CHAPITRE XV
Ce que Norbert trouva dans un réduit Savoyard.
Norbert de Caulaincourt allait en grande hâte, excitant son cheval fatigué, de la voix et de l'éperon. Il était comme hors de lui, comme s'il avait bu un vin fort, le vin glorieux de la vie. Il avait voulu, d'une main vigoureuse, repousser ce breuvage, et la coupe de la vie lui avait été rendue.
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Mais les nerfs de Norbert avaient été quatre jours durant trop tendus et le moment était venu de la détente. Une fatigue immense l'envahit.
Il mit pied à terre, attacha son palefroi à un arbre, s'étendit sur l'herbe et s'endormit. C'était un de ces sommeils qui mettent une solide barrière entre la veille et le lendemain. Nous en sortons comme renouvelés. Les soucis sont partis ; le cœur et le cerveau se sont rafraîchis.
N'est-ce pas comme un avant-goût de ce que sera le sommeil de la mort pour la partie charnelle de notre être, qui, lassée, soupire après le repos, tandis que, par de mystérieuses voies, l'esprit immortel restera en communion avec son Créateur ?
Le soleil était haut sur l'horizon, lorsque Norbert s'éveilla, bâilla, s'étira et regarda autour de lui. A travers les branches apparaissait le bleu du ciel. Un oiseau chantait à plein gosier. On n'entendait aucun autre bruit. Le cheval de Norbert broutait. Le jeune homme aurait bien voulu trouver aussi facilement de quoi apaiser sa faim. Mais où et à qui s'adresser ? Et dans cet accoutrement de femme ?
— Le jeune comte de Lormayeur (que Dieu le récompense !) se disait-il, aurait bien dû ajouter à ses bontés le don d'un vêtement de page !
Norbert remonta à cheval et retrouva le sentier qu'il avait suivi la veille. Il n'aima jamais à raconter les incidents et mésaventures de cette longue et harassante journée. Si on le pressait de questions, il les résumait en quelques mots :
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— J'ai perdu mon chemin au moins dix fois. Avec mon costume féminin, sans escorte, je craignais de m'approcher des villages. On m'y aurait peut-être maltraité, ou bien on m'aurait gardé prisonnier pour obtenir une rançon. J'ai rencontré un garçon de mon âge et de ma taille, et je lui ai demandé d'échanger nos habits. Il refusa et lorsque je lui proposai d'échanger des coups, il s'enfuit à toutes jambes , en criant que j'étais une sorcière. Je le poursuivis et, lorsque je l'eus atteint, je voulus lui persuader que je n'étais point une sorcière, mais un garçon comme lui, et que j'avais voulu faire une farce tout simplement, et que je désirais rentrer chez moi inaperçu. Là-dessus il me dit que j'étais celui qui n'a pas de blanc d'oeil, c'est-à-dire le diable lui-même. Il m'échappa des mains et disparut dans le fourré. Pour comble de malheur, mon cheval perdit un fer.
Il faisait déjà sombre lorsque ce nouveau contretemps survint, et Norbert croyait s'être trompé de chemin. Il décida de ne pas pousser plus loin ce jour-là. Mais il n'aurait pas été prudent de dormir en plein champ comme la nuit précédente. L'endroit était habité, Norbert pouvait être surpris par des passants. Maudissant pour la centième fois son malheureuxdéguisement, il commença à chercher quelque chaumière isolée pour y demander asile.
Bientôt il aperçut un réduit de la plus humble apparence, demeure sans doute de quelque pauvre laboureur.
Pour un écu, le Pied Gris sera content de me
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donner asile et nourriture, pensa-t-il. Mais il ne faut pas lui laisser voir les autres, il pourrait m'assasèiner pour nie les voler.
11 mit pied à terre, attacha son cheval à un arbre et alla frapper à la porte.
Personne ne répondit. Mais ayant récidivé, une voix basse lui dit de lever le loquet et d'entrer. Au premier abord, il ne put rien distinguer. Mais lorsque ses yeux furent habitués à l'obscurité, il discerna dans un coin un lit et, sur ce lit, un homme étendu.
Pendant qu'il hésitait, une voix familière se fit entendre.
— Je sais que j'ai le délire, mais je le bénis, puisqu'il m'apporte une vision de toi, Gabrielle.
Etonné, stupéfait, Norbert s'approcha du lit, se pencha sur le malade et reconnut Maître Berthelier.
— Vous ? s'écria-t-il.
— Ce n'est point la voix de Gabrielle, mais cette robe est bien celle de Gabrielle, la robe garnie de fourrure que je lui ai achetée pour ce vovage.
— C'est vrai, Maître Berthelier et....
— Oui, c'est le vêtement de Gabrielle, mais la voix est celle de Norbert.
— Maître Berthelier, dit-il, ne craignez rien. Vous ne rêvez ni ne délirez. Je suis bien Norbert de Gaulaincourt.
— Mais comment ? Pourquoi ce déguisement ?
— D'abord, laissez-moi vous annoncer que Gabrielle est saine et sauve chez vous, à Genève. Pour ce qui me concerne, j'ai fait un joyeux voyage à
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cheval, en compagnie du jeune comte deLormayeur. C'est un charmant homme.
— Je n'y comprends rien, j'ai la fièvre, je divague sans doute.
— Tâtez ma main. Maître, ce n'est pas celle d'une dame, mais la main plus vigoureuse d'un garçon qui a donné plus d'un coup. Et regardez, il fait encore assez clair. Il enleva son capuchon et se plaça devant le trou sans vitre, qui servait de fenêtre à la chaumière.
— Norbert !
— Oui, Norbert déguisé en damoiselle Gabrielle pour la sauver.
— Elle n'aurait jamais dû y consentir.
— On ne lui a pas demandé la permission. Nous lui avons fait prendre un narcotique.
— Nous ? Qui ?
— Trois personnes partageaient le secret : Mademoiselle Claudine, Marguerite et moi.
— Claudine aussi ! ce n'est pas croyable.
— Nous l'avons persuadée. C'est la brave vieille Marguerite qui a imaginé, inventé et arrangé tout ce qui concernait le costume. Le hasard nous favorisa puisque vous étiez absent. C'est pourquoi Maître Antoine Calvin a dû vous remplacer pour remettre la jeune fille aux Savoyards. Et le brave homme s'est acquitté de sa mission en relieur qu'il est. La reliure étant correcte, tout lui parut bien. J'ai eu soin de cacher mon visage sous mon voile, ainsi qu'il convient à une modeste jeune dame profondément
Ami Berthelier trouve un ami 155
affligée. Si, en chemin pour la Porte Neuve, quelque brave bourgeois m'adressait la parole, j'étais en proie à une telle frayeur, à un tel chagrin, que je ne pouvais que murmurer quelques mots indistincts sans lever les yeux.
— C'est merveilleux ! dit Berthelier.
Après un long silence, il reprit :
— Mon fils^ tu es comme ce guerrier de l'antiquité, qui fut condamné à une amende pour avoir désobéi, et couronné pour avoir remporté une éclatante victoire. Ce que tu as fait est très, très mal, mais c'est aussi, c'est c'est
La voix lui manqua.