Chapitre XI
— Maître, venez ici, dit-elle.
Ils la suivirent dans la chambre à coucher où Claudine gisait évanouie sur le plancher. Elle s'était levée comme d'habitude, mais pour elle, toujours si frêle, la commotion de la veille avait été trop forte. Quand elle reprit connaissance et qu'elle reposa sur son lit, elle s'efforça de rassurer son entourage.
— Ce n'est rien du tout, disait-elle, seulement une faiblesse passagère. Allez manger votre soupe du matin. J'en prendrai aussi un peu, après m'être reposée.
Mais elle était si pâle que Berthelier dit, en quittant la chambre :
— Je vais aller chez Maître Aubert et le prier de venir la voir. Je ramènerai Norbert.
Il revint, en effet, avec le syndic apothicaire Aubert. Celui-ci ne trouva pas que damoiselle Claudine fût gravement malade. Néanmoins il lui ordonna une médecine nauséabonde, avec recommandation de rester au lit.
Lorsqu'il fut loin, Berthelier dit à Gabrielle : — Impossible de trouver Norbert. Hier au soir, Maître Antoine lui a tout raconté. Il n'a pas dit un mot, mais il a pris sa cape et il est sorti. Il n'est pas encore revenu et il n'a été vu par personne. On va demander aux gardes s'il est sorti de la ville, hier au soir, par une des portes.
— Pauvre garçon ! dit Gabrielle apitoyée. Il était du même âge qu'elle, mais elle le considérait comme un frère cadet, presque un enfant.
Malgré ou plutôt peut-être à^cause du remède de
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Maître Aubert, M^'^ Claudine qui n'était pas sérieusement malade, le fut assez pour réclamer des soins continus. Il était en tout cas évident qu'elle ne pourrait pas accompagner la petite exilée. Gabrielle devait donc partir seule et, tout au fond de son cœur, elle sentait qu'il valait mieux qu'il en fût ainsi.
Berthelier, dans son désir extrême d'aider Gabrielle, prit une détermination. Il y avait une chose encore qu'il pouvait faire pour Gabrielle. Inutile d'envoyer avec elle une provision de vêtements et de linge. Ce qu'elle avait l'habitude de porter ne pouvait convenir dans sa nouvelle position. Mais de l'argent ? Toujours et partout l'argent est utile. Une grande bourse, bien garnie de beaux ecus sonnants, serait pour son enfant le meilleur des serviteurs. Mais où trouver cet argent ? Il y avait un moyen. Philibert Berthelier avait dit plus d'une fois à Ami que, s'il avait jamais besoin d'une poignée de belles et bonnes pièces d'or, il n'avait qu'à venir les chercher. Philibert dépensait follement sa fortune, mais bien qu'insouciant et corrompu, il avait pourtant hérité de son père un peu de sa bonté et de sa serviabilité. Ami ne doutait donc point de son aide. Un groupe du parti des Libertins, ayant Philibert Berthelier et Ami Perrin à sa tête, s'était étabh à Pregny, sur territoire bernois, à quelques kilomètres de Genève. Là, en parfaite sécurité, ils cherchaient à tracasser le nouveau régime et à fomenter la discorde dans la ville.
Ami Berthelier loua un cheval afin d'aller à Pre-
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gny, exposer sa requête à Philibert. 11 espérait revenir à la nuit tombante, chargé du précieux métal que le proverbe espagnol déclare n'être jamais trop lourd. Il ne communiqua son projet à personne et dit seulement qu'il s'absentait pour affaire importante, et qu'il espérait être de letour le soir, sinon le lendemain soir.
Quant à Norbert de Gaulaincourt, il avait passé la nuit à errer sur les Crêts de Laurent, à l'intérieur des bastions de la Porte Neuve. Il se promenait en long et en large dans ce lieu solitaire, cherchant à échapper à la douleur qui déchirait son cœur. Il n'avait que seize ans et pourtant si son amour pour Gabrielle n'avait pas encore toute l'intensité d'un âge plus viril, si son cœur était presque celui d'un enfant, il n'en était pas moins loyal et fidèle. Il l'avait donné entièrement et sans calcul. Son affection pour son père ajoutait encore à l'amertume de son chagrin. L'idée que c'était pour sauver celui-ci que Gabrielle allait être sacrifiée torturait son âme.
