‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 13 sur 38 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Un malheur et un appel.

Tout ce dont Norbert se souvint plus tard de la fin de ce mélancolique hiver fut le terrible froid, froid intérieur et froid extérieur. Dans l'obscurité, chaque matin, avant six heures, il quittait sa dure couchette de sangle, endossait à la hâte des vêtements qui ne le garantissaient qu'imparfaitement du froid. Il allait à la cuisine pour manger la soupe avec les autres et recevoir des mains de M""^ Calvin un morceau de pain avec un peu de fromage à manger plus tard en classe, tout en étudiant ses leçons. Portant ses livres et ses tablettes, il marchait par les rues encore sombres, échangeant quelques saints et quelques mots avec ses camarades d'école. Ils étaient censés parler latin entre eux, mais que ce latin fût tout à fait classique, il est permis d'en douter.

Arrivé à l'école, Norbert gagnait sa place dans la grande salle nue et mal éclairée, et prenait part debout ou agenouillé aux exercices pieux de la première heure. Il tremblait de froid et jetait de mélancoliques regards vers la place vide de Louis de Marsac. Il ne prenait aucun intérêt aux leçons qui se donnaient ensuite, la plupart en latin et en grec. Mais ayant

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une mémoire excellente et T esprit ouvert, il se tirait assez facilement d'affaire lorsqu'il était interrogé. Les études étaient interrompues pendant deux heures au milieu du jour pour le dîner et la récréation. Puis on recommençait les leçons par celle du chant sacré, la seule à laquelle Norbert prît plaisir. A quatre heures toutes les classes s'assemblaient dans le hall et trois des étudiants récitaient à tour de rôle, la profession de foi, « Notre père » et les dix commandements en français. Le directeur donnait la bénédiction. La rentrée à la maison était plus joyeuse pour Norbert quand il y retrouvait son père, de retour de quelqu'une de ses missions en Savoie. Le mercredi et le samedi étaioit des jours de demicongé. Norbert trouvait que le premier était durement acheté par l'obligation d'assister à un long prêche à la cathédrale. 11 consacrait volontiers tous ses loisirs aux jeux et aux exercices sur la plaine de Plainpalais, où toute la jeunesse de l'Académie prenait ses ébats. Là il brillait infiniment plus qu'à l'école. Quoique petit pour son âge et d'apparence un peu enfantine, il était fort et adroit, et il apprit promptement à manier avec dextérité l'arquebuse et l'arbalète.

Son père était presque constammeat absent. Mais à ses retours, ils se promenaient ensemble ou allaient de compagnie aux cercles fréquentés par d' autres exilés français, pour y apprendre les nouvelles du jour, c'est-à-dire les nouvelles des progrès faits par le protestantisme. Le père assistait aussi avec plaisir aux

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prouesses de son fils sur la place de jeu, à Plainpalais.

Germain de Caulaincourt fut du nombre des cinquante Français de marque, auxquels furent accordés, en ce temps-là, les libertés et les privilèges de Genève. Son œuvre avait été approuvée et il l'aimait. Il s'y intéressait de plus en plus. Elle développait en lui des facultés et une énergie dont il ne s'était pas cru capable jusqu'alors. Dieu me donne de porter des fruits dans ma terre d'exil, pensait-il souvent avec reconnaissance.

Une longue absence qu'il fît au printem.ps eut de fâcheuses conséquences pour son fils. Jusqu'alors Norbert avait été traité à l'école avec une certaine indulgence. On le croyait plus jeune qu'il ne l'était réellement et on ne suspectait aucune mauvaise intention chez lui. Chacun fut surpris lorsqu'on apprit que l'enfant de M. de Caulaincourt, comme on l'appelait, s'était attiré de sérieuses difficultés. Se querellant avec un jeune garçon au sujet d'un jeu de hasard, prohibé d'ailleurs, il avait juré, prenant le nom de Dieu en vain. En France, il avait été habitué à en user à la légère. On l'avait entendu et ses propos avaient été rapportés au dizainier de son quartier. On l'appela en jugement, non point à l'école, mais devant un magistrat.

