‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 9 sur 38 · CHAPITRE VI Uami de Norbert de Caulaincourt · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI Uami de Norbert de Caulaincourt

— Gomment osez-vous toucher à mon chien ?

— Gomment, osez-vous, vous-même, lui donner un nom pareil ?

— J'appelle mon chien du nom qu'il me plaît.... Viens ici Gain.... Gain !...

— Vous ne l'aurez pas. Gomment osez-vous....

— Il paraît que vous aimez bien celui qui fut le premier meurtrier sur la terre, pour être ainsi fâché d'entendre son nom donné à un animal.

— Vous savez aussi bien que moi que, si vous dites Gain, cela signifie....

— Ah ! très bien, alors la bête aura son nom tout entier. Viens ici, Galvin !

— Attrapez ça ! Pan, pan!... Quant à ce roquet, il aura une longue corde et une courte absolution.

Gette dispute avait lieu un samedi après-midi, dans la vaste plaine appelée Plainpalais, où la jeunesse genevoise se rendait pour tirer à l'arbalète et se hvrer à toutes sortes d'exercices et de jeux.

Un groupe entourait les deux querelleurs, l'un

L'ami de Norbert de Caulaincourt 57

garçon de haute taille, nommé Perrin et neveu d'Ami Perrin, Libertin bien connu; Tautre écholier de l'académie. Ce dernier tenait le chien d'une main et de l'autre giflait son adversaire qui rendait coup pour coup. D'autres jeunes gens se jetèrent dans la mêlée. La bataille menaçait de devenir sérieuse. Les Libertins étaient en minorité et, pour cette raison, Norbert de Caulaincourt, jusque-là simple spectateur, prit leur parti. Le malheureux chien, innocente cause

tdu conflit, risquait d'être étranglé tantôt par les uns, tantôt par les autres.

Norbert se jeta sur l'animal, le couvrit de son corps comme on couvre la balle en jouant. Garçon et chien risquèrent bien d'être écrasés tous deux. Norbert avait au moins une demi-douzaine de compagnons sur lui, l'écrasant, l'étouffant et le chien sous lui, ne connaissant plus ni amis, ni ennemis, faisant des efforts désespérés pour dégager sa tête et pour mordre au hasard.

Tout à coup le poids s'allégea, alla rouler plus loin. Norbert put respirer, revoir la lumière, autant du moins que les étincelles qui dansaient dans ses eux le lui permettaient.

— Levez-vous, dit une voix.

Une main l'aida à se mettre debout.

Le sauveur de Norbert et du chien était un des étudiants les plus avancés de l'académie, le même jeune Français qui avait précédemment averti Norbert des risques qu'il courait dans ses tentatives d'insubordination. Ce grand jeune homme penché

58 Chapitre VI

sur le chien étendu, rappela à Norbert certain tableau : St-Georges et le dragon.

— Merci, de Marsac, dit-il, encore tout pantelant. Maudit soit ce chien, il m'a mordu !

~ Il est mort^ dit quelqu'un, ou s'il ne l'est pas, il devrait l'être. Achevons-le.

— A quoi cela servirait-il, dit de Marsac. Parce que des imbéciles ont insulté le nom de Calvin en le donnant à un chien, ce n'est pas une raison pour tuer celui-ci. Laissez-le vivre. Rendez-le à son maître que je vois là-bas. Etes-vous sérieusement blessé, de Caulaincourt ?

— Ce n'est pas grand'chose, répondit bravement Norbert. L'ingrate bête ! Une autre fois, si pareille chose arrive encore, je les laisserai libres de le pendre s'ils le désirent.

— Laissez-moi vous soigner, dit de Marsac, en tirant de sa poche un mouchoir.

Le chien se remit sur ses pattes, se secoua. Peutêtre voyait-il son maître qui s'approchait, incertain, moitié hostile et moitié souriant. De Marsac, poli, souleva son béret.

— Voici votre chien, maître Perrin, cria de Marsac. Ce n'est pas sa faute si son nom a porté ombrage à quelques-uns d'entre nous. Il ne manque pas de noms à donner à un animal. Il pourrait s'appeler César ou Alexandre, sans offenser personne. Ici, à Genève, il serait plus sage de ne pas lui donner un nom plus grand encore que ceux-là.. . Mon ami a été mordu en voulant protéger votre bête.

Lami de Norbert de Gaidaincourt 59

— J'en suis très fâché, dit Perrin, et je vous remerpt. €ie tous deux. Pour un Régénéré, vous parlez juste!

