LE MARTYR LE COMBAT DE NUITS DU 20 NOVEMBRE
J'arrive au dénoûment de mon récit, et voici le drame lugubre qui en fut le triste couronnement.
Le premier novembre, après un combat glorieusement soutenu, vaillamment disputé, les Prussiens entrèrent à Dijon, et dès le lendemain de leur occupation de la capitale de la Bourgogne, ils commencèrent leurs excursions intéressées dans les diverses localités environnantes. Et Nuits avec ses riches vignobles, ses admirables produits, ne pouvait leur échapper.
Donc, un régiment tout entier partit de Dijon avec du canon pour occuper la petite ville qu'ils supposaient sans défenseurs. C'était le 20 novembre, leurs tambours insonores au son attristant, accompagnés de leurs fifres aux cris aigus et stridents ressemblaient aux cris des bêtes de proie.
Les hommes du Nord croyaient donc prendre possession de Nuits sans être inquiétés, quand tout à coup une petite troupe de francs-tireurs apparut sur le flanc de la colline ; elle comptait à peine trois cents hommes : c'étaient les francs- tireurs du Jura. Elle attaqua résolument les bandes des Allemands sans s'inquiéter de leur masse.
Ils étaient dix contre un, ils avaient des canons^ des obus, ils arrivaient par la grande route venant de Dijon.
Donc, postés dans les vignes et éparpillés en tirailleurs, ils ouvrirent un feu vif et bien dirigé ; les Allemands hésitèrent un instant, mais ils étaient tellement supérieurs en nombre, qu'ils reprirent leur marche et se rapprochèrent de la petite troupe des francs-tireurs du Jura, qui furent magnifiques dans cette lutte disproportionnée.
Au moment où se livrait ce combat tout à Thonneur du petit bataillon, dans sa maison désolée et vide, M""^ Mesny priait et pleurait, tourmentée de sinistres présages presque toujours symptômes de quelque grande et irréparable catastrophe, Léon faisait vaillamment le coup de fusil contre l'ennemi, contre les Prussiens.
Pendant plus de la moitié de la journée, cette poignée de Français soutint la lutte, mais il lui fallut se replier devant les masses ennemies qui incendièrent les chalets et quelques maisons de campagne, construites sur le pittoresque coteau qui monte vers le village de Chaux.
Mais les Prussiens n'osèrent coucher à Nuits, et le soir même, ils prenaient le chemin de Dijon.
Les francs-tireurs jurassiens avaient vaillamment fait leur devoir.
Mais un des hommes de la troupe valeureuse du capitaine Clerc manquait, c'était Léon Mesny de Boisseaux. Comme toujours, au premier rang, se signalant par son sang-froid. Son sous-officier le vit pour la dernière fois, faisant le coup de feu, puis il le perdit de vue, pour ne plus le revoir en ce monde.
Deux ou trois versions ont circulé sur les circonstances
qui amenèrent et accompagnèrent sa mort, son martyre.
Suivant les uns, Léon épuisé de fatigue, au moment de la retraite, aurait été saisi d'un mal subit qui l'avait forcé de s'arrêter, et caché sous une pile de paisseaux, il aurait été saisi presque désarmé par les Prussiens.
Suivant d'autres, emporté par l'élan de son courage, il s'était arrêté à tirailler, avait été enveloppé et surpris.
Enfin, d'autres ont dit qu'il aurait été trahi et livré par une femme, affolée de terreur sous la pression prussienne.
Ce qui paraît acquis, c'est qu'il fut pris vivant, et traîné par les brutes soldats de l'Allemagne, incapables de comprendre ce qu'avait de respectable ce jeune homme, venerandus puer , et sans pitié pour son âge, ils contraignirent le chevaleresque enfant à aller en avant ; ils le traînèrent avec eux malgré ses souffrances atroces, l'insultant lâchement pendant ce long trajet, et arrivés à un demi-kilomètre de la ville, sur le bord 'de la route, ils l'assassinèrent lâchement, sans nul souci des lois de la guerre, et du droit des gens ! On leur avait tué un cheval !
Toujours les mêmes, ces Allemands, ceux qui étaient à Nuits, ce jour-là, sont bien, sinon les descendants, au moins les successeurs des Huguenots et des reîtres, les massacreurs des bigotés.
La mort ou plutôt le martyre de Léon Mesny restera comme une honte au front des soldats sans cœur de la protestante Germanie.
Une bonne femme qui le rencontra comme les noirs Prussiens le conduisaient au supplice lui dit : a Où vous conduit-on, mon pauvre franc-tireur ?» — « A la mort,
répondit le jeune héros; je vais leur montrer comment un Français sait mourir. »
Les Prussiens l'avaient fusillé lâchement, non point dans la fureur brutale du moment, mais ils l'avaient frappé d^'abord à coups de crosse, à coups de sabre, avec une lenteur féroce, le poussant devant eux^ et du poing et du pied, puis ils l'avaient tué sans honte, sans pitié : c'était presque un enfant, c'était un volontaire.
Encore quelques détails intéressants, empruntés à la lettre d'un de ses amis.
« Le 20 novembre 1870, après la retraite des francstireurs qui termina le combat de Nuits, la compagnie s'étant retirée à Villers, on fit l'appel. Léon Mesny fut porté absent avec une dizaine d'hommes de la compagnie du Jura. Quelques traînards rentraient de temps en temps, quand vers 10 heures du soir, on apprit par certaines rumeurs qu'un franc-tireur avait été tué par les Prussiens. ))