D'après les lois nouvelles de Genève, un blasphémateur devait payer une amende légère, puis demander publiquement pardon à Dieu et à la cité, à genoux, en baisant la terre.

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Norbert consentit à payer l'amende, mais il refusa de faire amende honorable. Lorsqu'on lui dit qu'une récidivé de l'offense était punissable d'un jour de prison, il l'encom'ut immédiatement, jurant qu'il ne se soumettrait jamais à une pareille dégi-adation. Il s'attira ainsi vingt-quatre longues heures de séjour dans les épaisses ténèbres d'une cellule souterraine à l'Evêché. Il y serait même resté plus longtemps encore, sans la compassion qu'inspirait ce pauvre enfant, dont le père risquait sa vie en ce moment en Savoie pour la cause de l'Evangile.

On le renvoya à l'école avec la stricte injonction aux directeurs d'avoir sans cesse l'œil sur lui. Ils n'y faillirent pas et firent rapport qu'il ne s'intéressait nullement aux exercices de piété, que ses devoirs d'écolier étaient faits avec négligence, que son caractère était violent et qu'il se battait à coups de poing, suivant l'ancienne méthode genevoise de vider une querelle, ce qui ne pouvait être toléré dans la Genève nouvelle.

Les choses en étaient là, quand Norbert vit, un jour, Antoine Calvin sur le seuil de sa porte, en important conciliabule avec trois autres personnes : le pasteur Poupin, Ami BertheUer et un des -messagers du Conseil de la ville, en uniforme bleu. Norbert sentit comme un froid le transpercer. Il eut l'intuition que l'on parlait de lui. Qu'avaient-ils encore découvert ? Il fit le rapide examen d'une conscience assez chargée : sa chicane avec Jean Amblarde, les vitres cassées du syndic, ses rencontres secrètes avec

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ce jeune vaurien d'Ami Perrin, du parti des Libertins? Quelque chose avait dû sûrement en transpirer, car le pasteur le regardait tristement. Ami Berthelier et le messager chuchotaient. Néanmoins, ils ne paraissaient pas irrités, mais seulement tristes. Tl entendit Antoine Calvin dire :

— Faites-le, maître Berthelier, pour moi, je ne le puis pas !

il rentra dans sa maison, le pasteur l'y suivit et le messager s'éloigna.

— Venez avec moi, dit Berthelier à Norbert.

Il obéit, très étonné. Gabrielle se trouvait dans la chambre où ils entrèrent. Elle sortit sur un signe de son père.

Berthelier s'appuya au manteau de la cheminée.

— Qu'est-ce qu'il y a, monsieur ? demanda Norbert, qui commençait à soupçonner qu'il s'agissait de quelque chose de plus grave que ses frasques d'écolier. Puis soudain, palpitant de terreur : Est-ce.... mon père ?

— Oui, mon pauvre garçon.

~ Quoi ? qu'est-il arrivé ? demanda Norbert, respirant à peine.

— Ce qui était probable, ce qui était à craindre....

— Il n'est pas.... mort?

— Non, il est prisonnier.

— Ah ! il y a donc de l'espoir?

— Je n'ose le croire. Soyez homme, Norbert, et considérez la vérité en face. C'est ce qui vaut le mieux, n'est-ce pas ?

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Norbert répondit un faible oui.

— Que savez-vous ? interrogea-t-il. Que vous a-t-on dit? Peut-être.... peut-être n'est-ce pas vrai?

Berthelier secoua la tête :

— Un Pied gris d'au delà du territoire libre, allant pour ses propres affaires à Ghambéry, l'a vu lié sur un cheval, emmené par une bande d'hommes armés, portant les couleurs du comte de Lormayeur.

Norbert laissa échapper un cri de désespoir. Il savait quel sort était réservé aux hérétiques qui tombaient entre les mains des nobles fanatiques et cruels de Savoie, et le comte de Lormayeur était réputé le plus cruel, le plus fanatique de tous.

Berthelier lui posa la main sur l'épaule.

— Soyez brave, mon fils, supportez le malheur [comme votre père vous encouragerait à le supporter.

— Je ne le puis pas, s'écria Norbert ; si c'était la lort, la mort en combattant, on est tenu d'y faire Lce, mais cette torture, cette ignominie! Oh! Dieu!...

