A CHAUX
Le 22 novembre, à 9 heures du matin, toutes les compagnies réunies à Chaux se groupaient autour de la petite église du village pour rendre les derniers devoirs au jeune héros, martyr de son patriotisme; le corps avait été déposé à la maison commune, au rez-dechaussée.
Chaux est un joli village, au-dessus de Nuits, sur la montagne, caché des vents de l'ouest par un rideau de montagne boisée en demi-cercle, c'était une position qu'il fallait occuper pour pouvoir garder Nuits.
Des mains françaises avaient rapporté à l'hospice le corps du jeune et malheureux soldat, dont les blessures et les innombrables plaies accusaient les horribles tortures auxquelles l'avait soumis la rage bestiale de ses ennemis, les Teutons, les Prussiens.
Ses compagnons avaient cependant encore pu le reconnaître.
C'était donc à Chaux que les honneurs dus au jeune Léon Mesny devaient être rendus ; les habitants étaient tout fiers de l'honneur qui leur était accordé ; déjà les troupes faisaient la haie, et la fosse dans la terre bénite qui entoure pieusement la maison de la prière était prête.
Les francs-tireurs du Jura, le guidon voilé d'un crêpe, avaient pris place dans l'église, trop étroite pour contenir le reste du bataillon.
Tous pleuraient au moment où le cercueil entra dans l'église, suivi du colonel Bourras qui, l'épée au poing, prit place dans le sanctuaire en face du capitaine Clerc, commandant le bataillon des Jurassiens.
Après la grand'messe et l'absoute dite par l'aumônier du Bugey, le cortège se mit alors en marche au miHeu d'une haie de troupes, d'un imposant aspect ; deux mille hommes aux costumes variés étaient réunis là, au petit village.
Le colonel Bourras venait de décider que le corps du jeune Mesny serait rendu à sa famille, à sa mère.
Ce fut M. Louis Morot-Charles qui sollicita et obtint l'honneur de conduire à sa mère le corps du jeune héros mort pour la patrie au champ du combat.
M. Morot lui-même a pris la peine de me raconter, dans un style d'une charmante naïveté^ empreinte d'une teinte de tristesse, reproduisant alors la disposition de son âme, son voyage à Beaune où il conduisait la dépouille mortelle du héros du premier combat de Nuits.
A la sortie du village, au moment où le cercueil était sur le point de prendre la route qui mène vers la seconde ville de la Côte-d'Or, le colonel Bourras prononça un discours conçu à peu près en ces termes :
(( Messieurs, un attentat inouï a été commis sur l'un des nôtres; contrairement à toutes les lois de la guerre, contrairement aux principes élémentaires du droit des gens, les barbares que nous combattons ont tué un franctireur, c'est-à-dire un homme qui les combattait loyalement, et avait qualité de belligérant.
« Je demanderai à l'état-major prussien un compte sévère de cet acte de sauvagerie, et je me ferai un devoir de mettre au banc du monde civilisé la nation d'assassins et de brigands qui souille en ce moment le sol de la France. Quoi qu'il en soit. Messieurs, notre ami, notre frère, que nous pleurons aujourd'hui, n'en restera pas moins pour nous un modèle de courage et de dévouement à sa patrie; malgré sa jeunesse, il a fait son devoir de citoyen, il est mort en brave, et l'auréole dont la mort entoure sa mémoire n'est que la juste récompense de son sacrifice. Adieu, jeune héros, frère, adieu. »
Puis le capitaine Clerc, d'une voix émue, voulut re-
mercier le colonel du témoignage d'estime et de sympathie qu'il venait de donner à la compagnie du Jura ; Témotion couvrit sa voix, et l'on ne put distinguer que ces mots : Adieu, Mesny, adieu, Léon.
La voiture de M. Louis Morot, escortée de francs-tireurs de la compagnie, se mit en route avec son lugubre et précieux fardeau.
Puis le capitaine fit former le cercle à la compagnie, et, dans une allocution pleine d'énergie, expliqua ses projets pour obtenir raison de la mort de Léon Mesny, auprès du général prussien Verder, et ajouta qu'il en ferait une affaire toute personnelle, au cas où la lettre du colonel resterait sans réponse.
Le lendemain à midi, la compagnie du Jura se battait au clos Vougeot, c'était le commencement de la vengeance des Jurassiens : plusieurs Prussiens étaient restés sur le terrain, dans le fameux clos.