Oh ! pourquoi avaient -ils donc quitté, son père et lui, leur pays natal, leur belle France ? Depuis leur arrivée dans cette dure et froide Genève, il n'y avait eu que perpétuelle malchance pour eux.
Oh ! si, comme le disait le vieux psaume, s'ils avaient eu les ailes de la colombe pour prendre leur vol vers l'ancien temps, peut-être vers l'ancienne foi !
Quel secours pourrait-on attendre de Maître Calvin ?
Jamais, au grand jamais, il ne retournerait à lui pour le supplier ou se plaindre. Dur comme le dia-
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mant, il était froid et insensible. Se tenant à l'écart, calme et résolu tel qu'un grand général, il envoie ses soldats au-devant de la mort. Sous ses ordres, les hommes se meuvent docilement comme les pions d'un échiquier. Aucun joueur ne trouve agréable de se les voir enlever, mais s'ils le sont, qu'importe ? Lui, la communauté tout entière, tous ne savaient que prier. Prier, à quoi cela sert-il, si le Tout-Puissant, l'Eternel, ainsi qu'ils le nomment, est inflexible comme eux-mêmes ?
Tout à coup une idée traversa son esprit comme un éclair, une idée hardie, terrible et magnifique. Ebloui, il se redressa, puis s'assit sous un arbre pour réfléchir.
La chose était-elle possible ? Le matin était venu. Le glorieux soleil de mai brillait, magnifique. Il n'y prit pas garde. Pour lui, c'aurait aussi bien pu être minuit que six heures du matin.
Il s'écoula plusieurs heures encore avant qu'il songeât à retourner à la ville. Enfin il se hâta vers la porte la plus proche. Il fallait traverser la ville pour atteindre la rue Gornavin. Il était presque midi et il n'avait rien mangé depuis la veille au soir. Ayant très faim, il entra dans la première confiserie venue, où il mangea du pain d'épices et des tartes au fromage. C'était sur le pont Bâti où se trouvaient les meilleurs magasins. Il se rendit ensuite rue du Temple chez l'apothicaire, JMaître Sangsue :
— Je n'ose pas aller chez le syndic Aubert, se dit-il, ce serait trop dangereux.
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— Ah ! c'est vous, monsieur de Caulaincourt, lui dit le pharmacien qui le connaissait. Avez-vous entendu parler de l'épreuve qui frappe vos amis les Bertheher? Voilà d'étranges nouvelles, en vérité. Ce petit brin de fille élevée au milieu de nous, qui se trouve être savoyarde et de la noble famille des Lormayeur.
— Oui, je sais, répondit Norbert sèchement.
— Savez-vous aussi que damoiselle Claudine Berthelier a dû se mettre au lit? Cela ne me concerne pas, puisque son frère n'a confiance que dans les drogues de Maitre Aubert, le syndic. [1 n'a pas toujours aimé les syndics dans le temps! J'espère, toutefois, qu'il administrera de bons fébrifuges à la pauvre demoiselle. On a maintenant une herbe des plus efficaces, cueillie au clair de lune.... Mais je vous demande pardon, mon jeune sire, de vous entretenir ainsi de secrets d'apothicaire. C'est naturellement sans intérêt pour vous. Que voulez-vous pour votre service?
— Si vous le voulez bien, mon maître, je désire avoir un bon et fort narcotique.
— Pour qui ? je vous en prie, pour un homme ? une femme ? un enfant ?
— Pour qui serait-ce, sinon pour moi-même ?
— Vous voulez Iplaisanter, un garçon sain et vigoureux, comme vous l'êtes, n'a pas besoin de narcotiques.
