaisistes partout. La source de la vallée avait sa Naïade, nymphe ingénue, les hauts monts avaient leurs géants, partout ils voyaient le surnaturel, le mystérieux.

Quand vint le moyen âge, rien ne fut changé, les vallées eurent leurs fées, leurs enchanteurs, leurs sorciers.

Les revenants jouèrent avec les clas un grand rôle, on en voyait sous toutes les formes, tantôt c'était un bélier, un mouton fantastique, venant chaque nuit, par ses bonds et cabrioles désordonnés sur le grenier, épouvanter les habitants du logis... C'était un esprit qui frappait au fond d'une armoire!... Une mère morte jeune qui venait veiller sur ses enfants, que la mort l'avait forcée d'abandonner aux soins mercenaires d'une servante!...

C'est à Chevannes, commune extrême du canton de Gevrey, vers le couchant que se passe l'histoire.

Le village est posé dans une situation très pittoresque^ en montant de Meuilley on le dirait accroché au flanc de

la montagne, il se développe sur son coteau en forme de triangle, en face du mont des Aiguisons. Un vallon profond, dit la combe de Vaux, qui va finir en changeant de nom derrière la poétique fontaine de Ladroit, aimée des oiseaux^ des serpents et des oiseleurs; il s'abrite au nord et au nord-est au delà du rideau de monts qui le cachait autrefois, enfant sournois, de la surveillance du puissant château de Vergy.

En sortant de ce village, on trouve sur la hauteur trois chemins creux; l'un mène à Collonges, placé audessus de ses longues collines, l'autre à Messanges assis au pied de la montagne de Mion, où le diable donnait rendez-vous aux sorciers et aux magiciens de la contrée. Tous regardent Vergy, l'un en face et l'autre du coin de l'œil. Un troisième chemin menait à travers les champs sur le plateau redouté, d'où l'on entendait chaque nuit des bruits terrifiants, où l'on voyait briller d'efirayantes clartés.

La révolution venait de passer sur le monde français, longue tempête, elle avait mutilé les hommes les meilleurs, les monuments les plus beaux^ souillé la plus pure partie de nos gloires nationales, et ensanglanté l'Europe entière.

L'empire, s'était écroulé sous le poids de ses victoires, nous laissant une somme de gloire militaire que nos dernières défaites ne pourront eff'acer, et l'on était arrivé à l'époque de la restauration.

C'est à ce moment que vivait mon bisaïeul^ il est mort très vieux, on disait de lui qu'il était habile, fin et rusé comme nos montagnards du pays de Bourgogne. Il avait su se créer un beau domaine, il possédait de

grandes pièces de terre, le plus souvent il habitait Chevannes, les plus vieux bâtiments du village, couverts d'une lourde toiture en laves (i), ce qui leur donnait un aspect grave et sérieux.

Il s'était marié vers 1765 à l'approche de sa vingtcinquième année, il était devenu l'heureux père d'une jolie petite fille qui, en grandissant, comme toutes les héritières présentes et à venir, était devenue de plus en plus belle.

Nous voici près de la révolution, cette époque si pleine de promesses qu'elle ne tint pas, où notre Société française jadis si courtoise « et tant bien élevée » allait recevoir de si rudes atteintes.

On était vers 1770, peut-être bien en 1765, et la jeune héritière du grand-père, élevée au couvent des Ursulines de Nuits, allait rentrer dans la maison paternelle aux lourds et longs toits de laves noircies, par le temps, elles sont encore là ces vieilles maisons si modestes, mais si solides et qui ont abrité tant de générations de bons chrétiens, d'excellents français, tous ils ont disparu et me voici le dernier de ces races qui, si elles avaient des défauts, avaient de grandes et vigoureuses vertus.

A peine revenue au village natal, avec ses maisons tapissées de lierres à la sombre verdure, elle fut unie à une famille de commune origine ; en ce temps-là, c'était une coutume assez suivie, on redoutait les mésalliances qui étaient aux races leur antique cachet, leur type original; après quelques années d'une union bénie, ellemême eut une famille de quatre enfants.

(i) Pierres plates et minces.

Hélas ! en ce bas monde, il est plus de jours de malheur que d'heures de bonheur et la pauvre mère fut ravie à ses infortunés petits enfants; ils étaient quatre : un garçon et trois filles, et, on le sait, perdre sa mère en sa jeunesse est le plus irrémédiable des malheurs, la plus terrible des pertes. Mon aïeul ne resta pas longtemps ami avec le grand-père de ses jeunes enfants ; l'un était économe^ homme d'ordre, un peu avare, diton ; le second prodigue, trop peu soucieux de ses intérêts, trop aventureux en ses entreprises qu'il ne suivait pas avec assez d'esprit d'ordre et de suite; de là, colère de l'un que l'autre bravait sans trop d'émotion, comme avec peu de crainte, homme cependant de bon sens et de bon conseil qu'il ne mit pas assez en pratique pour lui-même.

