‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 21 sur 38 · CHAPITRE XVÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVÏ

Ami Berthelier trouve un ami.

La porte de la cabane s'ouvrit et une vieille femme courbée, toute ridée, entra. Berthelier lui dit :

— Mère, voici un nouvel hôte pour toi.

Il lui parlait en patois savoyard. Il murmura en français, s'adressant à Norbert :

— Elle vit seule. Son mari est mort à la guerre et son fils dans une rencontre avec les voleurs. Son petit-fils a disparu....

La pauvre vieille avait tisonné le feu presque éteint et y avait jeté quelques morceaux de bois.

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— Pauvre créature, dit Berthelier, elle est à peu

près aussi ignorante que ton cheval A propos,

qu'avez-vous fait de la bête ?

— Je l'ai attachée à un arbre près d'ici. Que faut-il que j'en fasse ?

— Est-ce qu'il y a de la lune ?

— Pas encore, je pense qu'elle se lèvera à minuit.

— Votre cheval est fatigué et vous aussi, et pourtant, monsieur Norbert, je voudrais vous prier de vous rendre, bride abattue, à Genève.

— A Genève ! s'écria Norbert, consterné de se remettre si tôt en route.

— Oui, je vous en prie.

— Mais je ne sais pas même le chemin. Je me suis perdu plusieurs fois hier. Où sommes-nous, maître Bertheher?

— Tout près du lac. J'ai voulu revenir par eau de Pregny à Genève, mais ces coquins de pêcheurs m'ont débarqué ici. En trois heures, vous serez à la maison.

— Maître Berthelier, si vous êtes venu de Pregny ici, en bateau, comment se fait-il que vous ayez rencontré des voleurs ?

— Norbert, vous êtes un garçon avisé. Pouvezvous me donner une preuve de sagesse ?

— Je le crois.

— Ecoutez alors. Mon souhait le plus vif, et ce sera peut-être aussi le dernier, est que personne ne sache de qui me viennent mes blessures. Vous-même vous devez l'ignorer. Je vous prie donc, si quel-

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qu'un vous le demande, de répondre que j'ai rencontré des voleurs.

— J'ai compris.

Ils furent interrompus par leur pauvre hôtesse. Elle plaça devant Berthelier une écuelle de bois, dans laquelle elle versa un peu de soupe. Elle fit signe à Norbert de s'approcher de la table, au milieu de laquelle était un creux fait dans le bois, pour servir de plat ou de soupière. Ce creux était rempU de soupe. Norbert avait trop faim pour ne pas faire honneur à ce repas grossier. Une fois restauré, il alla chercher son cheval qu'il attacha à un poteau près de la chaumière.

Pendant qu'il était ainsi occupé, Berthelier expliqua à la vieille Babet que le jeune homme était de Genève et l'un de ses amis; que, pour jouer un tour, il avait pris les vêtements d'une jeune demoiselle, mais que lui, Berthelier, lui prêterait les siens, pour retourner à la maison et aller dire à ses amis où il se trouvait.

Babet était très ignorante et d'intelligence bornée, mais la bonté de son cœur y suppléait. Son bonheur était de rendre service. Elle ne pouvait voir souffrir sans chercher à secourir, à soulager la douleur ou la peine d'autrui. Elle ne savait pas ce qu'étaient ceux auxquels elle donnait l'hospitalité. Mais elle voyait très bien qu'ils avaient faim : donc il fallait leur donner à manger, et qu'ils étaient harassés : donc il fallait leur fournir le moyen de se reposer.

Norbert, en tout cas, n'en pouvait plus de fatigue.

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Il dit à Berthelier que s'il devait repartir à minuit, il s'endormirait sûrement en route et tomberait de cheval. Et d'ailleurs à quoi servirait-il de se remettre en route si vite? Les portes de la ville n'étaient-elles pas fermées? En outre, son cheval avait perdu un fer.

Berthelier consentit à le laisser dormir jusqu'à l'aube. Il pourrait alors conduire son cheval chez un forgeron et se rendre à Genève.

— Demain matin, dit-il, je vous donnerai un message pour les syndics, il faudra le leur donner immédiatement.

Babet, qui s'apprêtait à dormir, montra à Norbert un coin pour s'étendre. C'est ce qu'il fit et il lui semblait n'avoir dormi que quelques instants, lorsque Berthelier l'appela au point du jour. Il se leva d'un bond, se frotta les yeux et se sentit prêt à tout événement.

Réflexion faite, il lui parut préférable de garder son déguisement, au lieu de revêtir les vêtements que Bertheher lui offrait. Il craignait d'exposer son vieil ami à des embarras, à des dangers même, en l'en privant. Il entrerait de bonne heure à Genève, irait directement chez lui, changerait d'habits et enverrait du secours à Berthelier aussi promptement que possible.

— Cela importe peu, répondit Berthelier. Il ne faut exposer personne pour cela. Mais baissez-vous que je puisse vous confier le message que vous devez transmettre aux syndics.

