CHAPITRE XIII
La fiancée genevoise.
Le matin du jour fixé pour l'échange, deux groupes se rencontraient sur la plaine de Plainpalais, au delà de la Porte Neuve. Ces groupes contrastaient étrangement entre eux. Les cavaliers qui avaient quitté les vignobles savoyards formaient un brillant cortège. Montés sur des chevaux richement caparaçonnés, ils portaient avec noblesse des capes et des pourpoints de velours vert ou cramoisi, brodés d'argent et d'or. Sans autre arme, que leurs épées, ils venaient pour une mission pacifique, comme en témoignait le drapeau blanc qu'avait en mains le héraut-trompette dont ils étaient précédés. A leur tête chevauchait le jeune Victor de Lormayeur, magnifiquement vêtu, mais triste et sombre, l'air absorbé. Lorsqu'il se trouva à peu de distance de l'autre groupe, il se tourna vers son escorte avec un geste bref de commandement.
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Trois des cavaliers avaient chacun en croupe un personnage pauvrement vêtu. C'étaient les prisonniers dont Gabrielle allait être la rançon. Au signe fait par Victor, on les pria de mettre pied à terre et de marcher en tête de la cavalcade, qui s'approcha au pas, les cavaliers tête nue, au moment de rencontrer les Genevois. Du côté de ceux-ci, une troupe de citoyens sérieux et graves venaient à pied au-devant des cavaliers. Au milieu d'eux, on voyait, sur un palefroi, une personne svelte. Elle était voilée, vêtue d'une longue robe de fin drap noir, bordée d'une coûteuse fourrure de martre, ou chat de Mars, comme on l'appelait alors. Un portemanteau de modestes dimensions était attaché sur la croupe de son cheval.
Victor mit pied à terre, fit une profonde révérence à la jeune dame, puis s'inclina hautainement courtois, devant ses compagnons. Bien qu'appartenant à la Ligue de la Cuiller, il était avant tout gentilhomme, et il s'efforçait de ne pas montrer à ces bourgeois le mépris qu'il avait pour eux. Après quoi, les deux parties contractantes affirmèrent leur résolution de respecter les conditions spécifiées dans les lettres échangées entre l'illustre comte de Lormayeur et les honorables citoyens de Genève. Germain de Caulaincourt et ses deux compagnons furent remis aux Genevois qui les reçurent avec de grandes démonstrations de joie.
— Et maintenant, dit le jeune comte en souriant, c'est à notre tour d'accueillir non point une captive
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en vérité, mais plutôt celle qui ne trouvera en nous que des esclaves volontaires et de fidèles serviteurs. Un homme grave et calme, habillé simplement, fit alors avancer le palefroi. Cet homme était accompagné du premier syndic, portant son bâton d'office. Un notaire en robe le suivait, chargé d'un sac.
— Sire comte, dit le syndic, nous remettons entre vos mains, ainsi qu'il a été convenu, la jeune dame Olive de Gastelar, appelée jusqu'ici damoiselle Gabrielle Berthelier. Le notaire, ici présent, va vous remettre les papiers qui la concernent, et il vous donnera en outre toutes les explications que vous pourrez raisonnablement désirer.
Victor, après s'être incliné de nouveau devant la jeune dame, se tourna vers le notaire et prit les papiers de ses mains. C'était le précieux document, preuve de la naissance de Gabrielle, de son identité et de son ascendance, et quelques extraits du registre de son quartier, dans lequel elle avait été inscrite comme pupille et fille adoptive du citoyen Ami Berthelier.
— Je suppose, dit Victor en s'adressant au personnage qui tenait le cheval par la bride, que vous êtes le digne citoyen auquel nous sommes redevables et que nous devons remercier pour les soins dont notre jeune parente a été l'objet.
— Il n'en est rien, seigneur comte, maître Berthelier est absent et je le remplace. Je suis son voisin et ami.
