‹ Gabrielle de VergyChapitre 27 sur 33 · LE FRANC-TIREUR · texte numérisé non relu

LE FRANC-TIREUR

Qui ne se rappelle l'émotion produite par l'imprévoyante déclaration de guerre à la Prusse en 1870, que Victor Hugo a appelée l'année terrible ?

Après les cris d'enthousiasme d^une téméraire confiance, les illusions s'évanouissent vite devant l'efFroyable vérité.

Le bruit de nos défaites, à Forbach, à Vissembourg, à Wœrth et à ReischofFen, tomba au milieu de nous comme le son terrifiant et prolongé d'un glas funèbre ! Les héroïques efforts de notre vaillante armée, sur le champ de bataille de Gravelotte, de Borny, de Saint- Privat et de Cercotte ne purent ramener la victoire sous

nos drapeaux, la plus belle de nos armées avait disparu dans le désastre de Sedan.

Le pouvoir avait été ramassé par des hommes nouveaux qui firent appel au patriotisme des Français auxquels ils disaient de ne point désespérer, et leur appel ne fut point dédaigné ; de nombreux volontaires accoururent pour remplacer ceux qui étaient tombés aux champs du carnage.

Le jeune Léon Mesny de Boisseaux qui venait à peine d'atteindre sa dix-huitième année (il vivait heureux, chéri on le sait déjà, par sa pieuse et bonne mère), ne fut point des derniers à entendre la voix de la patrie que de terribles et imprévus désastres venaient de frapper si inopinément.

Des milliers de vaillants hommes s'étaient levés au bruit du canon de l'ennemi, du Teuton qui se jetait sur notre pays de France. Toutes les classes de la société, oubliant toute querelle de partis, coururent aux armes. Mais hélas ! il n'y avait personne pour organiser ces hommes de courage, pas un officier supérieur ne fut visité de cet esprit d'en haut qui fait les hommes capables de conduire les armées même improvisées à la victoire.

Léon Mesny de Boisseaux auquel on pourrait appliquer ces deux vers du vieil Hugo :

Les grands cœurs ont l'amour lugubre du martyre, Et le rayonnement du précipice attire (i),

résolut de s'engager^ et il partit pour Lons-le-Saulnier dans le dessein d'y contracter un engagement ; sa mère

(i) L'année terrible.

inquiète, à cause de sa faible santé, était sur ses traces et ne tarda pas à le rejoindre dans cette ville. Son projet échoua.

Sa mère qui voulait son fils près d'elle, son cœur de mère lui montrait le danger par derrière ces horizons chargés de foudre, nous raconte elle-même ses démarches : un homme de plus ne pouvait donner la victoire, un de moins ne pouvait amener la défaite ! Mais il fallait une victime pure, et malgré ses démarches, son fils devait partir pour rejoindre ses camarades qui s'embrigadaient.

En effet, M. Clerc organisa à Lons-le-Saulnier une compagnie de francs-tireurs. Le Jura avait répondu avec enthousiasme et empressement à son appel.

Léon Mesny, sur les indications d'un personnage que lui donna un M. X., se hâta de se mettre en communication avec M. Clerc, son futur capitaine, qui fut prudent et lui imposa le consentement de sa mère.

Revenu près d'elle, il la tourmenta, l'obséda de ses caresses, de ses prières, lui rappelant les glorieuses traditions de sa famille ; rien ne fut négligé par lui pour la convaincre et obtenir son consentement ; elle ne pouvait lui imposer ce qu'il appelait une lâcheté.

Tous les subterfuges, tous les pieux biais de la mère ' échouèrent devant cette héroïque obstination.

Mesny s'enrôla et prit l'uniforme de franc-tireur.

Là, comme partout, Léon Mesny de Boisseaux se montrait homme de cœur, vaillant et bon camarade, écoutez :

« Pendant cette campagne, si dure, m'écrit encore sa mère, où nos malheureux soldats, transportés rapidement

d'un lieu à un autre, n'avaient pas le temps de recevoir des secours de leurs familles, en des moments où exposés à manquer de vêtements de rechange, au milieu démarches accablantes et des rigueurs d'une température sibérienne, les francs-tireurs estimaient au-dessus de toutes choses les moindres objets leur appartenant, on vit Léon abandonner des objets de son équipement neuf à un camarade moins favorisé que lui. »

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