‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 14 sur 38 · CHAPITRE X Une faible lueur · texte numérisé non relu

CHAPITRE X Une faible lueur

Tout Genève s'émut d'une tristesse sympathique pour Germain de Gaulaincourt. L'anxiété était grande au sujet du sort qui lui était réservé.

Mais ces préoccupations furent subitement reléi-aiées à l'arrière-plan par d'importants événements politiques. Le parti des Libertins, encore fort et audacieux en dépit de plusieurs récentes défaites, releva la tête et suscita un conflit, avec l'espoir de s'emparer de nouveau de Genève. Le grief principal qu'ils invoquaient était l'admission des Français aux privilèges et aux libertés des citoyens genevois. Ces exilés étaient des hommes pieux, grands amis de Jean Calvin qui, lui aussi, était français. Les Libertins poussèrent alors le cri de ralliement : « Genève aux Genevois! » Ils essayèrent de persuader au peuple que l'ambitieux Réformateur avait le dessein, appuyé par ses compatriotes, de s'emparer entièrement du pouvoir, d'écraser les anciens bourgeois et citoyens pour régner en despote à Genève. Cela était plausible, mais aux plus petites gens, aux pêcheurs et .lux bateliers des rives du lac, ils racontèrent une fable différente. Calvin et les Français, disaient-ils, complotaient de livrer la ville au roi de France, ce

100 Chapitre X

qui priverait ainsi les citoyens de leurs antiques libertés. L'histoire était très invraisemblable, car le premier soin du roi de France eût été de torturer et brûler tous ses sujets hérétiques, les exilés français. Bien que dénuée de fondement, cette insinuation fit son chemin. Il y eut émeute et tapage. Les rues furent occupées par des bandes de Libertins, de pêcheurs armés d'arquebuses, criant à tue-tête : « Tue ! tue ! Mort aux Francillons ! aux Porte-Français ! )) C'est ainsi qu'ils appelaient les exilés et leurs amis. Chacun s'étant barricadé dans son logis, les émeutiers ne trouvèrent personne à tuer.

Cette sédition ouvertement fomentée, démontra la nécessité d'agir énergiquement contre les ennemis de l'ordre. Quelques-uns des chefs des Libertins, entre autres Philibert Bertheher et Ami Perrin, purent se réfugier sur le territoire bernois, mais Daniel Berthelier, les deux frères Comparet et d'autres personnages de moindre importance, furent arrêtés et jetés en prison.

Ami Berthelier se tint à l'écart de tout ce mouvement. Bien qu'il n'eût aucune sympathie pour le nouveau régime, il en éprouvait encore moins pour le parti dont ses parents étaient les chefs. L'esprit public étant surexcité, il n'espérait guère pourtant échapper aux soupçons. Il s'attendait d'un moment à l'autre à être arrêté, accusé de quelque délit et logé à l'Evêché.

Norbert, inoccupé, s'était décidé à retourner de nouveau à l'école. Il n'y faisait, il est vrai, pas grand'-

Une faible lueur 101

chose, mais il en avait presque toujours été de même. Et présentement, tous les gens en charge, du directeur au dizainier de sa classe, étaient disposés à l'indulgence à son égard. Ils savaient toute l'amertume dont son âme était remplie. Les jours se traînaient avec lenteur. Enfin, un après-midi de mai, Norbert remarqua, au sortir de l'école, une animation inusitée. Chacun avait les yeux fixés sur un gros cavalier qui, une trompette au côté, avait un drapeau blanc attaché à l'étrier.

Norbert le regardait, sans grand intérêt, lorsque •juelqu'un s'écria : Un Lormayeur î

— Que dites-vous? s'écria-t-il, très intéressé cette fois.

— Regardez les armoiries de son béret : le houx })our la Savoie, le genêt des Lormayeur. C'est un {parlementaire, il y aura des nouvelles. Suivons-le à l'hôtel de ville.

Lorsqu'ils y arrivèrent, ils apprirent que le Petit Conseil était en séance. Ce n'était pas l'habitude qu'il ^'assemblât l'après-midi. Le trompette fut aussitôt ridmis à l'audience. Plusieurs mains se tendirent pour recevoir les rênes de sa monture, mais Norbert fut le {premier à les saisir.

— Monsieur, lui dit-il, je vous en suppUe, ne savezvous rien de mon père, le sieur de Caulaincourt ?

— Je le crois bien, jeune maître, c'est pour sa rançon que je suis ici.

