‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 19 sur 38 · CkapitrP. XTV · texte numérisé non relu

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— Eh bien, jeune homme, je te la rends .à cause de ton courage et aussi par amour pour Dieu. Prends ton palefroi, et retourne à Genève comme tu pourras. Prends le premier chemin à gauche pour éviter mes gens. Je dirai à mon père.... voyons que lui dirai-je ? Oui, je lui dirai que, par un effet de la sorcellerie de ces maudits hérétiques, la dame de Gastelar a eu le pouvoir de se métamorphoser en lièvre et a disparu à nos yeux dans le bois.

— Dieu vous récompense, sire comte! s'écria Norbert.

— Ecoute-moi, jeune coq! reprit Victor; si ta tête folle te disait jamais de faire ton salut et ta fortune parmi de bons catholiques, viens me voir, car sur mon honneur de chevalier de la Guiller, tu es un garçon hardi et courageux et tu me plais !

GHAPITRE XIV

Une rencontre imprévue.

Berthelier, après avoir quitté Genève pour se rendre auprès de Philibert, resta plus de deux jours absent. Gabrielle s'efforça de supporter avec courage les tristes heures de l'attente, mais quand le second soir vint sans ramener auprès d'elle son père adoptif bien-aimé, elle s'abandonna au désespoir et se mit à pleurer amèrement. Marguerite était auprès de

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Claudine, encore malade, mais l'entendant pleurer, elle accourut auprès de Gabrielle et l'apaisa en la prenant entre ses bras vigoureux, en la berçant comme un petit enfant. Jamais l'austère Marguerite n'avait montré tant de compatissante tendresse à qui que ce fût.

— Dieu est bon, dit-elle à la jeune fille, et bien des choses finissent mieux qu'elles n'ont commencé.

— Je le sais, mais, hélas ! maintenant je ne vois pour ceci qu'une seule bonne fin.... et je suis si jeune !

Marguerite l'aida à se déshabiller et la coucha dans son propre lit, pour ne pas déranger tante Claudine. Puis elle sortit et revint, une tasse à la main :

— Voici, ma chère petite, un peu de vin épicé mêlé d'eau, que j'ai préparé. Bois, cela te fera dormir.

Gabrielle prit docilement la tasse et la vida d'un trait.

— C'est très bon, dit-elle, mais le goût en est un peu étrange.

Fatiguée d'avoir trop pleuré, elle se rejeta sur l'oreiller et Marguerite, peu après, constata qu'elle était profondément endormie.

Lorsque Gabrielle s'éveilla d'un long sommeil sans rêves, le soleil était déjà haut dans le ciel. Elle se sentait comme une personne qui est allée loin, très loin, et qui revient lentement, molle et lasse.

Elle s'étonna d'être dans la chambre de Marguerite. Peu à peu le souvenir revint cependant et,

U() Chapitre XIV

avec lui, tout le flot de ses chagrins. Sa tête était de plomb, ses yeux brûlés de larmes. Mais elle résolut de ne plus pleurer, de faire tout ce qu'on désirait d'elle et de se reposer sur Dieu pour le reste.

— Marguerite, dit-elle faiblement, en voyant l'ombre de la vieille femme projetée sur son lit, Marguerite \

— Eh bien, mon enfant ?

— Mon père est-il revenu ?

— Non. Ses bons à rien de cousins le retiennent sans doute. Mais il n'y a rien à craindre. Si mauvais qu'ils soient, ils n'oseraient lui faire de mal.

— Gomment va ma tante ?

— Toujours de même.

Gabrielle se sentait accablée, prise d'une invincible torpeur. Il lui était impossible de faire autre chose que de s'étendre encore et de dormir.

Se rappelant pourtant ce qui l'attendait, elle fît un grand effort pour secouer sa somnolence et son malaise.

— Où sont mes vêtements? demanda-t-elle.

Son costume de voyage, manteau, voile et capuchon avaient été soigneusement préparés la veille.

— Il n'est pas nécessaire de vous habiller maintenant, affirma la servante. Dormez encore.

— Oh non, non. Il faut que je m'habille tout de suite. Il est tard déjà, je le sais. Hâte-toi, Marguerite. Apporte-moi mes habits. Maître Antoine m'a promis, au cas où mon père ne serait pas de retour^ hélas ! de m'accompagner.

— Il n'y a pas nécessité de tant se hâter, mon enfant.

Une rencontre imprévue

— Mais oui! je suis sûre qu'il est tard.... Queferaije ? oh ! mais que vais-je faire ?

Elle eut une sorte d'effroi à l'idée qu'elle allait Paire attendre toutes les autorités de Genève ! Elle \ s'assit sur son lit, très angoissée, ses longs cheveux noirs défaits sur ses épaules.

On frappait à la porte de la chambre. Marguerite alla ouvrir et, sur le seuil, apparut Germain de Gaulaincourt.