La voix du jeune homme prit un accent passionné : — Pourquoi sommes-nous venus en cet endroit maudit et détesté, d'où l'on envoie les gens au suppHce? - Dieu n'a rien à voir là, dit BertheHer avec -amertume. C'est perdre inutilement son souffle que de crier à lui ou de se lamenter. Il n'y a plus d'esrpoir, mais il y a encore la patience. La leçon est Ldure, surtout pour un jeune homme tel que vous. îMais dites-vous que votre père souhaiterait vous voir [l'accepter avec patience. Il serait fier de vous voir supporter l'épreuve ainsi qu'un homme doit le faire.

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Norbert l'interrompit avec impétuosité :

— Je ne le supporterai pas! Je demanderai justice !

— La justice, pauvre garçon! Il faudrait aller loin pour la trouver.

— J'irai, j'en appellerai, je supplierai à genoux, avec larmes et avec cris.

— Aller où? En appeler à qui? Au Savoyard? Vous ne pourrez l'atteindre. Supplier? Qui? le Conseil, les syndics : ils sont impuissants.

— Un homme les gouverne.

— Oui, mais le pouvoir de cet homme s'arrête au pont de l'Arve. Norbert, Norbert, où allez-vous?

Norbert s'était élancé dans l'escalier et se trouvait dans la rue, avant que Berthelier eût achevé sa phrase.

Un homme seul était cause de tout. Un homme qui régnait sur Genève avait envoyé son père à la souffrance et à la mort. Norbert se figurait que cet homme était tout-puissant. Il représentait à ses yeux la destinée, le sort austère, fort, irrésistible. C'était à cet homme de sauver son père. Toute la crainte que cet homme inspirait à Norbert avait disparu. Si, une heure auparavant, le réformateur lui avait adressé la parole, il n'aurait osé lui répondre. Maintenant, tout ce qu'il souhaitait, c'était de le voir face à face. Il traversa comme au vol la rue de Corna vin, le pont, la rue de la Cité, la Grand'Rue, pour arriver à celle des Chanoines. Il frappa à la porte bien connue; une servante vint lui ouvrir qui lui répondit que maître

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Calvin était dans la salle des Franciscains, donnant une conférence aux étudiants en théologie. En deux minutes, Norbert se rendit à l'ancien monastère, derrière la cathédrale, grimpa l'escalier qui conduisait à la vaste salle aux massifs piliers, où le Conseil de Genève s'assemblait d'habitude. Une voix se faisait entendre, calme, égale, sans éclats. Norbert poussa la porte, pénétra dans la salle.

La folle intention qu'il avait d'interrompre l'orateur tomba subitement, à l'aspect de cette assemblée. La grande salle était comble. Tous les visages étaient tournés vers la chaire, dans laquelle une mince et sombre silhouette, les mains levées, prononçait des mots semblables à une sentence de vie et de mort. Jean Calvin, en un langage lumineux, avec la maîtrise parfaite de sa parole française, exposait le dogme de la justification par la foi. Pour ces hommes qui l'écoutaient, c'était en effet une question de vie ou de mort, la question qui primait toutes les autres. Comment pourrai-je me présenter absous au tribunal du Dieu vivant? C'était là la question que chacun leux s'était adressée, et ils étaient là pour entendre la réponse.

Bien que Norbert fût incapable de prêter la moindre attention au discours, il se sentit contraint au -ilence. L'orateur le tenait comme en laisse, et, haïssant sa chaîne, il lui était impossible pourtant de la rompre. Il sentait sur lui la main d'un maître. Mais ses )^eux étaient libres d'errer partout. Sur une fenêtre près de lui, il vit une grande araignée grise,

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avec une malheureuse mouche prise dans sa toile.... Un étudiant debout devant lui avait une grande déchirure à sa large manche. Un autre portait des lunettes comme un notaire ou un docteur. Un jeune homme de cet âge, avec des lunettes ! Tous les assistants n'étaient pas jeunes. Ce gros homme, là-bas, avait pour le moins quarante ans. Il y en avait un autre à barbe grise ; un autre encore, aussi chauve que le vieux Fléchier qui enseignait le latin à l'école. La plupart cependant étaient jeunes. Mais quel était ce petit homme à cheveux rouges, qui siégeait à côté de maître Calvin, comme un hôte de distinction? Maître Guillaume Farel, sans doute, arrivé de Neuchâtel pour voir son cher ami Jean Calvin.