Le cœur de Norbert tressauta et, dans sa joie, il cria à haute voix : ce Et comment va-t-il ? » Mais il

102 Chapitre X

n'eut pas le temps d'obtenir une réponse. Le messager du Conseil entraînait le trompette en hâte, en ordonnant aux assistants de prendre soin de son cheval.

Toutefois Norbert était heureux de ce qu'il avait appris. Ce mot de rançon résonnait à son oreille comme la plus douce des mélodies. Il parlait de délivrance et, dès maintenant, cela signifiait un bon et honorable traitement, celui d'un prisonnier de guerre, et non celui d'un condamné hérétique.

Il y avait, il est vrai, une question difficile à résoudre : d'où viendrait la rançon?

Un autre employé se montra sur le seuil, un clerc, des lunettes sur le nez, une plume derrière l'oreille.

— Menez ce cheval à a l'Homme Sauvage », dit-il, son maître le suivra bientôt.

Norbert s'élança impétueusement vers le clerc, l'accablant de questions auxquelles celui-ci coupa court.

— Je ne puis rien dire, j'en ai fait le serment, vous saurez tout en temps voulu.

— Allons-nous-en, Norbert, lui dirent deux autres jeunes gens. Il est inutile d'attendre. Nous pourrions geler ici à attendre que le Conseil juge bon de se séparer.

Mais Norbert persista à rester, il lui était impossible de quitter cet endroit.

Une demi-heure plus tard, le clerc se montra de nouveau. Voyant Norbert qui attendait toujours à côté de la porte, il lui dit :

Une faihh lueur 108

— Je crois que vous demeurez près de la maison de maître Ami Berthelier. Voulez-vous aller le chercher?

— J'irai, Maître, s'écria vivement Norbert. Y a-t-il une lettre à lui porter ?

— Non, amenez-le ici, aussi vite que vous pourrez. Norbert vola à la rue Gornavin et transmit le message, hors d'haleine.

— Oh! monsieur, hâtez-vous, il y a des nouvelles de mon père.

Cette citation devant le Petit Conseil n'était pas pour surprendre Berthelier, lui qui vivait dans l'attente perpétuelle d'une dénonciation comme ennemi du bien public. Mais être appelé à cause du comte de Lormayeur! Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ? Quel que fût ce mystère, il fallait obéir et se rendre à l'appel des dignes seigneurs du Conseil de la ville. Berthelier mit en conséquence sa robe de gros drap, son bonnet fourré, et suspendit à son côté l'ancienne épée dont il n'avait jamais eu l'occasion de se servir.

— Je suis à vous, dit -il à Norbert.

Emu et anxieux, ce dernier avait grand'peine à Tégler son pas sur celui du vieillard boiteux. Le [chemin lui parut interminable jusqu'à l'hôtel de ville. là on lui dit qu'il était libre de retourner chez lui, ce qu'il n'eut garde de faire. Berthelier fut immédiatement introduit auprès des Vingt-cinq.

Il s'inclina, ôta son bonnet et garda un silence •espectueux, attendant leur bon plaisir.

104 ChapHre X

Devant la grande table couverte de drap vert, étaient assis les quatre syndics ainsi que les autres conseillers dont les figures et les noms lui étaient bien connus. Ils gardaient leurs chapeaux sur la tête, étaient vêtus simplement, mais de robes faites de bon drap. C'était incontestablement une réunion d'honnêtes gens, d'hommes durs et austères, mais peut-être d'esprit assez étroit. Chaque syndic avait le bâton noir, signe de sa charge, déposé devant lui sur la table. Berthelier se souvint, pendant cet instant d'attente, que le rêve de sa jeunesse avait été de voir sa Genève gouvernée par des hommes tels que ceux-ci, en lieu et place du duc hautain et du prince-évêque dissolu. Son rêve s'était réalisé, mais Genève en était-elle plus heureuse ?

— Asseyez-vous, Maître Berthelier, dit le premier syndic, avec une courtoisie inattendue.

— Cela commence mieux que je ne l'espérais, se dit Bertheher, en prenant le siège qui lui était offert.

— Nous vous avons appelé, continua le syndic Amblarde Corne, à cause d'une communication que nous venons de recevoir du comte de Lormayeur.

Berthelier laissa paraître son étonnement.

