LA CHEVALERIE
UELQ.UES mots sur cette institution sont utiles à l'intelligence de l'histoire de Gabrielle de Vergy.
L'origine de la chevalerie, véritable institution militaire au Moyen Age, ressemble assez à toutes les inventions de l'esprit humain, elle est enveloppée de nuages et d'obscurité ; elle est, dit un illustre écrivain, une émanation de Pesprit français, gâtée par les Allemands rêveurs, par la mignardise italienne et la fanfaronnerie espagnole ; elle devint à ces divers contacts un mélange d'absurdité, de superstition, de respect pour la religion, de vrai courage, de fanfaronnade, de barbarie et de sensibilité; enfin ce fut une réunion de sublime et de ridicule. C'est vers le xi^ siècle qu'elle prit forme et consistance.
La chevalerie fut un besoin de ce temps, elle fut une société en harmonie avec les mœurs d'alors, et eut ses signes, ses cérémonies. Car, il faut à l'homme des signes frappant ses sens pour l'émouvoir, une investiture accompagnée de la majesté des cérémonies et de la so-
lennité du serment pour produire cette chaleur réchauffant le cœur, pour faire naître cette ivresse de courage qui a donné naissance à tant d'actions éclatantes.
Celui que Ton destinait à l'honneur de la chevalerie, dès l'âge de sept ans, était initié aux exercices militaires, et si ses parents, maltraités delà fortune, ne pouvaient lui fournir les secours nécessaires, il était placé chez quelque seigneur, où il apprenait à obéir pour, ensuite, avoir le droit de commander.
Le jeune enfant remplissait les fonctions de page; les premières leçons qu'on lui donnait consistaient dans l'amour de Dieu et des dames; rien d'étonnant alors que les chevaHers fussent galants et dévots ; Técolier en chevalerie faisait choix mentalement de quelque dame, qui ne manquait pas d'être un prodige de beauté et de vertu, c'était à elle qu'il rapportait, ainsi qu'à la divinité, toutes ses pensées et toutes ses actions.
En notre temps on ne saisit pas ce mélange qui ressemble à une extravagante profanation, on ne peut plus comprendre cet amour résidant dans la partie supérieure et intellectuelle qui lui donnait une grande délicatesse ; on ne sait plus, on ne veut plus voir que la foi chrétienne avait élevé Pâme de nos pères et amené la courtoisie française ; tout dès lors avait pris une teinte de haute convenance et fait du Franc, mêlé au Gaulois et au Romain, la nation française, si longtemps la plus polie et la plus gracieuse du monde. Tout cela s'est afiadi, les masses populaires, hélas ! perdent chez nous cette foi chrétienne qui leur a fait tant de bien. C'est ainsi que beaucoup se font une fausse idée des sentiments qui avaient incliné le cœur de Raoul et de Gabrielle Tun
vers l'autre, sans que pour cela le respect qu'ils avaient de leurs devoirs ait jamais cessé.
Le jeune homme de Tétat de page passait à celui d'écuyer. Ici encore, de nouvelles cérémonies pour entrer dans ce grade. L'éducation des damoiselles se faisait diaprés les mêmes principes ; elles accompagnaient les dames et étaient chargées du soin de recevoir les chevaliers : à tous, on recommandait la modestie autant que l'adresse, comme la connaissance de l'art miUtaire et les tournois.
A l'âge de 20 ans Técuyer devenait chevalier; il avait été préparé à cet honneur par un rude apprentissage. Des jeûnes, des prières dans des chapelles, un aveu sincère de ses fautes, plusieurs sermons pieusement entendus, tels étaient les préliminaires delà réception à l'honneur et au titre de chevalier. Introduit enfin dans l'église, il s'avançait vers l'autel, l'épée passée en écharpe au cou. Le prêtre la bénissait, la remettait au côté du chevalier qui, les mains jointes, se mettait à genoux devant celui qui devait l'armer.
Aussitôt son serment reçu, des dames, des damoiselles le revêtaient de toutes les marques extérieures de la chevalerie, et finissaient par lui ceindre Tépée, le seigneur ou le souverain lui donnait alors l'accolade ou l'accolée : c'étaient trois coups du plat de sonépée nue sur l'épaule ou sur le cou de l'aspirant; celui qui donnait l'accolade prononçait ces mots ou d'autres semblables : au nom de Dieu, de Saint-Michel et Saint-Georges, je te fais chevalier, quelquefois en y ajoutant ces mots : sois preux, hardi et loyal.