— Mais, maître Antoine, dit le notaire, vous êtes
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prêt à témoigner de l'identité de cette damoiselle ; c'est du reste une simple formalité.
— Je le jure, dit Antoine Calvin.
— J'en fais autant, dit le syndic Amblarde Corne. Nous pouvons en faire le serment, sire comte, sous quelle forme que ce soit qui ne serait pas contraire à notre religion et qui pourrait être agréable à votre Seigneurie.
— Je suis pleinement convaincu, répondit courtoisement le jeune comte. Et se tournant vers la jeune fille:
— . Belle dame et chère cousine, permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue dans votre famille et dans votre patrie. Souffrez qu'en signe de fidèle obéissance, je vous baise la main.
La main cachée sous le manteau de la jeune dame fit un mouvement, comme pour se présenter, mais le syndic s'interposa.
— Ne serait-il pas juste et convenable que la jeune dame lève son voile, afin d'être bien vue de ceux entre les mains desquels nous la remettons.
Le voile se souleva légèrement, juste assez pour qu'on puisse entrevoir un visage enchanteur, où se voyaient pourtant les traces de larmes récentes. Mais le chagrin et l'effarement de la jeune fille étaient si évidents que le chevaleresque Victor s'empressa de dire :
— Ne vous dérangez point, douce dame, votre serviteur attendra avec patience qu'il vous plaise d'ôter ce voile. Veuillez maintenant prendre congé de vos
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excellents amis. Nous espérons ne jamais vous donner sujet de regretter de vous en être séparée.
— J'ai déjà fait mes adieux à tous.
Victor prit alors le palefroi par la bride et la rançon des prisonniers se trouva acquittée. Les deux troupes se saluèrent en ennemis courtois qui se rencontrent sur terrain neutre. Chacun s'en alla de son côté.
La brillante cavalcade savoyarde se mit en route. Victor s'empressait autour de sa future épouse.
Il l'accablait de compliments, mais n'obtenait que de brèves réponses, faites d'une voix étouffée. Il s'ingénia à l'égayer, devint de plus en plus prodigue de compliments et de flatteries exagérées, ce qui, du reste, était selon les habitudes et la mode de ce temps-là. Mais, chose étrange, plus il s'échauffait en paroles, plus son imagination paraissait se refroidir. La jeune dame lui plaisait, elle lui plaisait de plus en plus, mais comme une amie, une camarade. Il ne pouvait que difficilement se représenter qu'elle devait être son épouse.
Le soleil de midi dardait de chauds rayons, mais l'ombre et des vivres avaient été préparés pour les voyageurs. Quelques-uns des gens de Victor étaient allés en a^ant pour dresser la tente-pavillon dans une clairière, sur un gazon couvert de fleurs. Là on avait préparé le repas de midi.
Les mets étaient choisis et abondants, et Victor vit avec satisfaction que sa compagne faisait honneur au pâté de gibier, aux chapons rôtis. Les mains qui
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maniaient le couteau et la fourchette ne lui parurent pas aussi menues et délicates qu'il l'aurait voulu. Sans doute, se disait-il, la pauvre enfant élevée dans l'ignorance de son rang, a fait de rudes ouvrages, comme en font les femmes et les filles de ces bourgeois. Le visage, qu'il pouvait mieux examiner, était agréable, mais n'éveillait en lui que de la sympathie.
Un visiteur fut annoncé à la fin du repas. C'était le prieur de St-Marceau, couvent du voisinage, venu pour présenter ses respects au fils du seigneur. Victor le présenta à Olive de Castelar. Il ne fut point surpris de voir se détourner la belle Genevoise, qui baissa de nouveau son voile. Mais l'attention du moine avait été éveillée par ce geste. Il examinait la dame, un peu hostile, tout en mangeant des massepains, en sirotant son vin de Beaume et en expliquant au jeune comte les difficultés et les besoins de son monastère. Pour couper court à cet examen, Olive dit à Victor :
— N'avons-nous pas encore un long chemin à faire avant la nuit ?
