LA RÉCEPTION DES CHEVALIERS. — LA JOUTE
A proclamation, suivant les usages d'alors, s'était faite solennellement. Des hérauts d'armes, en costumes merveilleusement beaux, avaient parcouru toutes les régions de Bourgogne et du voisinage, conviant les preux et vaillants hommes d'armes à ces combats, à ces fêtes grandioses, à ces luttes courtoises, qui n'étaient pas toujours sans danger; elles fournissaient aux nouveaux chevaliers l'occasion de faire preuve d'adresse et de bravoure, et d'apprendre la guerre. Un immense mouvement se faisait alors parmi les populations, et tous accouraient assister au spectacle des jeux guerriers.
Toutes les nobles familles de ces temps, la foule du peuple, arrivaient ; on aimait la gloire, l'honneur ; et la noblesse de France et de Bourgogne se faisait remarquer par sa vigueur et sa courtoisie ; les dames elles-mêmes assistaient du haut des tribunes à ces nobles et viriles exercices. Par leur présence, elles encourageaient les champions.
Souvent c'était dans ces réunions que se préparaient
les alliances, quelquefois il se formait là des relations, toute d'estime et de courtoisie qui, presque jamais ne dégénéraient en désordre ; les mœurs encore rudes avaient alors la pureté apportée au monde par le christianisme.
Le tournoi se donnait vers Dijon, vers les beaux villages de Chenôve, Marsannay et Couchey.
Le champ du combat avait été fixé tout à côté de Marsannay au bas des monts de la Bourgogne, et très près de la côte renommée où commence la série à jamais illustre des vins de notre contrée, qui s'appelle aujourd'hui la Côte-d'Or.
L'élite des chevaliers de France, de Bourgogne et de l'Europe se trouvaient réunis.
La plaine dont les lointains horizons se fondaient dans la verdure des forêts, vers le levant et vers le couchant, se terminait par les ondulations des collines, enfin vers le nord par le panorama de la ville aux beaux clochers ; la plaine, dis-je était couverte de tentes élégantes, se terminant en pointe, où les plus éclatantes étoffes le disputaient au brillant des armures des jouteurs.
De beaux pavillons offraient partout de gracieuses demeures, les lourds échafauds préparés pour le Roi, pour les princes et personnages de sa suite, pour les juges du combat, maîtres du camp, et pour les dames et damoiselles venues pour applaudir les hauts faits des combattants.
Les échafauds étaient construits en forme de tours, ce qui faisait ressembler le camp à de véritables forteresses.
Sur des écussons, étaient inscrites les devises du temps :
Souviens-toi de qui tu es fils et ne forligne point.
Ou bien encore des vers improvisés par les poètes d'alors,
Servants d'amour regardéz doucement.
Aux échaffauds, anges de Paradis ; Lors, jouterez fort et joyeusement Et vous serez honorés et aimés.
Et bien d'autres encore.
Mais voici le son des fanfares qui retentit; les échafauds sont déjà garnis; au premier rang ce sont les nobles dames et damoiselles, ensuite c'est la foule des bonnes gens du peuple, attendant l'arrivée des tenants d'armes.
Les fanfares de la foule des musiciens éclatent plus sonores et plus brillantes : c'est le roi Philippe que le peuple a surnommé Auguste, qui fait son entrée dans le camp, suivi d'une troupe de magnifiques jouteurs parmi lesquels brillait entre tous Coucy. Sur ses armes, il porte une écharpe de soie verte aux armes de Vergy, don de Gabrielle, la dame de ses pensées (i).
Les juges ou maréchaux du camp, vieux cheva- Uers dont les exploits sont aussi nombreux que les cheveux de leurs vénérables chevelures au ton d'argent, sont à leur poste d'observation, sur les tours pour eux préparées.
Alors, le roi, après avoir rapidement passé en revue les joûteurs, monte au trône qui lui avait été préparé,
(i) A ce titre les dames joignaient ordinairement ce que l'on appelait faveur, joyau, nobloy ou enseigne, c'était une écharpe, voile, coiffe, un bracelet, un nœud^, en un mot quelque pièce détachée de leur habillement, que le chevalier portait sur son armure, sur le haut de son heaume, sur sa lance, ou sa cotte d'armes.
aux acclamations de son peuple dont l'enthousiasme est indicible.