Alors, il recevait le heaume ou casque, la lance et le
bouclier, montait à cheval sans se servir de Tétrier ; le peuple l'applaudissait en l'entourant.
C'est ainsi que nos pères, à peine échappés de la barbarie et convertis au christianisme, avaient su faire les règlements de la chevalerie qui sont admirables par le fond de leurs préceptes.
Protéger la veuve et l'orphelin aux dépens de sa vie même, défendre hautement l'opprimé ; embrasser la cause des dames, soutenir les droits de la religion, combattre enfin tous ceux qui paraissaient les ennemis de la justice et de la vérité, tels étaient les devoirs que l'on prescrivait aux chevaliers.
I je faisais ici seulement un roman à la manière de M""^ de Lussan, une tragédie, comme De Belloy, un récit, un poème réaliste, plein de fictions, je me contenterais de raconter à mon lecteur une histoire imaginée, et je laisserais croire que Gabrielle est bien une authentique Vergy, descendante des preux de Bourgogne, chose contestable d'après les mémoires de Coucy, dans la Croix du Maine ; tel n'est pas mon dessein.
La Gabrielle dont il sera question ici était mariée à un seigneur de Fayel, dont le château était en Picardie, près de Saint-Quentin^ voisin du manoir de Coucy.
Le chevalier de la Tour et Froissart sont les premiers qui ont appelé du nom de Vergy^ Vergie, la dame de Fayel. Or, voici l'avis du Journal des savants :
« J'avoue, dit Tauteur du mémoire historique sur le châtelain de Coucy, que je ne pouvais croire que, dans ces temps où les aUiances étaient proportionnées, et où les seigneurs n'allaient guère chercher des gendres dans les provinces éloignées, à moins qu'ils ne fussent.de la
plus haute noblesse, une fille de la puissante maison des Vergy de Bourgogne eût épousé un petit seigneur de Fayel en Vermandois. C'est même, ajoute-t-il, dans le désir dem'éclairer sur cet article que j'ai entrepris des recherches qui, de l'une à l'autre^ m'ont conduit si loin.
Puis, il continue : c Duchesne qui a écrit avec le plus grand détail et la plus grande exactitude sur la maison de Vergy, qui en a indiqué scrupuleusement toutes les alliances^ n'a parlé d'aucune fille de cette maison, mariée à un Fayel. Et comment aurait-il pu oubUer la plus célèbre des Vergy? Je voyais d'ailleurs que, du temps de Philippe Auguste, il n'existait que trois filles de la maison de Vergy : l'une nommée Alix^ de la branche de Vergy- Autrey, était femme du duc régnant de Bourgogne ; la seconde était de la branche des Vergy-Chalon, et fut mariée au comte de Bourgogne et d'Auxonne ; la troisième, fille de Hervé de Vergy-Donzy, comte de Nevers, épousa le petit-fils de Philippe Auguste^ l'héritier présomptif de la couronne de France. Il n'y avait point d'autre Vergy fille... »
Puis il continue encore : « J'écrivis donc à Saint-Q.uentin, pour savoir si l'on aurait dans le pays quelque notion particulière sur cet objet. On me manda qu'il y avait à deux lieues de Fayel un village appelé Levergies. Je crus recevoir un trait de lumière, et je ne fus point déconcerté de ce qu'on me marquait, en même temps que cette seigneurie de Levergies appartenait au chapitre de Saint-Quentin, soixante années environ avant Philippe Auguste. Je compris sans peine qu'il était très possible qu'un dévot eût donné son bien au chapitre ; et que, cependant sa famille se fût perpétuée dans le pays. »
« J'ai vu, dit-il encore, dans le cartulaire de l'abbé de Clairefontaine, en 1147, un Jean, un Anselme et un Robert de Levergies, père, fils et petit-fils ; dans celui du mont Saint-Martin, en 1207, un Robert et un Baldoin de Levergies ; enfin dans divers autres cartulaires, on rencontre des Levergies et des Fayel, également qualifiés du titre de chevaliers, ^Milites, dès lors plus de doute que la dame de Fayel ne fût une Levergies du Vermandois, puisqu'il est prouvé d'ailleurs que la maison des Vergy de Bourgogne n'avait point alors de fille mariée en Vermandois. »
Néanmoins les conteurs l'ont rattachée hardiment à la branche des Vergy d'Autrey, et qu'elle soit bourguignonne ou picarde^ je dirai son histoire et son aventure.