A cette phrase plus que claire, le prieur se leva et prit congé. Victor l'accompagna.
— Je me demande, sire comte, dit le moine, si la mère de votre hôte, la feue dame de Castelar, était française ?
— Non, mon père, elle était italienne du Piémont. Elle mourut jeune. Elle était célèbre pour sa beauté et cette jeune dame n'est certes pas laide. Qu'en
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pensez-vous? Les gens d'église passent pour être bons juges en la matière.
— Oui, elle n'est pas laide, certes, mais, si j'ose le dire, elle est un peu massive. Elle a une physionomie française qui me rappelle une personne que j'ai vue dernièrement. Au premier abord, je ne pouvais fixer mon souvenir.... Mais la chose est si étrange que j'ose à peine la dire. Elle ressemble étonnamment à ce prédicateur hérétique qu'on m'amena au monastère et que j'envoyai récemment au seigneur de Lormayeur, votre père.
— Quelle idée ! dit Victor en riant.
— N'oubliez pas, sire comte, que vous aurez à surveiller étroitement cette jeune dame, à faire en sorte qu'elle abandonne ses hérésies et se convertisse.
Sur ces recommandations, le prieur et Victor se séparèrent, et la petite troupe se remit en route. Victor se montra tout aussi assidu auprès de sa compagne.
— Vous n'avez ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, lui dit-il. Mon grand-père était cousin germain du vôtre. C'est ainsi que, vous et moi, nous sommes cousins au troisième degré. Cependant, si certaines espérances que j'ai la hardiesse d'entretenir étaient couronnées de succès, une dispense de Sa Sainteté le Pape aplanirait toute difficulté.
— Pensez-vous réellement^ sire comte, que cela sera?
— Oh! certainement. Mais j'aurais dû vous dire,
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belle dame, que vous avez un autre cousin du côté maternel, un Piémontais, un soldat de fortune appelé Santana, qui a combattu pour le duc défunt auprès duquel il était en grande faveur. Vous savez quelle mauvaise chance poursuit notre légitime seigneur actuel, le duc Emmanuel-Philibert, et comment il a perdu une grande partie de la Savoie. Pauvre prince, il ne pouvait s'occuper lui-même de ses affaires, et il a accepté les services de Santana qui avait servi son père. Le traître s'est emparé de sa confiance et a obtenu de lui les domaines de Gastelar, vos domaines. 11 a persuadé à Sa Seigneurie que la ligne directe était éteinte. Il faut dire pour sa justification qu'il le croyait. Mais maintenant, dit imprudemment Victor, nous avons l'atout en mains.
— L'atout apprécie à sa juste valeur l'honneur qu'on lui fait, dit la dame en s'inclinant.
Victor était confus. Il avait trop clairement laissé voir dans son jeu et rien n'échappait à la vive intelligence de la jeune dame.
Il se hâta d'ajouter, pour réparer sa maladresse que l'atout était la reine de cœur.
— Je vous comprends, dit Olive de Gastelar. Ce n'est point par affection pour votre cousine genevoise et inconnue que vous m'êtes venu chercher. Vous l'auriez laissée vivre et mourir dans l'obscurité et l'hérésie, sans ses vastes domaines. Et si peut-être même, à présent, elle se dessaisissait en votre faveur de ses droits à les posséder, vous seriez satisfaits.
— Madame, vous me jugez mal^ s'écria Victor en
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proie à la plus grande confusion. J'avoue qu'avant de vous avoir vue, avant d'avoir été ébloui de votre beauté, j'ai pu penser à des terres, à des biens ...
— Ce sont là sujets naturels de réflexion, dit la dame. Elle avait levé son voile et regardait Victor bien
en face maintenant, d'un regard provocateur et hardi, d'un regard qui annonçait une résolution énergique et soudaine.
