CHAPITRE XII
Un gentilhomme de la cuiller.
Dans une des plus belles vallées de la Savoie, le roi Printemps tenait gracieusement cour plénière, exhalant en tous lieux la douceur exquise de sa floraison parfumée. Les arbres tout blancs s'épanouissaient glorieusement au-dessus d'un tapis de jacinthes sauvages, égayé çà et là par des touffes d'ané-
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mones écarlates. Au loin brillaient des cimes blanches éternellement, semblables à des pontifes intercesseurs entre le ciel et la terre, revêtus d'étoles de neige immaculée.
Un cavalier suivait l'étroit sentier qui serpentait au fond de la vallée. Il semblait tout à fait indifférent à la beauté de ce qui l'entourait. Beau jeune homme^ il était magnifiquement vêtu, — manteau richement brodé, hausse -col à la dernière mode et béret de velours, à plumes retenues par un ornement d'or en forme de cuiller. Ses traits réguliers auraient été agréables s'ils n'avaient été contractés par l'angoisse et le désespoir. Nul n'aurait pensé, en le voyant si préoccupé, que le jeune seigneur de Lormayear se rendait auprès de la dame de ses pensées. Une ou deux fois le jeune cavalier avait tenté d'égayer la route par quelque chanson de chasse ou d'amour, mais la voix avait expiré sur ses lèvres.
Quittant enfin la vallée, il arriva devant une sombre tour, à demi ruinée, entourée de quelques champs cultivés. Il les traversa pour atteindre une poterne à laquelle il frappa six coups, alternativement forts et faibles.
Evidemment c'était un signal convenu. Un vieux serviteur vint ouvrir immédiatement, saluant avec respect.
— Sera-ce le bon plaisir de mon jeune seigneur de se reposer dans la chambre tapissée de nattes ? J'irai appeler Rose et soigner le cheval de votre Seigneurie.
— Merci, mon ami, dit Victor de Lormayeur en ôtant son béret. Comment va ton seigneur ?
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— Aussi bien qu'on peut l'espérer, monsieur le comte. Mais il est bien vieux, oui, très vieux, un pied dans la tombe.
Victor pensa qu'il en était à peu près de même pour le serviteur.
— Envoyez, dit-il, un des garçons tenir mon cheval, Pietro, car je ne puis m'arrêter, et il traversa le hall pour entrer dans le parloir.
Il connaissait bien cette maison, résidence d'un vieux parent de sa mère, Philibert de Mayne, noble Savoyard ruiné. Après une vie tourmentée, orageuse, il ne lui restait que ce vieux château lézardé et les quelques champs qui l'entouraient. Le plus précieux de ses biens lui demeurait cependant, son trésor le plus cher et le plus aimé, sa petite-fille, la jolie et mignonne Ariette. Ce fut elle et non la vieille gouvernante Rose, qui ouvrit la porte du parloir et y entra sans bruit.
Victor s'était assis, la figure cachée dans ses mains. Mais en reconnaissant le pas léger d'Ariette, il s'élança vers elle, radieux au premier abord, puis douloureusement attristé.
En s'étreignant les mains, ils ne dirent que deux mots : Victor ! Ariette ! Victor essaya un baiser, mais elle, rejetée en arrière :
— Je sais tout ! tout est fini entre nous !
Les lèvres de Victor remuèrent sans qu'il en sortît aucun son. Elle continua :
— La semaine dernière, Pietro est allé à Lormayeur. On n'y parle que de la fiancée genevoise,
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qui vous rendra propriétaire des vastes domaines de Gastelar.
— Je ne m'en soucie pas ! Je les déteste ! Je les donnerais tous pour une boucle de tes cheA^eux! s'écria Victor avec passion. Ariette, écoute-moi, je ne puis renoncer à toi, et je ne le ferai pas.
— Silence ! Victor, ce sont là des mots que tu ne dois pas prononcer et que je ne dois pas entendre. Tu n'as pas le choix.
— Mais oui, je l'ai, je puis dire à mon père que cette fiancée qu'il veut m'imposer pourrait tout aussi bien se jeter dans le lac.
— Fais comme il te plaira. Mais souviens-toi que ce ne sera pas ta fiancée de Genève (que les saints me pardonnent de la maudire !) mais mon pauvre grand'père et moi qui nous noierons, ou plutôt qui mourrons de froid et de faim sur les grands chemins.
— Je prendrai soin de vous.
— Comment? quand tu seras prisonnier dans l'une des tourelles de Lormayeur et nous chassés d'ici, notre unique abri. Je connais ton père, il est implacable dans la haine, il peut la dissimuler lorsque sa cupidité l'exige. Mais rien au ciel ni sur la terre ne le fera renoncer à ses manœuvres intéressées. Non, Victor, tout est fini pour nous. Comme des enfants, nous avons rêvé. Nous sommes éveillés maintenant, il faut oublier notre rêve et nous dire adieu.
— Je ne le peux pas, je ne le peux pas !
Les lèvres orgueilleuses d'Ariette se plissèrent de dédain, ses yeux noirs lancèrent des éclairs.
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— Ne pas imuvoir^ est-ce là une parole d'homme ? dit-elle.
— Pom* combattre pour toi, je serai un homme, un héros ! Mais à la pensée de renoncer à toi, je me sens aussi faible qu-'un enfant, dit-il en se cachant de nouveau le visage dans ses mains.
— Alors, il faut, en effet, te traiter en enfant. Je ferai à ta place ce que tu es trop faible pour faire toi-même. Ecoutez-moi, sire comte, je vous rends votre parole.
Victor s'élança vers elle et, lui prenant les mains :
— Ariette, s'écria-t-il, tu ne m'as jamais aimé comme je t'aime ! Non, non, jamais ! Regarde-moi en face....