Si tous les autres étaient comme vous, on pourrait encore s'entendre....

Marsac pansa Norbert. La blessure n'était pas fi profonde.

p — Je vous accompagnerai, dit-il. J'ai des amis qui K habitent dans la rue Cornavin. Je serai heureux de m profiter de cet après-midi de congé pour leur faire K visite.

^^ Norbert était enchanté. En dépit de sa blessure, ^^1 marchait gaiement à côté de de Marsac, en babillant avec lui.

— Vous en aurez bientôt fini avec l'école ? lui demanda-t-il.

— Oui, avec l'académie, mais je dois encore suivre l'école de théologie.

— Je pense que vous serez content de tout quitter ? Pour moi, je le serais.

— Je serai heureux, non de quitter ce que je quitterai, mais d'aller où j'irai.

Et le visage de Marsac parut s'illuminer à cette perspective. Ils étaient arrivés à la Porte Neuve, par laquelle ils rentrèrent en ville avec beaucoup d'autres étudiants qui revenaient de Plainpalais. En sui vant la Gorraterie, ils rencontrèrent Berthelier et Gabrielle qui se promenaient, profitant d'un temps exceptionnellement beau pour la saison. Les deux jeunes gens les saluèrent, — de Marsac en rougissant.

00 Chapitre VI

— Je ne savais pas que vous les connaissiez, dit Norbert.

— Oh ! oui. Ne vous ai-je pas dit que j'allais les voir? La sœur de Berthelier, damoiselle Claudine, et moi, nous sommes bons amis. Il y a quelques années, lorsque je vins ici, presque un enfant, j'étais un jour au marché pour acheter des cerises, lorsque je vis la pauvre damoiselle presque hors d'elle-même tant elle était effrayée par les cris furieux d'un groupe de marchandes de poissons en dispute. C'était encore du temps où maître Calvin n'avait pas encora établi des règles pour le marché et la ville. Elle leur avait dit, ce qui était vrai, qu'elles cherchaient à la tromper. Je pris son parti, et la reconduisis chez elle. Elle m'en a été beaucoup plus reconnaissante que cela n'en valait la peine, et elle est restée pour moi une vraie amie. Ils sont au fait tous très bons pour moi, les Berthelier.

— Ne trouvez vous pas la jeune damoiselle très jolie ? demanda Norbert. Je l'admire beaucoup.

— Elle est très belle, répondit de Marfeac avec douceur.

Après un silence, Norbert demanda :

— Puis-je vous faire une question ?

— Mais certainement.

— Vous avez dit tantôt que vous serez heureux d'aller où vous devez vous rendre en quittant l'école. Où irez-vous ?

— Je retournerai en France, ma patrie, pour y prêcher l'Evangile.

Vami de Norherf de Caulaincourf 61

Norbert s'arrêta, surpris, à le considérer:

— Pourquoi le ferez-vous ?

— Pourquoi ne le ferais-je pas ?

— Pourquoi, lorsque vous êtes ici, hors de la ca- A^erne des lions, aller y risquer de nouveau votre tête?

- Parce que je dois porter le message de Celui qui peut fermer la gueule des lions.

Norbert garda le silence. Il avait déjà entendu Maître Calvin, Maître Bonna et d'autres parler semblablement.

Ainsi débuta une de ces amitiés juvéniles, si délicieuses d'abord et parfois si utiles plus tard. Une telle liaison est plus parfaite encore lorsque l'un des amis est encore adolescent et l'autre presque un homme fait. Alors s'ajoute au plaisir d'être camarades une sorte d'adoration, que ressent le plus jeune pour le plus âgé qui, de son côté, joint à son amitié un sentiment d'affectueuse protection. Norbert se prit à adorer peu à peu de Marsac. Il le copiait en tout. Il étudia avec plus de zélé pour être admis dans une classe supérieure aux (î promotions » et se rapprocher ainsi de Louis de Marsac. Cette affection lui fit en outre supporter et même suivre attentivement les sermons de Maître Calvin. Les occasions étaient fréquentes. Le Réformateur prêchait tour à tour dans toutes les églises de la ville et les paroissiens de St-Gervais, l'église de Cornavin, pouvaient donc l'entendre assez souvent. En outre, tous les mercredis, les écoliers de l'Académie étaient tenus de suivre ses conférences à la cathédrale. Norbert

62 Chapitre VI

aurait voulu connaître quel charme avait le pouvoir de tenir son ami Louis immobile, attentif, comme en extase pendant deux heures, lui d'ordinaire si vif, si débordant d'énergie et de vie. Il n'éprouvait de son côté pour Maître Calvin qu'une crainte respectueuse.