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Babet dormait profondément. Pourquoi donc Berthelier parlait-il si bas à l'oreille de Norbert ? Avait-il honte, honte de ce qu'il avait à dire, honte du nom qu'il portait, ce nom dont il avait été si fier jusque là ? Si quelqu'un avait été aux écoutes, peutêtre eût-il saisi au passage les noms de Philibert, Daniel, Gomparet, Hubert d'Andriol. Il était aussi question de l'Evêché, de deux bateliers armés de lourdes épées à deux tranchants. — Vous vous souviendrez de tout, mon garçon ? dit Berthelier en terminant.

— Vous pouvez compter sur moi, Maître, répondit Norbert qui semblait vivement impressionné. La chose est trop étrange et trop terrible pour être oubliée, surtout par le fils d'un exilé français et d'un exilé qui a été admis aux privilèges et aux libertés de Genève.

— Je livre Daniel au bourreau, dit Berthelier avec émotion, et pourtant le même sang coule dans nos veines. Ne vous étonnez donc pas, Norbert, si je ne désire pas rentrer chez moi. Je ne m'affligerais pas si sa mort venait me chercher ici.

— Maître Berthelier, il ne faut pas parler de la sorte. Pensez à M"« Gabrielle.

— Je pense à elle, mais ce à quoi il faut surtout penser présentement, c'est à Genève.... Vous comprenez bien tout ? Il n'y a pas un instant à perdre. Vous irez directement auprès des syndics et du conseil, et vous répéterez mot pour mot ce que je vous ai dit.

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— Fiez-vous à moi, Maître.

— Allez maintenant et que Dieu soit avec vous. Adieu !

— Non pas adieu, mais au revoir !

Berthelier s'étendit sur sa couche et écouta le bruit du cheval qui s'éloignait.

— Dieu bénisse l'enfant ! Ce qu'il a fait est prodigieux. Quelle audace ! Quelle fermeté dans son dessein !

— Mais que dira Maître Calvin ? Que diront les Syndics ? Et ce jeune comte Lormayeur, quel sot de s'être laissé ainsi tromper ! Si son vieux renard de père avait été là, l'affaire n'aurait pas été aussi facile. Mais Gabrielle est sauvée et peut-être me sera-t-il donné de la revoir.

Ses pensées se reportèrent ensuite sur lui-même. Il se rappela l'accueil courtois, cordial même, de Philibert Berthelier et de son ami Aimé Perrin, le prompt consentement de Philibert à sa demande d'argent.

— Ainsi lui avait-il dit, c'est là ce qui t'amène, mon brave cousin ? De l'argent ! de l'argent, comme chacun ici-bas. Bien, mais j'avoue que je n'en ai point. Quand as-tu vu, je t'en prie, un Berthelier avec une couronne de trop dans sa bourse ? Mais j'ai encore quelque crédit et mon ami Perrin.... Entre nous deux, n'en doute pas, nous réussirons à dorer les ailes de ta jolie colombe avant qu'elle prenne son vol. Je m'occuperai de l'affaire immédiatement et nous la réglerons à souper, en vidant une coupe de Beaume à la santé et au bonheur de la belle voya-

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geiise.... Qui parle de remboursement? La jeune dame nous paiera, si elle veut, lorsqu'elle sera en possession de son héritage.

Etendu sur son lit de souffrance. Ami pleurait à la pensée que son cousin s'était joué de sa simplicité et ne l'avait flatté que parce qu'il avait besoin de lui comme émissaire auprès de ses complices, dans la trahison qu'il méditait contre Genève.

Ami avait dû prendre place au banquet des Libertins. On but à la hberté de Genève et Philibert dit savoir que son cousin se joindrait de cœur à ce toast. Il expliqua toutefois que, par liberté, il n'entendait pas la liberté fictive qui consiste à changer de tyrans. Gomment les ministres et les pasteurs pouvaient-ils valoir mieux que les prêtres et les évêques ? Tous prirent alors la parole, pour démontrer combien était détestable le nouvel ordre de choses. On accabla de malédictions Calvin ou Gain. Détestables étaient tous ses partisans ! 11 y eut des signes d'intelligence, des clignements d'yeux, de vagues allusions :

— Le temps est proche ! Nous verrons bientôt de grands changements. Soyons prudents, insinua quelqu'un qui était encore à peu près de sang -froid, en désignant Ami. Sur quoi, Philibert, tout à fait ivre, avait posé une main fraternelle sur l'épaule de son cousin :

- N'ayez aucune crainte, c'est un Berthelier ! G'est un ami. Il nous aidera.

Alors on révéla à Ami le rôle qu'on voulait lui

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faire jouer. Philibert allait rentrer à Genève à la tête des pêcheurs et des bateliers. Ami devait avertir Daniel et ses compagnons de captivité. Ceux-ci aviseraient à s'échapper de prison pour se joindre à leurs amis. Une fois réunis, ils ameuteraient la population, ils chasseraient ou tueraient tous les réfugiés français et mettraient fin au lègne des saints.