— Le notaire vous expliquera, ajouta le syndic. Un personnage, vêtu de la robe de notaire, était

debout à l'extrémité de la table ; il commença à lire : « Philippe Manuel, par la grâce de Dieu comte de Lormayeur », ainsi commençait la lettre 'que le fier Savoyard avait condescendu à écrire aux hérétiques de Genève. Une longue enumeration d'autres titres sui-

Une faible lueur 105

vait, puis une brève parole d'honneur pour « ceux de Genève» comme quelqu'un qui s'efforcerait de rester dans les limites d'une stricte courtoisie. Ce qui venait ensuite était d'un intérêt palpitant. Le comte daignait informer les Genevois qu'il avait sous sa garde un gentilhomme, Germain de Gaulaincourt, Français de naissance mais citoyen de Genève. Cette personne mal avisée avait été trouvée dans le domaine du comte, occupée à répandre les pernicieuses doctrines hérétiques, s'exposant ainsi à un châtiment proportionné à l'offense. Deux autres Genevois étaient dans les prisons du comte, un certain Jaques de Maisonneuve ou Baudichon, supposé être le cadet d'une honorable famille, et Jean Ardenot compagnon de la confrérie des bonnetiers. Ceux-là aussi, en tant qu'hérétiques étaient passibles de justice sommaire. Mais le comte dans sa clémence voulait bien les traiter en prisonniers de guerre et les renvoyer contre échange et rançon.

Le notaire interrompit ici sa lecture, Berthelier tout joyeux ne put s'empêcher de dire :

— Voilà qui va bien ! Nous donnerions jusqu'à notre dernier sou et les exilés français feront de même pour payer la rançon de monsieur de Gaulaincourt. Maisonneuve se chargera de celle de son parent, et les bonnetiers viendront au secours de leur confrère.

— Patience, ami, dit le syndic gravement. Ce n'est pas d'argent qu'il est question. Notaire, continuez la lecture.

] 06 Chapitre X

Le notaire s'inclina : « Il y a à présent », continuat il, « il y a à présent dans notre ville une jeune dame, une parente du comte, que sa Seigneurie désire ravoir prés de lui. d Ici Berthelier releva vivement la tête en jetant au notaire un regard qui le déconcerta visiblement.... « désire ravoir prés de lui.... D répéta-t-il, puis se remettant, il continua : c( puisqu'elle est sa pupille, et devrait être sous sa tutelle atin de recevoir une éducation convenable suivant la mode actuelle, et être mise honorablement en possession des domaines qui sont son légitime héritage. »

La signification de ces phrases était parfaitement claire : d Donnez-moi la jeune demoiselle et vous aurez en échange vos trois hérétiques sains et saufs. Je vous offre Germain de Gaulaincourt, Jaques de Maisonneuve et Jean Ardenot en échange de la demoiselle de Gastelar qui porte parmi vous le nom de Gabrielle Berthelier. »

Ami Berthelier ne dit pas un mot, ne poussa pas un cri, mais aux yeux de tous il apparut comme un homme frappé au cœur.

L'un des membres du Gonseil assis près de lui et qui pouvait voir son visage, fut ému de compassion :

— Nous ne voulons rien faire à la légère. Il faut encore prouver que cette histoire est vraie. Et si elle l'est, comment le seigneur de Lormayeur pourra-t-il être sûr que nous ne substituerons pas une fille de paysan à sa parente; et nos gens une fois rentrés

Une faible lueur 107

à Genève, nous pourrions nous moquer ouvertement de lui.

— Les hommes de Genève agissent honnêtement, dit le premier syndic d'un ton de sérieux reproche. D'ailleurs, le comte prendra les précautions voulues. Continuez, Maître notaire.

Le reste de la lettre du comte, en résumé, contenait les faits suivants. L'enfant Olive de Gastelar avait été volée par sa nourrice à l'instigation du diable et d'un cousin des parents de l'enfant, qui espérait hériter de leurs biens. La nourrice, pour plus de sûreté, l'avait donnée à garder à sa sœur, femme d'un paysan à son aise, du nom de Piobinet. Elle l'engagea à aller vivre aux abords de Genève, et ils demeurèrent dans une maison des faubourgs qui furent détruits, lorsque les Savoyards menacèrent d'envahir la ville. Elle les perdit alors de vue et n'apprit que longtemps après que tous deux étaient morts de la peste et que l'enfant vivait encore, adoptée par un citoyen genevois. Sur son lit de mort, se repentant amèrement, elle avait révélé toutes ces choses à son confesseur en le suppliant de les faire connaître aux parents de l'enfant.