Les longs sermons n'étaient pas toutefois le pire de l'ennui dans cette triste et monotone Genève, où Norbert regrettait chaque jour les jeux et les plaisirs de sa « belle France », les danses joyeuses, les mascarades, les asseniblées. Tout lui paraissait ici insipide et décoloré. Combien il haïssait ce cercle immuable et monotone de leçons, de prêches et d'admonitions ! Les repas, durant lesquels on ne parlait que de choses sans intérêt pour lui, ne lui étaient guère plus agréables. La nourriture, saine et abondante, était certainement des plus frugales. Encore très enfant sous beaucoup de rapports, il avait conservé le goût du jeune âge pour les douceurs et les pâtisseries, et il ne put dissimuler son indignation lorsqu'il apprit que le nombre des plats, que chacun pouvait s'accorder à dîner et à souper, était strictement prescrit par la loi. Son dédain pour les bourgeois^ les syndics et les conseillers s'en augmenta d'autant.

L'influence de de Marsac vint corriger cet état de maussaderie et de dépit. Avec lui, Norbert reconnut que, même à Genève, il y a des joies possibles. Par exemple, il se trouvait heureux (mais cela avait toujours été) d'être avec son père, auquel il s'était constamment montré, même dans ses moments de révolte, fidèlement attaché et obéissant.

Uami de Norlert de Caulahicourt 6:3

Il faisait bon aussi de voir de Marsac chaque jour à l'école, d'échanger des regards ou quelques mots avec lui, toutes les fois que la discipline le permettait, d'aller le dimanche avec son ami aux Grêts ou le long de la tranquille rivière, et, les après-midi de congé aux jeux de Plainpalais, applaudir à ses triomphes ou même les partager parfois.

. Il y avait encore autre chose, qui lui plaisait par dessus tout : accompagner son père lorsqu'il allait souper chez son ami Bertheiier. Alors Norbert jouissait d'une félicité suprême, celle d'être assis à table en face de la jolie Gabrielle. Il pouvait la servir, lui offrir du pain ou du sel, causer avec elle. Il la rencontrait aussi quelquefois dans la rue. Personne ne devina, et il n'aurait pu le supporter, ni de son père ni de son ami, ce que ces rencontres fortuites étaient pour lui et combien il les souhaitait.

Le temps passait ainsi, l'hiver touchait à sa fin quoique la température fût très basse et qu'une couche épaisse de neige couvrit encore la terre.

Par une nuit de mars froide, noire et désolée, [orbert de Gaulaincourt, couché sur son lit de sangle à côté de son père, entendit un cri s'élever de la rue : «Le four chauffe.» Il se leva, revêtit sa- blouse et ceignit sa ceinture. Il prit ses souliers à la main et avec beaucoup de précautions, afin de ne pas éveiller son père, chercha son chemin à tâtons et descendit l'escalier.

Il n'était pas le seul à être debout dans la maison. La servante Jeannette était déjà à la cuisine et allu-

C4 Chapiire VI

mail une lanterne à l'aide des braises restées dans les cendres du feu de la veille. Devant le foyer il y avait de la pâte de pain noir, pétrie de la veille et placée là pour « lever ». Jeannette la plaçait soigneusement dans de grands bols de bois, qu'elle allait porter au four du quartier. Chaque matin, les ménages envoyaient leur provision de pain cuire au four public, auquel on était convié par le cri : « Le four chauffe » qui retentissait la nuit dans la rue.

— Au nom du ciel. Maître Norbert, qu'est-ce qui peut vous faire sortir de votre bon lit chaud par cette nuit glaciale ? Mais puisque vous êtes là, aidezmoi à charger ceci, comme un bon garçon que v^ous êtes.

« Ceci » était un immense récipient de bois qui, retenu par de solides cordes d'osier, devait être mis sur les robustes épaules de la servante.

Norbert fit ce qui lui était demandé et murmura à l'oreille de la servante :

— Vous m'avez dit, n'est-ce pas ? que Marguerite des Berthelier était malade et que, comme il n'y a personne d'autre qu'elle pour le faire, la damoiselle Gabrielle serait obligée de porter elle-même le pain au four ?