Parmi les hauts personnages, faisant cortège au Roi, il faut nommer le duc Eudes de Bourgogne, qui fut un des premiers combattants à la bataille de Bouvines, et décida par sa bravoure et par celle de ses Bourguignons du sort de cette grande victoire.
On sait qu'une vaste coalition s^était formée contre Phihppe pour le détrôner et se partager la France, dont Philippe était en train de relever le prestige en Europe ; elle était tombée bien bas après le démembrement de l'empire de Charlemagne^ après sa mort.
A la tête des ennemis du Roi était Othon, empereur d'Allemagne, Ferrand, comte de Flandre, Renaud, comte de Boulogne, révoltés contre le Roi, leur souverain, le duc de Louyain, le duc de Brabant^ le comte de Namur.
Le roi d'Angleterre, pour frire diversion, devait envahir la Guyenne, et occuper cette province ; Louis, fils aîné du Roi, devait faire face au danger de ce côté.
Les alUés s'étaient assemblés à Valenciennes ; on comptait dans leur armée 150,000 hommes de pied non compris la cavalerie.
Philippe Auguste, dont le courage était indomptable, inébranlable, ne fut point abattu à Taspect d'un danger aussi évident; il compta sur la noblesse de son royaume, qui, à ce moment, faisait la défense du pays, et il ne se trompa point ; elle se rendit en foule à Tournai, où il avait marqué le rendez-vous ; les hauts barons de l'Etat y conduisirent avec empressement leurs vassaux. Le plus considérable d'entre eux, le premier sans contredit^ on
le sait, fut Eudes ; il s'était déjà distingué dans les guerres d'Espagne, contre les Maures, il y avait acquis une expérience et une prudence consommées dans les armes; aussi le roi, qui l'avait distingué, l'avait choisi pour commander Tarrière-garde de son armée ; après lui c'était Thibaut, duc de Lorraine, Henri de Bar, Robert, comte de Dreux^ Jean, comte de Ponthieu, et une foule d'autres^ toutes ces troupes réunies faisaient à peine la quatrième partie de celles qu'elles devaient combattre, mais elles avaient une grande ardeur pour la gloire et tant de fidélité pour leur roi, que leur courage réparait ce désavantage du nombre.
PhiHppe, qui ne voulait point les laisser ralentir, décampa promptement de Tournai, pour choisir un lieu avantageux pour sa gendarmerie.
Les ennemis, attribuant ce mouvement à la crainte, suivirent promptement les troupes du roi et les joignirent dans la plaine de Bouvines. Ce fut là que Philippe se couvrit d'une gloire immortelle; Eudes, duc de Bourgogne, se signala particuHèrement dans cette importante journée. L'avant-garde avait déjà passé le Pont de Bouvines, et laissé quelque temps ce prince exposé à toutes les forces des ennemis aUiés ! il soutint le choc avec une conduite et un courage dignes de sa réputation ; mais le comte de Boulogne se servit si à propos de son avantage qu'enfin il enfonça les troupes qui lui étaient opposées.
Le duc de Bourgogne, environné d'ennemis, demeuré seul avec Guillaume de Coucy (i), l'un des plus braves
(i) Guillaume de Coucy était proche parent de Raoul.
chevaliers de sa cour, aurait sans doute perdu la vie sans la résistance héroïque de son fidèle sujet, qui, en sacrifiant la sienne, donna le temps à son prince de se dégager.
Le duc ne tarda pas à tirer vengeance du malheur qui l'avait menacé et de la perte de Coucy.
Le Roi à son tour, ayant repassé le pont, fit une si furieuse charge sur les ennemis qu'il donna le temps au duc de Bourgogne de rallier ses troupes, avec lesquelles il renversa à son tour Régnant, comte de Boulogne, jusque sur les bataillons de l'Empereur. Après cette action d'éclat la victoire se déclara entièrement pour le Roi.