— Voilà une belle histoire ! dit le syndic Bonna, mais je vous en prie, qu'est-ce qui prouve que Maître Ami Berthelier, ici présent devant nous, soit justement le citoyen qui a adopté l'enfant ?

— Il y a encore quelque chose, dit le notaire qui avait examiné la lettre avec soin tout en souhaitant au seigneur comte un meilleur secrétaire, possédant une écriture plus lisible.

108 Chapitre X

— Ecoutons la fin, dit le premier syndic.

Le notaire reprit : « Il y quelques mois un ancien serviteur des Gastelar qui ignorait ces faits, étant allé à la ville pour ses propres affaires, muni d'un sauf-conduit, rencontra la jeune dame et fut frappé de sa ressemblance avec sa mère, dont il se souvenait très bien. Il s'informa auprès des gens de la ville et il apprit qu'elle était la fille adoptive de Maître Ami Berthelier.

« Ce n'est pas tout. La nourrice infidèle ne voulut pas, néanmoins, anéantir toute trace de l'identité de l'enfant. Elle avait appris à lire et à écrire, au service de la dame de Gastelar ; elle écrivit le nom de l'enfant et celui de ses parents sur un morceau de parchemin, l'enveloppa de plusieurs doubles de soie et l'introduisit dans un petit sac de brocart qu'elle suspendit au cou de la petite fille en guise de scapulaire. » Le notaire posa la lettre et ôta ses lunettes.

— Maître Berthelier, demanda courtoisement le premier syndic, avez -vous eu connaissance de ce parchemin ?

— Oui. Il a été perdu. Je le croyais même détruit. Mais je l'ai retrouvé, il y a quelques semaines. Il est en tout tel que vous le dites.

— Vous le voyez. Maître Berthelier, reprit Amblarde Corne, nous n'avons pas le choix. Nous devons laisser aller la jeune fille.

— Ce n'est pas si fâcheux que cela pouvait être, interrompit un membre du Conseil. La jeune fille va chez des parents et des amis. Peut-être aussi au devant d'un bel héritage.

Une faiUe IvPMr 109

— Mais vous oubliez, dit le troisième syndic, nommé Aubert, un excellent homme, aussi bon apothicaire que zélé protestant, vous oubliez que nous mettons l'âme de la pauvre enfant en péril mortel. Ils en feront une papiste !

— Je vous prie, mes Maîtres, dit le notaire, il y a encore une sorte de post-scriptum auquel je n'avais pas pris garde.

— Usez-le, dirent plusieurs voix à la fois. «Le comte, dans sa clémence, est disposé à prendre

en considération le fait que la jeune fille, sans qu'il y ait aucune faute de sa part, a été élevée et nourrie dans les pernicieuses doctrines (c'est ainsi qu'il s'exprime, mes maîtres, je suis forcé de lire les choses telles qu'elles sont écrites), dans les pernicieuses doctrines de la prétendue Réforme, et il désire l'assurer, ainsi que ses tuteurs actuels, qu'il ne lui sera imposé aucune contrainte en ce qui concerne la religion. Il les remercie aussi de leurs bons soins envers elle. Il se considère comme tenu de les reconnaître à l'occasion. »

— Ce sont de belles paroles ! dit Aubert, mais jusqu'à quel point peut-on s'y fier?

— Ah ! avec la permission de vos excellences, j'aurai quelque chose à dire.

Celui qui parlait ainsi était un petit homme d'aspect insignifiant, louchant fortement. Toutefois c'était un homme de quelque influence dans la ville; membre du conseil, il était en outre Prieur de l'honorable confrérie des tailleurs.

— Je connais très bien le comte de Lormayeur-

110 Chafitre X

Je puis le dire en vérité, puisque c'est là notre manière de parler : J'ai pris sa mesure.

— De plus d'une façon, Maître Pradel, dit un des plus jeunes membres, tandis que la physionomie des plus âgés se déridait un peu.

Le renom de Pradel comme tailleur s'étendait aussi en Savoie, et il avait été plus d'une fois muni d'un sauf-conduit pour se rendre au château de Lormayeur.

— Je connais le comte, reprit- il. Il est comme tous ses pareils : lui d'abord, le pape ensuite et son suzerain, le duc, après. Quand je dis lui, j'entends l'or et les terres pour lui seul. On peut être sûr qu'il y a quelque chose de ce genre au fond de toute cette affaire. Il réclame la jeune fille dans le but d'accaparer des biens. Son projet accomph, il ne se souciera plus d'elle ni de sa religion.

