CHAPITRE VII Sœur Claudine
A Genève comme ailleurs le temps suivait son teours changeant, et transformant bien des choses.
Dans la maison d'Ami Berthelier, un événement était survenu, de peu d'importance pour les indifférents, mais poignant, douloureux, pour la tendre et timorée damoiselle Claudine. Bien qu'intimement
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attachée encore à ses convictions religieuses, elle avait dû sortir de l'église romaine. Non pas qu'elle eût été réellement persécutée si elle avait continué à refuser de se conformer à la religion protestante : il n'y a pas d'exemple qu'on ait martyrisé un zélé catholique dans la cité de Calvin, — mais Claudine risquait l'amende, la prison, l'expulsion. Ce qui pesa le plus sur sa détermination, ce fut la peur d'être la cause de quelque malheur pour son frère.
La position de Bertheher était déjà très précaire. Il jouissait, il est vrai, d'une certaine indulgence, en considération de ce qu'il avait souffert autrefois pour la hberté de Genève.
Cependant la visite annuelle et domiciliaire des pasteurs, qui venaient s'enquérir de la moralité et de la foi de chaque habitant, était un sujet de terreur pour lui à cause de Claudine, bien qu'il éprouvât un certain plaisir à mystifier ces révérends personnages.
Ces pasteurs, généralement sincères et bons, quelques-uns même très capables et bien doués, se trouvaient amoindris aux yeux du peuple en comparaison avec Calvin, un géant auprès duquel les plus grands hommes semblaient n'être que des pygmées.
Celui d'entre eux que Berthelier préférait était un certain Abel Poupin qui^ quelques années auparavant, pendant une épidémie de peste avait été désigné pour secourir ceux qui en étaient atteints. Il avait bien débuté, mais accablé bientôt par l'horreur du lazaret, il avait demandé à se retirer. Il s'était amèrement repenti de cette faiblesse, et il l'expiait
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par une vie uniquement consacrée au devoir et par une piété fervente.
C'est à lui que Berthelier expliqua qu'il n'avait nulle intention de troubler l'ordre établi, qu'il irait aux prêches toutes les fois que sa santé le lui permettrait et qu'il se comporterait toujours comme un loyal citoyen. Quant à la foi, au salut !.... est-ce que Maître Calvin lui-même n'enseignait pas que cela ne nous est donné que par grâce spéciale, que cela n'est accordé qu'aux élus ?
— Vous pourriez prier pour obtenir cette grâce, répondit maître Poupin. Maître Berthelier, vous savez comme moi qu'en discutant ces questions, tout homme peut s'égarer dans un labyrinthe. Mais celui qui marche finit toujours par trouver une issue pour en sortir. Est-ce que twus marchez ?
Berthelier, baissant la tête, dit gravement :
— Dieu le sait !
Quelques jours après, Claudine etGabrielle étaient assises ensemble, occupées à coudre.
Claudine avait l'air frêle et malade. Les préoccupations de son âme altéraient sa santé qui n'avait jamais été forte.
— Je crois que la lumière baisse, dit Gabrielle.
— Mais non, mes yeux sont- vieux et pourtant je vois encore très clair. Mais tu te fatigues vite de ton aiguille. Au couvent nous travaillions jusqu'aux vêpres. Que serait-il arrivé si l'une des novices était venue dire qu'elle était fatiguée et désirait se reposer, comme tu me le dis souvent, Gabrielle ?
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— Ah ! au couvent vous étiez des esclaves de la volonté des autres. Nous, nous sommes libres !
— Libres ? Si un apprenti se libérait du devoir de travailler, que crois-tu qu'il apprendrait du métier ^ de son maître ?
— Je vous obéirai, ma tante, dit Gabrielle. J'apprends avec vous ce point de broderie et il faut que je l'apprenne.
— Cela en vaut la peine. Notre mère abbesse l'avait appris d'une proche parente qui, elle-même, le tenait d'une des dames de la défunte duchesse de Savoie, que Dieu ait son âme ! C'était au bon vieux temps, quand notre seigneur le duc venait nous faire visite, et que le prince-évêque habitait parfois à l'Evêché. Il y avait alors de la vie et de la joie dans Genève.
— Mais maintenant, dit Gabrielle, nous nous sommes débarrassés des Savoyards. Et nous en remercions Dieu.
— Il est facile de dire qu'on s'est débarrassé des Savoyards. Autre chose est de le faire. Tu ne sais pas combien de nos meilleures familles sont savoyardes d'origine. Et sais-tu que toi.... Ah ! mais j'oublie que tu l'ignores. J'aurais mieux fait de ne rien dire.
— Que voulez-vous dire, chère tante? qu'est-ce que j'ignore ?
— Oh ! rien.