La conférence était enfin terminée. Tous étaient debout pour la prière finale et la bénédiction. La foule se retira, non pas bruyante comme celle des étudiants d'aujourd'hui, par réaction après l'effort soutenu d'une longue attention, mais grave, recueillie, comme si la voix qu'elle venait d'entendre résonnait encore à toutes les oreilles.

Norbert s'avança, puis s'arrêta, immobile, comprenant avec une rageuse impatience qu'il fallait attendre. Une foule empressée entourait Calvin. Chacun voulait obtenir quelque chose de lui, une réponse, un signe ou une poignée de main.

— Ne le quitteront-ils donc jamais? se disait Norbert.

Insensiblement il approchait et se trouva bientôt même assez près pour entendre un jeune garçon, un

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de ses camarades de jeu, implorer le maître d'une voix passionnée, pour qu'il l'envoyât, lui aussi, en France y prêcher la Parole de Dieu.

— Mon fils, tu es trop jeune. Deux et peut-être trois ans de préparation te sont encore nécessaires, disait Calvin.

D'une poussée plus énergique en avant, Norbert écarta les retardataires, qui lui firent place. Il se trouva en face du maître, la figure blême, les yeux égarés.

— Oh ! monsieur, ne l'envoyez pas ! N'en envoyez plus au loin pour mourir, dit-il.

Jean Calvin le regarda avec surprise, mais resta calme :

— Rentre en toi-même, jeune homme, et parle sérieusement. Qui es-tu ?

— Je suis Norbert de Caulaincourt, et mon père gît dans un cachot savoyard. Ah ! Maître, vous avez tout pouvoir, venez à son secours pour l'amour de Dieu!

— Je sais déjà ce qui est arrivé, je le regrette, j'ai une haute estime pour M. de Caulaincourt.

Ces paroles mesurées tombèrent comme de la glace sur le cœur du pauvre Norbert. Il demandait du pain et on lui offrait une pierre. Il demeura immobile, en proie à une douleur amère, les yeux fixés sur ce visage impénétrable. Mais tout à coup il y vit quelque chose, l'ombre d'une ombre, qui le poussa à se jeter aux pieds du grand homme en criant d'une voix émue :

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— Oh ! Maître, ayez pitié ! ayez pitié ! Votre parole fait loi, vous pouvez tout ce que vous voulez. Il est sûrement en votre pouvoir de sauver mon père !

— Suis-je Dieu pour faire vivre ou faire mourir î Norbert de Caulaincourt, pourquoi t'agenouiller à mes pieds? Je ne puis rien en cette occurrence.

Norbert se releva. Il était inutile de prier cet homme inflexible. Le jeune garçon, dans son angoisse, proféra des paroles désespérées qu'aucun homme peut-être, à Genève, n'eût osé prononcer.

— N'étiez-vous pas le Dieu qui tue, lorsque vous l'avez envoyé au loin ?

Pendant quelques instants, Calvin resta muet, puis il répondit calmement, froidement même :

— Je ne l'ai point envoyé, il est parti de son propre mouvement, pour que la volonté de Dieu s'accomplisse par lui et en lui. Devant cette volonté, Norbert de Caulaincourt, toi, moi, ton père, nous devons nous incliner, il n'y a pas autre chose à faire. Rentre chez toi, prie pour toi-même et pour ton père.

Sans ajouter un mot, Norbert s'éloigna. Aucun secours, aucune consolation n'était à attendre de maître Calvin. Qu'est-ce que la perte d'un soldat pour son capitaine ?

En s'en allant, Norbert se demandait tristement : « Y a-t-il quelque chose à faire ? » — c( Rien, absolument rien », était l'irrévocable réponse. Aller en Savoie, chercher à voir son père, c'eût été un acte de folie. Il fallait donc rester, souffrir, le cœur dévoré de chagrin.

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