Elle mit pied à terre. Le jeune comte se confondait en protestations, en promesses.
— Sire comte, je ne vous demande qu'une promesse, qu'une grâce, tirez votre épée et tuez-moi!
Victor la considérait, étonné, stupéfait. Mais avant qu'il ait pu formuler une réponse, elle avait arraché et jeté son voile, son capuchon, son fichu, et passé rapidement les doigts dans ses cheveux ébouriffés.
— La reine de cœur s'est transformée en valet, dit Norbert de Gaulaincourt.
Victor se signa deux ou trois fois d'une main tremblante.
— C'est de la sorcellerie, murmura-t-il.
— Pas de sorcellerie autre que le désir d'un fils de sauver son père, d'un ami d'épargner à une jeune fille qu'il respecte un sort redouté.
— Genève portera la peine de cette supercherie.
— Genève n'y a aucune part. L'échange a été fait de bonne foi. Je n'ai eu ni complice, ni aide, sauf la vieille bonne de Gabrielle.
— Que les saints nous soient en aide ! Je ne puis penser à la fureur de mon père.
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— Je suis prêt à supporter les conséquences de mon acte.
— Si je vous conduisais près de lui
— Vous en, avez le droit.
— C'est l'aventure la plus étrange que je connaisse !
Mais un pensée joyeuse traversa l'esprit de Victor. Il était libre maintenant! Personne ne pouvait le forcer d'épouser une fiancée qui était en sûreté, hors de portée, derrière les remparts hostiles de Genève.
Son cœur s'allégeait.
Les gens de l'escorte s'apercevaient non loin.
— Ils ne doivent rien savoir ! Restez où vous êtes, dit-il à Norbert.
Il sauta à cheval, alla donner ses ordres et revint.
— Vous et moi nous devons être seuls pour régler cette affaire, dit-il.
— J'attends votre bon plaisir, répondit Norbert. 11 était absolument résigné à mourir. Il souhaitait
même que ce fût bientôt fait.
— Comment avez-vous pu inventer une chose pareille? demanda Victor chez qui la stupéfaction dominait encore tout autre sentiment.
Il admirait l'audace et l'habileté du jeune homme. Mais il était en même temps vexé :
— J'ai été un sot, un triple sot, une dupe trop facile. Comment oserai-je après cela me présenter à mon père? St- Victor, mon patron, seul le sait! Cela n'améliorera guère mes affaires d'amener à Lormayeur ce gringalet à la place de l'héritière de
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Gastelar ! . . . Vous êtes le coquin le plus consommé que j'aie jamais rencontré, mais vous êtes brave. Je dois avouer que votre courage vous rend digne de mon épée, mais je ne puis me battre avec un imberbe. Pensez- vous que la partie serait égale si je liais un de mes bras à mon corps, et me battais avec l'autre? Voulez-vous essayer?
— A quoi bon? s'écria Norbert avec une impatience dédaigneuse. Ma vie ne m'appartient plus. Prenez-la. Je ne la sauverais pas en vous blessant, à supposer que j'y réussisse.
— Avez-vous autre chose à me demander ?
— Oui, de faire vite.
— Vous avez dit que vous aviez entrepris cette aventure pour sauver votre père? mais il était déjà sauvé.
— Oui, par le sacrifice d'une autre personne.
— Vous appelez cela un sacrifice? Pour la dame c'eût été un immense avantage. Qu'est-elle pour vous que vous ayez fait cela pour elle?
Pour la première fois Norbert vit clair en luimême. Le roman de sa jeune vie se déroula devant les yeux de son esprit, — et il allait mourir !
— Je ne suis rien pour elle, rien, dit-il.
Victor l'examina avec curiosité. Puis avec la brusquerie qu'ont parfois les gens indécis :
— Votre vie ne vous appartient plus, dit-il à Norbert, mais d'un ton qui démentait la sévérité de ses paroles.
Norbert s'inclina.