Gabrielle de sa place ne pouvait voir que le haut d'une tête grisonnante. Elle ne douta point que ce ne fût son père. D'une voix tremblante et joyeuse elle s'écria :

— Père! oh! père, que je suis contente! Viens vers ta pauvre enfant la bénir avant son départ.

De Gaulaincourt s'avança et ils se trouvèrent face à face l'un de l'autre. Jamais deux visages humains n'exprimèrent une plus profonde stupéfaction. Chacun d'eux se disait qu'il était impossible que l'autre fût là. En effet, l'un ne pouvait être à Genève si l'autre n'en était pas absent.

— Monsieur de Gaulaincourt ! balbutia Gabrielle, retrouvant la parole la première.

— Gabrielle Berthelier ! s'écria de Gaulaincourt.

— Vous êtes-vous échappé ? Gomment ?

— Vous me le demandez ? Est-ce que je rêve ? Est-ce que je perds l'esprit ? Vous ici, vous que j'ai vue partir, il y a deux heures, avec le jeune comte ?

— Je viens de m'éveiller, expliqua Gabrielle.

148 Chapitre XIV

— En ce cas, qui donc était à votre place, là-bas, au moment de l'échange ?

Marguerite s'avança :

— Monsieur, je vous dirai toute la vérité. J'ai commis un acte trompeur qui pèse lourdement sur ma conscience de femme chrétienne. Votre fils est parti pour mourir et mon âme est allée à l'éternelle perdition.

— Que voulez-vous dire ?

— Votre fils est parti à la place de Gabrielle et je l'ai aidé à tromper tout le monde.

De Gaulaincourt, comme le patriarche des anciens temps, « trembla excessivement». Il s'écria :

— Mon fils ! mon fils !

— Marguerite, est-ce possible? interrogeait Gabrielle.

— Il n'a pas voulu renoncer à son projet. Il n'a écouté aucune objection. J'ai fini par céder et M^'® Claudine aussi.

— Je vais aller immédiatement chez les syndics et leur tout raconter, et les prier de m' envoyer à Lormayeur.

— Mon enfant, dit M. de Gaulaincourt avec douceur, vous n'êtes pas fautive. Ge qui est fait est fait maintenant, pour le bien ou pour le mal.... Dieu est en Savoie, aussi bien qu'à Genève!

Il sortit.

Antoine Galvin apprit ce qui s'était passé avec stupeur et chagrin. N'avait-il pas répondu de l'identité de la jeune fille, l'affirmant par serment? Que dira

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mon frère ? fut sa première pensée. Puis il ressentit une profonde compassion pour le pauvre père angoissé. Le voyant épuisé, il lui apporta une coupe pleine de vin et un morceau de pain.

— Mange, afin d'avoir la force de supporter ton chagrin.

— Non, dit de Gaulaincourt, il faut que je jeûne et que je prie mon Père céleste d'avoir compassion de moi et de mon fils.

— Ton fils, dit Antoine avec douceur, en lui posant la main sur l'épaule, ton fils a sauvé les autres et ne s'est pas sauvé lui-même. Qu'il soit ici ou ailleurs, il sera jugé par Celui dont on a dit la même chose.

Les yeux de Gaulaincourt s'emplirent de grosses larmes mais il les essuya et se levant '-

— Il faut que je me rende auprès des syndics immédiatement pour tout leur raconter. Est-ce que le conseil est en séance maintenant ?

— Le conseil siège ; mais il a bien d'autres affaires à débrouiller. Monsieur de Gaulaincourt, vous n'obtiendrez pas d'audience aujourd'hui. Nos autorités s'occupent, en ce moment, des mutins, des traîtres qui, heureusement pour nous, sont prisonniers sous bonne garde à l'Evêché. Gela ira mal pour, eux, je le crains.

De Gaulaincourt écouta le récit de la sédition des Libertins, de leur animosité contre les exilés français et des conséquences fatales qui allaient en résulter pour eux.

Mais il revint à son idée :

150 Chapitre XV

— Sûrement, les ving-cinq ne refuseront pas de m'entendre.

— Nous essayerons, dit Antoine sans grand espoir. En tout cas, nous pouvons tout conter à mon frère.

Pendant ce temps, dans la maison voisine, Gabrielle attendait et guettait.

— Pourquoi son père n'était-il pas revenu ? Sûrement, il lui était arrivé malheur. A mesure que les heures de ce jour (le quatrième depuis son départ) s'écoulaient, son angoisse devenait insoutenable. Elle n'avait pas même la consolation d'être entourée de sympathie. Elle se tenait à l'écart de Claudine et de Marguerite. Elle avait au cœur une grande rancune envers les deux femmes qui l'aimaient, il est vrai, mais qui l'avaient trompée. Elles l'avaient fait, sans doute, par amour pour elle, mais elle ne pouvait admettre cette excuse.

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