— Est-ce que quelques-uns de nos amis ont du sang savoyard dans les veines, comme vous dites, tante ? Il y a longtemps que je le sais. Mais qu'importe s'ils
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sont loyaux et fidèles comme les Rosset, les Vandel, les Aubert ? Et les exilés français sont les meilleurs entre nous tous.
Pourquoi Claudine ne saisit-elle pas cette occasion d'éviter un sujet délicat au lieu de recommencer la discussion ? Gabrielle poursuivit :
— Moi, par exemple, qui suis une enfant de Genève, cela me serait égal que mon bisaïeul eût été un Savoyard !
— Gela ne te ferait-il rien, enfant, si cela te touchait de plus prés ?
Après tout, pensait Claudine, il faudra tout de même qu'elle l'apprenne un jour, et Ami ne m'a jamais défendu de le lui dire.
— Que voulez-vous dire, ma tante? Parlez, je vous en prie, dit Gabrielle, dont la curiosité était éveillée par tous ces préambules.
— Tu es la fille adoptive de mon frère et il a toujours agi envers toi en véritable père. Je crois même qu'il n'aime pas qu'on lui rappelle que tu n'es pas son propre enfant. Cependant il répète souvent que nous devrions connaître tout ce qui est vrai, même si cela ne nous plaît pas. Mais les hommes sont si peu conséquents.
— Je ne souhaite pas d'autre père ou d'autres amis que ceux que Dieu m'a donnés, dit Gabrielle avec chaleur.
— Ne t'est-il jamais arrivé de penser à tes véritables parents ? Ne t'es-tu jamais demandé qui ils étaient ?
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— Jamais! répondit vivement Gabrielle.... Qu'importe ? C'était, je crois, des paysans, des Pieds gris de la campagne ou des faubourgs qui furent détruits pour la défense de la ville. Mon père leur donna asile par charité et ils moururent chez lui. C'est là tout ce que je sais, tout ce que je désire savoir. Je suis une enfant de Genève.
— Eh bien, ma chère, je suis presque sûre que tu es une enfant de Savoie.
Gabrielle tressaillit.
— Oh ! non, non ! cela ne peut pas être ! Je ne suis pas Savoyarde, je suis Genevoise, moi ! Je ne veux avoir rien de commun avec les Savoyards. Ils sont voleurs, ils tuent les innocents, ils torturent et brûlent les martyrs de la cause de Dieu !
— Ne crois-tu pas que Dieu a créé les Savoyards aussi bien que les Genevois ? Est-ce que les enfants de Genève n'ont jamais commis de cruautés, ou même de méchancetés?... Quoi qu'il en soit, tune peux rien changer à ta naissance.... Console-toi à la pensée que tu es de meilleure naissance qu'on ne le pense. Meilleure, que dis-je ? des plus nobles, des plus élevées. Les pauvres gens qui moururent ici, à ce que m'a dit Marguerite, n'étaient que tes parents adoptifs. A plusieurs paroles qui leur échappèrent et à un morceau de parchemin enveloppé de soie et suspendu à ton cou, il paraîtrait que tu es Savoyarde et de noble naissance.
Gabrielle releva la tête, stupéfaite et songeuse, mais plus peinée que satisfaite.
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Elle demanda d'une voix toute naturelle :
— Tante, où est ce parchemin ? il faut que je le voie.
— Il n'existe plus, et c'est grand dommage ! Ton père (tu sais comma il est) m'a dit qu'il l'avait brûlé par mégarde. C'est bien là la négligence masculine. Il t'a peut-être privée ainsi d'un bel héritage.
— Non, dit Gabrielle avec énergie, il m'a, au contraire, rendu service, et je l'en remercie. Je ne veux rien avoir à faire avec la Savoie.
— Je pensais à toutes ces choses hier à souper, lorsque M. de Gaulaincourt parlait d'aller en Savoie.
— Je croyais, dit Gabrielle, qu'il parlait seule- ^ment d'aller parmi les gens de la campagne. J'espère
[u'il ne va pas s'aventurer au delà des Libertés ; ce serait trop dangereux.
- Probablement qu'il ne pense pas plus au danger que ne le fait ce pauvre M. de Marsac, sur le sort luquel je pourrais pleurer, dit Claudine.... Enfant, is-tu mal, Gabrielle ?
Elle voyait trembler les mains de la jeune fille, et son visage pâlir et rougir. Gabrielle répondit évasivelent et, tout à coup, après un long silence :
— Tante, êtes-vous entrée en religion à Ste-Claire )arce que vous aviez le cœur brisé ? demanda-t-ellè, )ortant ainsi par un coup hardi la guerre dans le
fcamp ennemi.
J'avais le cœur brisé à cause de mon frère, à li j'avais dévoué ma vie. En outre, je n'avais aucun iiitre lieu où me réfugier.