Elle se mordit les lèvres à tel point, qu'une goutte de sang vint rougir ses dents blanches. Elle réphqua :
— Monsieur de Lormayeur, vous me faites mal, lâchez-moi.
Victor laissa retomber ses mains et murmura :
— Pardonnez-moi, bien-aimée, je vous ai mal jugée, je vous ai fait tort.
— Il n'est pas question de tort, mais ne rendez pas la séparation plus pénible pour tous deux.
— Gela ne peut être autrement que pénible, amèrement, insupportablement dur.
— Pour vous, du moins, il y aura quelques compensations. Quant à moi, dit-elle avec fierté, ne croyez pas, sire comte, que je languirai comme une damoiselle abandonnée. Ma place et ma bienvenue
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m'attendent au couvent des Ursulines de Chambéry, où vont les filles de bonne famille. Là, lorsque mon grand'père sera auprès de Dieu, je vivrai en paix et je 'prierai pour vous, monsieur de Lormayeur. De votre côté, vous avez votre épée et le monde ouvert devant vous, vous pourrez combattre et conquérir....
— Désespéré et le cœur vide !
— Non, dit-elle.... Elle se tut : sa magnanimité n'allait pas jusqu'à pouvoir lui souhaiter de vivre heureux auprès de son épouse genevoise. Elle ajouta :
— Si on disait un mot à votre père de vos visites ici, ce ne serait pas vous, mais mon grand-père et moi qui aurions à supporter le poids de sa vengeance. Si vous revenez une fois encore, ce mot, c'est moi qui le dirai.
Pendant cette conversation, la fidèle Rose guettait, tremblant pour son cher trésor. Elle vit sortir Victor, pâle, accablé. Il se mit en selle sans mot dire, donna une pièce d'or à Pietro et s'éloigna.
La jeune fille savoyarde s'était montrée aussi héroïque ce jour-là que son inconsciente rivale de Genève. Mais son âme était d'une trempe plus dure et il y aurait eu danger pour Gabrielle a se trouver au pouvoir d'Ariette ce jour-là.
Après le départ de Victor, Ariette prit un verre dans lequel il avait bu. Elle le lança par terre où il se brisa. Aucune lèvre ne devait le toucher, désormais î Mais elle s'agenouilla ensuite pour en ramasser un débris qu'elle garda.
Victor retournait à Lormayeur. Le sort en était jeté, il ne lui restait qu'à se courber sous le joug.
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Pour résister, il eût fallu plus que du courage, de l'héroïsme, et Victor de Lorraayeur n'était pas un héros. Il était tout simplement un brave jeune seigneur savoyard chevaleresque à ses heures. Sa mère étant morte alors qu'il était encore petit enfant, il avait été élevé par son père, homme dur, et par des domestiques obséquieux qui favorisaient ses moindres caprices. Il savait à peu près lire et écrire, et manier les armes avec adresse. Dès son enfance, on lui avait inculqué la haine des réformés et tout particuhèrement des Genevois. Pour obéir à son père, il était entré dans la ligue des nobles savoyards contre la cité protestante, hgue des gentilshommes de la cuiller, dont le signe de ralliement se portait fixé au béret ou sur la poitrine. Ce fait ajoutait encore à la répugnance qu'il éprouvait à se soumettre aux décisions de son père. Epouser une jeune fille élevée dans la cité hérétique, parmi des bourgeois, des roturiers, de la canaille ! Quel sort pom- un héritier des Lormayeurî
A son retour, il fit encore une nouvelle tentative auprès de son père. Celui-ci coupa court à ses doléances.
— Tais-toi, garçon, dit-il brusquement. Te reste-t-il un grain de bon sens ? Peux-tu faire d'aussi niaises objections, tandis que Santana, ce bâtard, ce vilain, retient en ses griffes les vastes domaines de Castelar dont cette fille est l'héritière ! Il n'y a pas d'autre moyen de lui faire lâcher prise que d'avoir cette jeunesse en notre pouvoir. Ce n'est que de
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cette manière que le duc nous fera justice, à nous et à elle, et que nous pourrons rejeter Santana dans le bourbier d'où il sortit.
— Mais, père, pourquoi ne pas vous emparer de la jeune fille et de ses terres, en me laissant ma liberté ?
— - Merci bien ! je ne suis pas né d'hier. La damoiselle Olive, du reste, vaut bien ces mendiants hérétiques que je donne en échange.
— Je n'en doute pas, seigneur. Ce dont je doute, c'est qu'elle vaille le sacrifice qu'on exige de moi.
— Quel sacrifice, fou que tu es? Epouser une belle fiancée? Le vieux Muscaut ne pouvait assez vanter sa beauté.
Victor n'eut pas le courage de poursuivre. Il s'éloigna.
Son père l'arrêta :
— Attends donc, ces bourgeois sont pressés, paraît-il. Ils craignent sans doute de laisser échapper une si beUe occasion. Ils seront prêts dans trois jours. Tu iras chercher la jeune fille. J'entends que tu te montres le plus possible à ton avantage et de belle humeur. Je te ferai escorter par une troupe de mes meilleurs vassaux. J'enverrai également quelques mules brillamment harnachées, une tente-pavillon et des vivres qui vous attendront à mi-chemin. Le temps est beau. Tu pourras bivouaquer avec ton escorte aux abords de la ville et te trouver tôt, le matin, à l'endroit où l'échange doit avoir lieu. Ainsi, au bout d'une longue journée de cheval, qui
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devra être une journée de plaisir pour elle, elle sera reçue ici comme il convient. Rappelle-toi que, durant tout le voyage, tu devras te montrer son humble cavalier servant. Si tu ne sais pas mettre à profit une occasion aussi belle, je te tiendrai pour plus idiot que je ne le supposais.