L'empereur Othon fut obligé de fuir honteusement, les comtes de Flandre et de Bouillon demeurèrent au pouvoir des vainqueurs et la plus grande partie de l'armée des ennemis périt sur le champ de bataille.
Cette journée si complète et si glorieuse termina tout d'un coup la guerre qui avait paru si dangereuse au commencement.
Le Roi combla de présents et de louanges les seigneurs qui l'avaient si utilement servi dans cette mémorable occasion. Le duc de Bourgogne fut traité avec la distinction qu'il avait méritée. Le roi PhiHppe Auguste convint publiquement qu'il devait à sa valeur et à sa bonne conduite une partie de son triomphe.
Le duc suivit le Roi à Paris et eut une grande part à la réception magnifique que les peuples firent à leur victorieux monarque. Il reçut par les ordres du Roi les honneurs qui étaient dus à sa naissance et à ses services. Son crédit était devenu si grand auprès du Roi que la comtesse de Flandres y eut recours pour obtenir la vie de son époux rebelle. Le duc employa efficacement ses
prières auprès du Roi, et, à sa considération, il changea la peine de mort que méritait Ferrand en une prison perpétuelle.
Le comte à l'entrée que fit le Roi à Paris avait été exposé à la raillerie du peuple, ce qui justifia la prédiction qui avait été faite à Mahaut, sa mère : on l'avait assurée que^ dans la guerre que son fils entreprenait contre Philippe, ce monarque cf en une bataille serait abattu et foulé aux pieds des chevaux, et que Ferrand entrerait dans Paris qui ouvrirait ses portes aux vainqueurs, » ce qui s'exécuta, mais d^'une autre manière bien diff*érente.
Le duc de Bourgogne, après avoir reçu du Roi toutes les marques d'amitié et de reconnaissance qu'il devait attendre, reprit avec lui le chemin de sa capitale. De retour dans ses États, il ne songea plus qu'à goûter les plaisirs qui suivent la victoire et la paix. Son premier soin fut de récompenser ceux dont le courage avait le plus contribué à sa gloire.
Raoul de Coucy, Charles et Guy de Vergy, les premiers, en ressentirent les eff'ets, et dès lors le jeune de Coucy avança dans les bonnes grâces du duc de Bourgogne : par leurs mérites ils étaient dignes de ces honneurs.
Raoul de Coucy était un jeune prince, au cœur grand et généreux, à l'esprit facile et élevé; et l'excellente éducation qu'il avait reçue avait ajouté encore des ornements nouveaux à la bonté de sa nature; d'ailleurs sa personne était aimable, il avait l'air noble, et mettait tant de grâce dans ses moindres actions qu'on ne pouvait s'empêcher d'avoir de Hnchnation pour lui; il excellait dans tous les exercices du corps; personne n'était
plus ferme que lui à cheval, et dès Tâge de i6 ans il avait fait voir son adresse et sa force, soit à la lance, soit à Tépée. C'est alors qu'il avait connu Gabrielle.
Raoul n'était pas le seul qui se distinguât avantageusement à la cour du duc, on y voyait un grand nombre de seigneurs qui soutenaient par leur mérite la grandeur de leur naissance; les plus distingués d'entre eux étaient André de Bourgogne, Hugue de Vergy, le comte d'Albret, le frère du duc, Jean de Baufremont, comte de Charni, Gérard^ sire de Vienne, Thibaut, sire de Neufchâtel, Jean de Chalon, seigneur de Mailly, de Ragny, de Choiseul, de Mont-Saint- Jean, etc.. Par les hommes la cour du duc était illustre ; du côté des dames elle n'était pas moins brillante. Le duc venait d'épouser Alix de Vergy, princesse remarquable.
Il y avait encore une autre Vergy, veuve du comte de Vergy, nièce du duc^ d'une beauté parfaite.
Après celle-ci, M"'^' de Châteauneuf, de Sceaulx, deMagny, de Mailly, de Ragny, M"^' de la Beaume, du Tille de Baufremont, et Gabrielle de Vergy, l'héroïne de ce récit.