Un malheur nouveau arriva. Devenu veuf, le grandpère, quoique bien vieux, se remaria et vint habiter Messanges, et sans l'intervention du curé de CoUonges d'alors, M. l'abbé PhiUppe, il aurait, obéissant à de malsaines obsessions, fait grand tort à ses petits-enfants orphelins qui déjà avaient tout perdu par les méfaits de la cruelle et impitoyable mort.

Il y a, au finage de Messanges, un lieu plus élevé que le village, plus bas que Chevannes dont il est séparé par un rideau de monts peu élevés, couverts presque tous de vignes.

Ce lieu est au pied de la montagne de Mion, proche voisin d'une petite forêt de chênes, dite la Fiole^ célèbre en notre pays ; elle cache au voyageur qui descend le chemin sur le coteau la profonde combe qui s'en va finir au pied des roches du clos Jansin. Ces endroits furent, au temps jadis, redoutables et hantés par les esprits et les clas^ par les revenants. Parfois l'on voyait passer au-dessus du bois de la Fiole de longues et fulgurantes chaînes de feu. Des faits merveilleux de sorcellerie s'y passaient. Un homme de Collonges s'étant un jour couché en son lit, en sa chambre bien chaude^ s'était réveillé de grand matin, à deux heures après minuit, sur le replat du vieux mont de Mion, célèbre par les assemblées des sorciers qui y tenaient leurs sabbats sous la présidence du diable ; il faisait un froid très vif, la terre était blanche de neige et les glaçons pendillaient aux branches des arbres. Q.uel était l'esprit contrariant et malfaisant qui l'avait transporté là ? Il n'en savait rien, ni moi non plus !

Voici donc ce qui advint, il n'y a pas un nombre ilUmité d'années.

Le grand-père solHcité par sa rancune et par son nouvel entourage^ aliéna pour un prix dérisoire sa pièce de terre vers la Fiole, privant ainsi ses petits-enfants, pour punir son gendre; pourtant ils étaient déjà bien assez malheureux delà perte de leur mère... Il n'avait pas pensé, le brave homme, aux reproches de sa conscience, que le vieux et brave curé de la paroisse ne laissa pas dormir sur son méfait qui aurait pu être suivi de beaucoup d'autres... Mais la vente était consommée et le bénéfice n^en fut point pour les pauvres enfants sans mère.

Or le grand-père était bien vieux, et un jour il reçut la visite d'une implacable personne... la mort!

Durant sa longue vie, il avait coutume de se promener sur son petit cheval blanc que les gens disaient infatigable ; souvent on le voyait, monté sur sa bête, visitant, tantôt la Crus, Curtil, Bévy, Messanges, Chevannes, et encore d'autres lieux; il portait perruque à queue, culotte courte, couleur marron, de longues guêtres blanches avec des boutons tantôt de métal jaune, tantôt d'os bien blancs.

Une fois arrivé dans le monde situé derrière la tombe^ le grand-père, racontait la renommée, continua ses promenades, c'est ainsi que souvent on le voyait passer sur son blanc coursier qui semblait avoir des ailes et ne pas toucher terre ; c'était en son champ de vers la Fiole qu'il revenait presque toujours; c'était un bien beau champ avec sa trentaine de noyers à la tête arrondie et verdoyante ; il y avait sept journaux de bonne terre !

Les bonnes âmes des villages voisins disaient qu'il venait réclamer miséricorde et prières pour apaiser la justice de Dieu qu'il avait irrité en vendant son champ et en privant ses petits-enfants du patrimoine qui devait revenir à leur mère.

On était au huit du mois de mai ; la nature entière se réveillait, l'oiseau agile et empressé traversait l'air,

un brin de paille ou d'herbe, un crin, un flocon de laine, le coton ou la soie du chardon dans son bec ; il songeait à son nid pour sa jeune famille qui allait venir et grandir avec les feuilles naissantes ; l'air était empreint de tiédeur et chaque combe semblait se baigner dans une buée transparente au creux de la combe ; ce jour-là c'était la fête du village; c'était l'anniversaire de l'apparition de saint Michel sur le mont Gargan. Les habitants du village, encore chrétiens, avaient choisi le vainqueur de Satan pour leur patron et protecteur.