— Ah ! c'est de ce côté que le vent souffle !... Un enfant presque ,!... Bien, bien ! les jeunes gens ne sont jeunes qu'une fois. Venez donc, prenez la lanterne pendant que j'ouvre la porte.

Un coup de vent à les geler jusqu'aux mœlles les accueillit dans la rue, couverte de neige. Mais Nor-

Vami de Norbert de Caidaincourt 65

bert n'y prit pas garde. La porte de la maison voisine venait de s'ouvrir et une silhouette mince, hésitante, en sortait timidement.

Le panier de Gabrielle n'était pas, de beaucoup, aussi lourd que celui de Jeannette, le ménage Berthelier étant moins nombreux. Il pouvait être facilement porté à la main.

— Je vous prie, damoiselle, commença Norbert en s'avançant. Mais il s'arrêta, désagréablement surpris de voir un homme de haute taille sortir de l'ombre et sans mot dire se charger du panier de Gabrielle.

C'était Louis de Marsac.

— Oh ! Louis ! s'écria Norbert sur un ton de vif reproche, vous saviez que je voulais le faire !

— Non, dit l'autre stupéfait et perplexe. Non, comment l'aurais-je su ? Ce n'est que hier, après la conférence, que j'ai appris la maladie delà servante.

— Venez, venez ! criait Jeannette avec impatience. Gabrielle vous perdrez votre tour au four. Le pain de monsieur Berthelier ne pourra pas être cuit.

— Damoiselle, dit Louis, tranquillement, dites lequel de nous deux vous voulez pour vous accompagner et porter votre panier.

Gabrielle hésita, un instant seulement, puis elle dit:

— Monsieur de Marsac a traversé toute la ville pour venir ici, de la rue de Rive, tandis que monsieur de Gaulaincourt demeure tout à côté. Par conséquent ce sera monsieur de Marsac qui m'accompagnera. Monsieur de Gaulaincourt, il fait si froid : vous devriez retourner vous mettre au lit.

66 Chapitre VI

Gabrielle n'était pas la première de son sexe qui gâtât un discours plein de tact avec un mot de trop. Louis était venu de loin. Norbert pouvait admettre cette raison. Mais être renvoyé au lit comme un enfant désobéissant....

En s'inclinant, ainsi qu'il s'en flattait lui-même, avec une mâle dignité, il s'éloigna, rentra à la maison, regagna son lit, gelé jusqu'aux os mais le cœur brûlant. Il était irrité contre le monde entier, très, très fâché contre Louis. Pour quelle raison ? Il n'aurait pu le dire.

- Fâché aussi contre Gabrielle !

Et pourtant dans le tourbillon de sentiments confus dont il était agité, ce n'était pas l'irritation à son égard qui dominait. Tandis qu'il était étendu dans l'obscurité et pour la première fois de sa vie incapable de dormir, une pensée se détacha des autres, nette et claire.

Quand je serai un homme, se disait Norbert de Gaulaincourt, je ne resterai pas dans cette maussade et froide Genève. J'irai dans le monde me battre, conquérir la gloire et un nom. Je serai un soldat de fortune. On les recherche toujours et il y a chaque jour de belles occasions de faire briller une bonne épée dans la main d'un brave. Et je reviendrai pour épouser Gabrielle Berthelier.

Il se trouvait très consolé par cette résolution. Aussi chercha-t-il à la rendre aussi solennelle que possible. Il tira de son sein un petit crucifix en or, présent de sa belle-mère.

Sœur Claudine 67

— Je le jure, dit-il, et chacun sait que ce qu'on jure sur la croix doit se faire et doit arriver.

Le sommeil le surprit dans cette heureuse confiance. Il s'éveilla pour voir, debout devant son lit, son père qui lui disait que la soupe du matin allait se refroidir et lui demandait s'il avait l'intention de dormir tout le jour.

Pendant ce temps, Louis de Marsac pensait avec regret qu'il n'avait peut-être pas agi d'une façon tout à fait généreuse envers son jeune ami. Il a si peu, se disait-il, et moi je suis si comblé ! Au fond du cœur, il sentait si bien quels étaient les sentiments de Gabrielle à son égard. Ce n'était pas bien d'avoir été dur pour Norbert.

Lorsqu'ils se retrouvèrent à l'école, ce jour-là, de Marsac se montra tendre et affectueux. Norbert de son côté sentait qu'il avait été ridicule. La petite brèche qui aurait pu être ouverte dans leur amitié fut ainsi promptement réparée.

Page 1