‹ Gabrielle de VergyChapitre 29 sur 33 · UN MYSTÉRIEUX PERSONNAGE · texte numérisé non relu

UN MYSTÉRIEUX PERSONNAGE

Léon était rentré sous le toit maternel, quand un personnage qui, par Je nom qu'il portait, par sa position et par le rôle louche et peu digne qu'il a joué dans l'histoire du jeune franc-tireur, s'est attiré, dit M. Amaudru, la haine et la rancune de M""^ Mesny.

Il se trouva à Arbois en même temps que la mère et le fils ; c'était ce même personnage qui avait préparé le départ de Léon. Pimpant dans son costume, il se promenait sur les places de la petite ville d' Arbois.

Et quel était donc son dessein ?

Et que faisait-il à Arbois, et s'il était lui aussi en convalescence, pourquoi sa présence assidue dans les cafés de la ville ?

On l'entendit plusieurs fois plaisanter odieusement sur la maladie du jeune et si intéressant franc-tireur, et sur le repos auquel il se livrait, et dont il avait un si pressant besoin. Il connaissait bien le tempérament nerveux du jeune homme, sa susceptibilité en matière d'honneur et de patriotisme ; avec une perfidie habile et calculée, il avait su toucher la corde de l'honneur si vibrante chez lui, il était fils de race et Aryen, le sémitisme ni la franc-maçonnerie n'avaient point contaminé cette belle nature.

Ici, ma mission n'est point de pénétrer le secret de ce triste personnage que M. Amaudru peint si bien ; il m'est cependant permis ici de dire que, dans la vie de l'homme, toujours le méchant, l'ennemi du genre humain sait trouver un moyen de faire le mal, même en spéculant sur la vie la plus précieuse à une mère, et j'ajoute à une mère comme M"""" Mesny. Et respectant une grande douleur, je ne veux point m'étendre bien longtemps sur cet incident malheureux ; parmi les hommes du 4 septembre, il y eut trop de citoyens comme cet homme, mauvais génie du jeune Léon, mon héros.

Léon Mesny de Boisseaux avait bondi sous des reproches immérités.

Et sans vouloir écouter les avis de sa mère, ses objections, sans vouloir recevoir les conseils de ses amis, il reprit son fusil et partit pour Dôle. Ceci me rappelle la mort d'un autre noble et chevaleresque jeune homme, victime de machinations pareilles.

Donc le 19 novembre, M"'^ Mesny recevait de son fils une de ces lettres laconiques, écrite entre deux combats, sur une feuille arrachée à un calepin, au bruit crépitant et lointain de la fusillade, sous les détonations sinistres du canon, portant au loin le meurtre et les saccagements.

Il en est peu parmi les mères françaises qui ne se souviennent de ces billets souvent maculés par une larme, ou par la poudre, écrits d'une main fébrile, à la hâte, sur un genou, apportant le souvenir de leur fils, et qui, pour beaucoup, sont devenus des reUques bien précieuses.

Le 19 novembre, Léon écrivait à sa mère : « Sois

tranquille, je n'ai jamais eu une santé aussi robuste ! Demain ou après-demain nous nous battrons ; je vois d'ici ton cœur maternel ! au revoir, chère maman.

Ton fils qui t'aime et qui t'embrasse. y>

Cette lettre devait être la dernière.

C'est à partir de ce moment, raconte M""® Mesny, que la pauvre mère perdit pour toujours tout repos ; une agitation indéfinissable me pressait, ajoute- 1- elle, une fiévreuse impatience me dominait, j'avais du dégoût pour la prière même que j'adressais au ciel pour que Dieu me rendît mon enfant.

Par une touchante sollicitude, Léon Mesny cherchait à calmer les terreurs de sa bonne et chère mère.

Le 20 novembre, sur les cinq heures du soir, dit encore la pauvre mère, une morne tristesse me saisit. Je pleurai !...

Le soir du 19 novembre, coïncidence bizarre, elle se rencontra avec le fatidique et fatal personnage, dont il est question au commencement de ce chapitre, et j'emprunte encore ici ce qui suit à M. Amaudru, à un ami qui lui en parlait, en lui demandant l'expHcation de l'étrange persistance avec laquelle cet homme l'excitait à se mettre en avant et à se dévouer, elle fit cette réponse mystérieuse :

On a son plan !

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