On aimait au temps d'autrefois ces fêtes de village. En Bourgogne on les appelait des apports. En Dauphiné ce sont des vogues.

Au temps où se passe mon histoire, c'était une fête gaie et sage. Les familles, les parents, les amis se réunissaient et chantaient la chanson du vieux Noé, et la gaieté que l'on rencontrait alors était bien la vieille et franche gaieté bourguignonne ^ insouciante alors des préoccupations de la politique, et des questions d'économie sociale. On ne songeait point encore au suffrage universel, et encore moins à ses corruptions.

La veille, les ménagères préparent les gâteaux pour le lendemain ; chacun sait comme ils sont appétissants ces gâteaux, ces flancs et ces lartes pour la fête au village ; le vin franc et droit du crû coulait sur toutes les tables.

Le boucher venait, ce jour-là, immoler bœuf, vache^ moutons ; on saignait poules, poulets et coqs.

Monsieur le curé était aussi de la fête, toujours accompagné de son instituteur dont la voix allait faire vibrer les vitres des fenêtres ogivales de la chapelle.

Entendez, voilà le son argentin et clair de la petite

cloche du village qui résonne et sort de son clocher pour se faire mieux entendre.

On n'avait pas encore au village les bourdons de cathédrale d'aujourd'hui, le clocher de pierres bleues^ avec son aiguille de fer- blanc que l'on aperçoit depuis Meuilley, brillant sous les rayons du soleil, ne se dressait point comme maintenant fier et solennel sur sa colline.

Le premier coup de la messe est sonné.

Chacun alors de s'apprêter; la mère de famille lave et nettoie les petits; la jeune fille tire de son armoire toute reluisante sa plus belle robe faite pour la circonstance, son bonnet blanc orné, pour ce jour, de rubans roses ou rouges, sa chaîne d'or n'est point oubliée ; ce jour-là, elle attend son amoureux, son épouseur^ son bon ami, dit-on au village. Les jeunes garçons brossent la veste du dimanche, le feutre à larges bords qu'ils viennent d'acheter à la dernière foire. Le chef de famille a endossé son habit de noces et son chapeau à haute forme, dit tuyau de poêle, qui ne paraît qu'aux journées les plus solennelles.

Enfin, voici la maîtresse du logis qui, après avoir tout mis en ordre, en grande tenue, avec sa robe de tafêtas, ou d'indienne à grandes fleurs, suit son monde qui part pour assister à l'office divin ; en ce temps, rien n'était plus sacré que l'accomplissement de ce devoir et chacun écoutait avec respect la paternelle allocution du curé, et le dîner qui attendait les gens de la fête n'en souffrait jamais; la gaieté la plus franche et la plus cordiale toujours y régnait.

L'on a entendu la messe, l'on a dîné et bien bu, et la fête maintenant est sur la place; écoutez plutôt : voilà le vieux ménestrier du village, ancien musicien du régiment où il avait servi la patrie, pendant ses sept ans, sans murmure et gaillardement, il accorde son violon grinçant avec la clarinette du musicien aveugle de CoUonges, c'est un signal et tout le monde va à la fête... Les jeunes dansent au son d'une musique en trio, la grosse caisse accompagne de ses graves boums, boums, l'indispensable et nazillarde clarinette et les grincements du violon.

Les vieux regardent ou jouent aux quilles, les petits achètent des trompettes et des dragées.

Mais voici la petite cloche qui avait la vertu de dissiper les nuages, qui fait vibrer les airs... ce sont les vêpres, et chacun accourt pour entendre la voix solennelle de monsieur le Maître, écouter les recommandations du bon curé et recevoir la bénédiction du bon Dieu... La cérémonie religieuse achevée^ on retourne à la fête, à huit heures on dîne, chacun mange d'un bon appétit, dit sa chanson, et boit en bon Bourguignon. Mais une vieille complainte dit :

Il n'est pas de bonne société Qu'il ne faille enfin quitter.

Et voici que l'on trinque pour le départ, déjà depuis plusieurs heures le soleil a quitté l'horizon^ et la lune avec sa grosse face blanche parcourt tranquillement sa

route à travers l'espace, parfois un nuage passe rapide, et comme à dessein, voile la bonne figure de l'astre de la nuit qui a l'air de regarder en se moquant, ou par pitié, le voyageur attardé.

