‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 15 sur 38 · CHAPITRE XI N'y aura-t-il aucun secours · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI N'y aura-t-il aucun secours

Cette nuit-là, dans la maison de Berthelier, le sommeil ne vint pour aucun de ses habitants. Pendant de longues heures, chacun lutta ou pria, seul avec Dieu, dans l'agonie du désespoir. Le matin n'apporta aucune joie, peut-être une légère détente, une vision incertaine de la fin de leur peine, seul adoucissement accordé aux grandes douleurs.

Claudine et Marguerite avaient pris la même résolution. Toutes deux étaient décidées à partir avec « l'enfant d. Marguerite, parce qu'elle l'avait soignée et élevée ; Claudine avec plus de raison, parce qu'étant encore catholique de cœur, elle n'aurait rien à craindre

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des Savoyards et pourrait peut-être aplanir bien des difficultés pour Gabrielle.

Quant à Berthelier, il cherchait à se consoler par la triste pensée que, lorsqu'on n'a plus aucun motif de vivre, on peut toujours se réfugier dans la mort. Pourquoi pas? Qui pourrait le blâmer si, auparavant, il mettait sa sœur et la vieille Marguerite à l'abri du besoin? Il était certainement libre de prendre congé quand il lui plairait de cette nouvelle Genève où il n'avait ni part ni héritage. C'était ce qu'auraient fait les grands hommes de l'antiquité, qu'il avait toujours admirés et désiré imiter.

Ainsi qu'il était juste, la plus grande consolation fut accordée à qui elle était le plus nécessaire.

Enfant de Genève, enfant de la Réforme, le cœur de Gabrielle était attaché par toutes ses fibres au foyer où elle avait été élevée. Tout ce qu'elle connaissait, tout ce qu'elle aimait était là ou avait été là. Au premier abord, ce coup inattendu l'avait comme étourdie et déconcertée. Heureusement qu'après le premier choc, elle put pleurer. Elle pleura d'abord avec passion, d'une manière presque sauvage, puis résignée. Fatiguée à force de pleurer, un léger sommeil s'empara d'elle. Elle eut un rêve. Louis de Marsac était debout à ses côtés, tenant en main une flûte, verre allongé et étroit, rempli de vin. Il lui disait : « Jeune fille, veux-tu boire avec moi de ce vin dans le même verre ? » C'était ainsi que les fiançailles étaient consacrées dans l'ancienne Genève. Mais Louis et Gabrielle, dont les cœurs s'en-

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tendaient, n'avaient point échangé de serment de fiançailles. En son rêve, elle répondit simplement : « Oui, je le veux» et elle tendit la main pour prendre le verre. Ce mouvement l'éveilla. Elle se remit. Elle savait bien que le breuvage qui lui était présenté n'était point une boisson terrestre, mais le vin fort et amer du martyre. Elle ressentit une grande crainte et en même temps un grand calme.

Le matin vint. Elle se leva, baigna son visage et se vêtit sans bruit pour ne pas éveiller Claudine. Elle entra dans la chambre voisine où Berthelier et Marguerite avaient une discussion animée.

— Il faut que vous me laissiez partir sinon mon cœur se brisera, plaidait la vieille servante, la main posée sur le bras de son maître.

— Dût ton cœur se briser, je ne le pourrais pas, lui répondit-il. Je ne te donne pas un mois pour être attachée au bûcher, et pour que la pauvre enfant soit vue de mauvais œil. Ce serait sa ruine au milieu des Savoyards que d'avoir, pour la servir, une ardente calviniste telle que toi....

Il ajouta avec plus de douceur:

— Tu as foi dans la prière. Prie pour elle, c'est tout ce que tu peux faire.

Gabrielle parut devant eux, pâle et les yeux fatigués. Mais elle leur dit bonjour d'une voix ferme, en donnant un baiser à son père et un sourire à Marguerite qui détourna la tête et quitta la chambre.

— Père, dit-elle, s'asseyant près de Berthelier, il ne faut pas vous affliger de ce qui arrive.

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Il rassembla ses forces pour lui parler avec courage.

— Je sais qu'ils seront bons pour toi. Tu seras riche, honorée et aimée, jamais aiméepourtant comme tu l'as été ici. La pauvre Marguerite demande avec instance àt'accompagner. Mais il vaut mieux, quelque dur que cela paraisse, que tu partes seule.

— Je n'irai pas seule, mon père. Sont-ils allés seuls ceux qui sont partis pour la France afin d'y prêcher l'Evangile ?

^ Enfant, je comprends ta pensée et je suis heureux pour toi de cette consolation. Mais Gabrielle, dans ce pays catholique, il faudra que tu sois très sage, très prudente. Prends bien garde à tes paroles, à tes actions, à tes pensées même. Souviens-toi du commandement : c( Soyez prudents comme des serpents. »

— Ne craignez rien, je ne rechercherai pas le martyre. Lorsqu'il y a plusieurs voies pour se rendre à la maison, on choisit naturellement la plus facile.

Ces paroles rassurèrent Berthelier. Il ne connaissait pas l'intensité et la profondeur des convictions religieuses de Gabrielle; il espéra donc qu'elle se pherait aux circonstances. Il s'applaudissait maintenant d'avoir mis Gabrielle dans son enfance, sous la tutelle de sa sœur.

— Aller à la maison, c'est là tout ce qu'il nous faut, continua-t-elle, et je pense que j'irai bientôt.

— Ma chère fille, que veux-tu dire ?

— Ce que je ne peux vous expliquer clairement ni à vous ni à personne d'autre. Je ne crois pas que Dieu me laissera longtemps loin de vous. Je ne pour-

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rais pas le supporter ; si sa volonté est que je meure pour Lui, Il me fortifiera. Et pourtant je ne crois pas que cela arrive, Il a d'autres moyens. Je sens qu'aucune main ne me touchera sauf la sienne qui ne fait jamais de mal. Alors il y aura une demeure, même meilleure que Genève. Vous aus^i, père, vous y viendrez avant qu'il soit longtemps.

— Oui, enfant, ....bientôt, dit Berthelier, très ému. Il y eut un silence. Il n'aurait pas voulu même par un mot, assombrir la foi si simple de l'enfant. Il reprit enfin :

— Dis-moi tout ce que j e puis faire pour toi, Gabrielle.

— Nous avons encore deux jours, père. Je voudrais choisir quelques présents pour les amis et les voisins, et les leur donner en leur disant adieu. A vous, je laisserai mon Nouveau Testament. Ma Bible, je l'emporte, naturellement. Pour Marguerite et tante Claudine, il faudra que je réfléchisse. Et puis, oh ! père,'il y a quelque chose encore.

— Qu'est-ce que c'est, mon cher cœur ?

— C'est au sujet de Norbert, pauvre Norbert ! il nous aime tant. Il aura le cœur brisé de tout ceci, parce que c'est à cause de son père que cela arrive. Je vous en prie, allez le consoler. Ne faudrait-il pas l'inviter à venir déjeuner avec nous ? Je crois que c'est aujourd'hui jour de congé à l'école.

— J'y vais, dit Berthelier, tout heureux de pouvoir faire quelque chose pour elle.

Comme il se levait pour sortir, Marguerite apparut sur le seuil, le visage terrifié.

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