Il y eut un silence, puis le syndic Corne dit gravement :

— Notre devoir est clair. Toutefois la chose doit être votée, comme d'habitude et avec ordre. Maître Bonna mon honorable collègue, qu'en pensezvous?

Le syndic Bonna était tout à fait décidé ainsi que tous les autres. Mais il ne pouvait pas motiver son vote tant que les yeux angoissés de Berthelier étaient fixés sur lui.

— Je propose, dit-il, qu'on prie Maître Berthelier de se retirer.

Sans attendre davantage, Berthelier se leva.

Une faible Imur ni

Maître Bonna avait raison. Aucun homme ne doit être présent lorsqu'on vote sa condamnation à mort. Ami alla à la fenêtre, s'y accouda pour regarder dans la rue. Un tumultueux flot d'angoisse envahit son âme. Il n'avait rien éprouvé de semblable depuis de longues années. Il ne se serait pas cru susceptible de ressentir un pareil trouble. Des cordes qu'il croyait brisées par les orages se mirent à vibrer sous le poids d'une douleur intense. Une fois de plus, il avait ouvert son cœur à l'affection, et la faculté d'aimer entraîne toujours celle de souffrir.

Ainsi l'enfant, son enfant à lui par tous les liens, par tous les droits, sauf ceux de la naissance, allait lui être enlevée et pour toujours ! Si c'eût été pour [son bien et son bonheur, il aurait pu le supporter, [mais qu'elle, une enfant de Genève, une enfant de cette foi nouvelle dont le pouvoir mystérieux sur les âmes était si profond, si tenace...^ la jeter au milieu de cette cruelle horde de papistes ! Un lis parmi les épines.

Cette pensée était intolérable ! Il n'y consentirait pas ! Il refuserait de la laisser partir et il en subirait [les conséquences. Il défierait les syndics, le conseil, -la ville tout entière... Ah! mais n'y en avait-il pas 'd'autres dont il avait souci. Choisirait-il, même s'il en était le maître, d'envoyer son noble ami de Caulaincourt, sans parler des deux autres, aux tourments, à la mort lente par la torture ? Impossible de se résoudre à cet autre sacrifice? Berthelier se sentait ^comme pris dans un filet, incapable de lutter, inca-

112 Chapitre X

pable même de se mouvoir, n'ayant plus que la faculté de souffrir.

Le notaire entr'ouvrit la porte :

— Maître Berthelier, l'honorable Conseil réclame votre présence.

Il obéit et, debout, il attendit sa condamnation à mort.

Le premier syndic lui parla avec douceur : — Vous devez vous rendre compte, Maître Berthelier, que nous n'avons pas le choix en cette circonstance. Ces trois dignes citoyens doivent être sauvés. Par conséquent, nous acceptons les conditions du comte de Lormayeur. Et comme ils languissent sans doute en prison, à peine nourris de pain et d'eau, c'est notre avis unanime que l'échange doit être fait promptement. Nous vous conjurons donc de remplir votre devoir de citoyen et de tenir prête en trois jours la jeune fille, connue sous le nom de Gabrielle Berthelier, pour être donnée en échange honorable de Germain de Caulaincourt, Jaques Baudichon et Jean Ardenot. Je vous prie, Maître Berthelier, si vous avez quelque chose à dire, de parler librement, nous vous écouterons avec indulgence.

— Je n'ai rien a dire, j'obéirai à l'honorable Conseil, dit Bertheher d'une voix rauque. Il se tourna pour sortir, mais se rappelant que ces hommes étaient les représentants de Genève, il se retourna, fit une révérence avant de franchir la porte.

Dans la rue Norbert s'élança vers lui, demandant des nouvelles.

N"* y aura-t'il aucun secours^ 113

— Il est sauvé, dit brièvement Berthelier.

— Mais comment ? comment ? dites-moi tout, est-ce par une rançon ?

— Oui, une grande rançon.

— De combien ?

— Ne m'en demandez pas davantage et, je vous prie, laissez-moi rentrer seul.

Il repoussa le jeune homme qui lui offrait son bras et qui resta stupéfait, sa joie assombrie par une crainte vague. Il regardait le vieillard descendre la rue de son pas claudicant et fatigué.

Page 1