Il est minuit et voilà un homme qui, revêtu de sa blouse bleue, monte en chantant le chemin menant à CoUonges ou à Messanges, or, ce chemin est dominé par une forte rampe de terrain, couvert de broussailles épaisses, en patois du lieu, cela s'appelle une seurrée; quelques oiseaux effarouchés changeaient de branches, frôlant les feuilles de leurs ailes noires. Cependant le voyageur presse le pas, sa démarche paraît alerte et décidée, il n'a pas l'air d'être peureux, d'ailleurs il vient de la fête, et, on le sait, le vin de Bourgogne donne à l'homme, quand il n'en boit pas trop, un air de crânerie qui sied bien au paysan de notre pays d'arrière-côtes.

L'horloge paroissiale de Collonges vient de frapper de son marteau la cloche, là-haut en sa tour couverte de tuiles vernissées et qui domine les longues collines qui l'environnent.

Le voyageur nocturne, qui pourtant n'rl pas une longue course à faire, paraît hâter le pas, il ne va qu'à Messanges, et le voilà arrivé au chemin creux débouchant sur la belle pièce de terre du grand-père; tout d'un coup, il s'arrête, les bras tendus en avant, les yeux égarés, et, tournant sur lui-même, il rebrousse chemin, court à la creuse de Collonges, une fois encore il se trouve arrêté par un invincible obstacle, effaré, il se précipite vers la creuse qui va sur la montagne de Mion, pareil obstacle se présente ; de plus en plus épouvanté, il se jette dans les vignes en poussant de grands cris, et

l'on ne sait comment il arrive sur le replat de Mion^ tout au bord des roches, d'où il fait entendre des cris lamentables qui effraient les bonnes gens du village, tout à l'heure tout en Hesse, on s'interroge sur ces sinistres cris, personne n'ose bouger. Pourtant quelques-uns prennent courage, et la population entraînée court au secours du malheureux garçon que l'on trouve là-haut dans un pitoyable état, il est prêt à se jeter en bas de la roche, plus semblable à un habitant de la tombe qu'à quelqu'un qui vient de faire la fête.

Voici ce qu'il raconta tout frisonnant :

Tranquillement, je m'en retournais de la fête ; j'avais passé une bonne journée, et je regagnais le village de Messanges où est mon domicile ; je venais de Chevannes où j'avais bien dîné, dansé, joué aux quilles, et aussi gagné. J'avais à peine quitté le village, j'en voyais encore le clocher de fer-blanc, tout reluisant aux rayons de la lune, alors en son plein; j'étais arrivé vers la creuse de Messanges et j'allais franchir la gorge, quand tout à coup je fus arrêté par un cavalier cur son cheval tout blanc. Je l'avais déjà vu ce cheval, et la figure du cavalier m'était connue ; il se mettait en travers du chemin et me menaçait de son fouet qui flambait comme le feu qui brûle des copeaux de sapin ; il me barrait le passage.

La peur me prit et je courus prendre un autre chemin^ la creuse de Collonges; le cheval blanc était encore là et le cavalier avec son fouet décrivait des courbes menaçantes autour de ma tête... Désespéré je voulus reculer et retourner à Chevannes ; impossible^ le cheval blanc et son cavaUer étaient toujours là, de plus en plus tertibles ; à la troisième creuse qui conduit dans les champs de Mion, je crus que le cheval poussé par son cavalier allait m'écraser, le souffle du petit coursier me mouillait la figure et le fouet du cavaUer me claquait dans les oreilles.

Alors fou de terreur, je me lançai à travers les vignes, et je ne sais comment me voici en ce lieu, et toujours cheval et cavalier bondissent derrière moi... Mais regardez donc, le voilà ce maudit petit cheval du vieux cavalier aux guêtres blanches, aux yeux creux et tout reluisant de colère, le voilà ! malheur à moi ! il va me broyer sous les sabots de ses pieds, sauvez-vous !.. sauvez-moi, les voilà!...

Et devenu livide, il tremblait, et tous ses membres étaient agités de terreur, ses yeux étaient pleins d'égarement.

Un frisson d'épouvante traversa l'air, chacun se mit à genoux, pria quelques instants pour Tâme du grandpère.

Les jeunes et pauvres orpheHns murmurèrent un Ave Maria, pardonnèrent le mal qu'on leur avait fait.

Depuis, on ne vit plus le cheval blanc, ni le grandpère dans son champ de vers la Fiole.

Le bon Dieu, à la prière de ses petits-enfants, lui avait accordé la paix éternelle.

Mais le gai convive de la fête de Chevannes mourait quelque temps après, frappé au cœur par l'effrayante vision.

Et voilà la légende du cheval blanc de mon grandpère.

La morale de ceci, c'est qu'il faut respecter le bien et les droits d'autrui, surtout celui des pauvres orphelins qui ont perdu trop jeunes leur mère.

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