— Qu'en savez-vous ? J'ai souffert toute la semaine d'une dent croisée.
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— Laissez-moi l'arracher, cela ne prendra pas une minute, et je ne vous demanderai pas grand'chose. Il se tourna pour prendre son outil.
— Non, dit Norbert, prêt à sortir de la petite pharmacie. Voulez-vous me donner la potion ou dois-je aller la chercher chez maître Aubert ? Ou encore mieux, et ce serait meilleur marché, chez le juif Salomon, au Molard ?
Maître Sangsue haïssait le juif autant que les poisons qu'il l'accusait de vendre aux chrétiens. Aussi se hâta-t-il de prendre un bocal posé sur le plus haut rayon de son échoppe.
— Bien, monsieur Norbert, puisque vous n'avez pas assez de courage pour vous débarrasser de votre ennemi d'un seul coup, voici de quoi l'endormir pendant douze bonnes heures au moins. Avez-vous apporté une fiole? Non. Alors, je vous en prêterai une, mais vous me la rapporterez.
— Certainement, et en vous remerciant. Combien dois-je payer ?
— Oh! la bagatelle de six deniers. Mais vous auriez mieux fait de payer un peu plus et de laisser ici votre dent.
— Ce n'est pas de payer dont j'ai peur, mais de souffrir, repartit Norbert.
— Ah! vous consulterez peut-être ce présomptueux qui vient d'arriver à Genève. Dentiste, c'est le nom qu'il se donne. Il a la prétention de réparer les dents dans la bouche des gens. Quelle impudence ! réparer ce que le Dieu Tout-Puissant a fait! Mais
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maintenant que Maître Calvin lui a permis d'essayer ses talents sur lui-même, toute la ville va se précipiter chez lui.... Voici votre potion, Maître Norbert. J'espère qu'elle vous soulagera. Prenez-la quand vous aurez dit vos prières, au moment de vous étendre dans votre lit.
Norbert prit la fiole et se dirigea vers la rue Gornavin.
— Jusqu'ici tout a bien été, se disait-il, mais c'est maintenant que les difficultés vont commencer. Comment m'y prendre avec Berthelier? Avec les autres, je pourrai toujours m'arranger, mais lui, — lui, c'est un de ces Genevois qui pensent qu'il est aussi coupable de mentir que de tuer, et, de plus, il est inébranlable comme un roc. Gela se lit dans ses yeux, et bien que ce soit pour elle, qu'il aime par-dessus tout.... La prière est peut-être plus efficace que je ne le pense, et, puisque mon but est de sauver ses serviteurs, je pourrais bien demander à Dieu de m'aider....
Marguerite vint lui ouvrir la porte. Elle avait la figure triste et gonflée à force de pleurer.
— Entrez, monsieur Norbert, elle demande après vous, elle s'inquiète, elle pense que vous aurez du chagrin.
— Je ne tiens pas à voir M"^ Gabrielle en ce moment-ci, dit Norbert, je voudrais parler à damoiselle Claudine et à vous, toutes deux ensemble.
— Damoiselle Claudine est malade.
— Je le regrette, mais il faut que je la voie. Conduisez-moi auprès d'elle, je vous prie.
Un gentilhomme de la cuiller ] 25
— Qu'est-il arrivé à ce garçon, pour commander ainsi à des personnes âgées ? pensait Marguerite. Et tout haut, elle ajouta :
— Rien n'a plus d'importance maintenant, sauf une chose pour laquelle vous ne pouvez être d'aucun secours.
Norbert lui murmura à l'oreille : (( Peut-être ! » Elle hocha la tête d'un air de doute et dit :
— Je vais voir si la damoiselle peut vous recevoir.
— Je vous en prie, ne dites pas à Maître Berthelier que je suis ici.
— Maître Bertheher est parti de bonne heure ce matin. Nous ne savons pas où ni pourquoi. Il a dit qu'il serait de retour ce soir ou peut-être demain matin.
Le ciel se montrait favorable aux projets de Norbert de Caulaincourt.