Quelque écervelé que fût Philibert Berthelier, il n'aurait probablement pas révélé ce plan si tôt ni si complètement, s'il n'avait été sous l'empire de l'ivresse.

Ami Berthelier avait écouté, plein de surprise et d'horreur. A grand'peine il s'était défendu contre ceux qui voulaient le faire boire avec excès. Il n'était donc pas ivre, mais le vin généreux qu'il avait bu à contre-cœur faisait bouillir son sang et lui montait au cerveau. Lorsque son cousin, le fils du héros et martyr de la cause genevoise, osa lui proposer à lui, qui avait partagé ses souffrances, de trahir Genève et de la détruire, son âme s'enflamma. Avec un mépris indigné qu'il ne chercha ni à dissimuler, ni à adoucir, il repoussa l'infâme proposition.

La fureur répondit à son mépris. Une clameur irritée se fit entendre ; des mains menaçantes se posèrent sur la garde des épées. Un jeune Libertin, tout à fait ivre, jeta le contenu de son verre à la figure d'Ami.

Tous criaient à la fois : « Il ne faut pas le laisser partir ; il en sait trop long î » Philibert arrêta son cousin; mais comme Ami le repoussait, son épée

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brilla comme un éclair et l'instant d'après elle était rouge de sang.

Une mêlée s'ensuivit. Ami, bousculé, frappé, croyait sa dernière heure venue, lorsqu'une voix lui cria :

— Partez, partez ! ou bien ils vous tueront !

En plein air, il reprit un peu ses sens, il s'assit pour réfléchir à ce qu'il devait faire. Il se demandait où il pourrait retrouver son cheval et si sa blessure lui permettrait de le monter pour retourner à Genève. Il se dirigea du côté de Pregny. Sur son chemin, il rencontra un paysan qui travaillait dans le domaine de Perrin. Il lui dit qu'il était genevois, qu'il était venu pour affaires chez son maître et qu'ayant eu un accident en chemin, il désirait rentrer à Genève en bateau.

L'homme le conduisit chez lui, pansa sa blessure comme il put et lui dit que son frère, qui était pêcheur, devait justement se rendre à Genève cette même nuit.

C'était tout ce que souhaitait Berthelier : se rendre à Genève pour dénoncer ce complot, dut-il mourir ensuite. Son désappointement fut grand lorsque le pêcheur, rencontrant des compagnons avec lesquels il désirait aller de compagnie, ne tint pas sa promesse et le débarqua sur la rive savoyarde, guère plus près de Genève qu'il l'était à Pregny. Malade, en proie à la fièvre, souffrant cruellement de sa blessure. Ami se traîna jusqu'à la misérable cabane de Babet où il fut heureux de s'étendre sur un pauvre grabat, pour mourir, pensait-il.

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Le noble nom de Berthelier était désormais irrémédiablement souillé. Philibert et Daniel Berthelier étaient des traîtres, l'un en prison, l'autre exilé, non point comme leur père pour la bonne cause, mais pour la plus mauvaise de toutes, tandis que lui-même, Ami, restait seul, suspect aux deux partis, méprisé et rejeté.

Méprisé et rejeté ? Où avait-il déjà entendu ces expressions ?... Il se souvint. Ces mots étaient dans la Bible. Ils faisaient sans doute partie d'un texte sur lequel Maître Calvin avait prêché. « Il a été méprisé et rejeté des hommes. » Ces paroles lui faisaient l'effet d'avoir été prononcées à propos d'un homme semblable à lui, n'ayant comme lui en partage que le mépris et l'insuccès. Et il en vint à se représenter un Christ, personne humaine et non divine. Ce Christ dominait tous les hommes, mais Ami Berthelier le sentait plus près de lui pour avoir tenté toute sa vie de faire du bien à l'humanité et n'avoir rencontré qu'ingratitude. En son abandon, il semblait à Ami que Quelqu'un était venu et se tenait près de lui.

Le sentiment de cette présence se précisa de plus en plus. Il était là, ou plutôt Quelqu'un était là qui avait été méprisé et rejeté, qui était venu vers les siens et que les siens n'avaient pas reçu, et II avait été crucifié par ceux-là même qu'il était venu sauver. Berthelier se rappela qu'il avait dit : « Mon âme est triste jusqu'à la mort, d Ah ! soupira-t-il, si je pouvais Lui parler.... Il y a des hommes qui le prient,

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car ils croient en Lui. Mais moi, je ne sais rien, j'erre dans les ténèbres, perdu, égaré comme un homme dont le flambeau s'est éteint.

La vieille Babet s'était levée. Berthelier la vit s'agenouiller pour réciter un Pater noster. « Notre Père » pensa-t-il, c'est là la prière du Christ. C'est lui qui enseigna aux hommes à dire à l'Eternel, à l'Infini : Notre Père !... Si pourtant le centre de toutes choses était le cœur d'un Père !

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