CHAPITRE XVII Devant le Conseil suprême
Ce même matin de mai, la grande salle où, d'habitude. Maître Calvin professait devant un auditoire d'étudiants, contenait un tout autre public. Le Conseil général ou Grand Conseil des citoyens était réuni. La chaire était occupée par le syndic Amblarde Corne. Ses trois collègues étaient assis à ses côtés, et les stalles rangées au long du mur étaient occupées par les membres du Conseil des Vingt-Cinq., En face d'eux, aux premiers bancs, étaient assis les membres assermentés et enregistrés du Grand Conseil, tous bourgeois de Genève. Derrière eux, autour d'eux, se pressait une foule tumultueuse.
Le silence se fit à la voix d'Amblarde Corne qui parlait de la dernière émeute, fomentée par certaines
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gens mal intentionnées, par des citoyens rebelles, par de mauvais compagnons, avec l'intention d'anéantir la grandeur et la force de Genève, et de faire de la cité la proie du désordre et des discordes civiles. Ils prétextaient le danger des influences étrangères, surtout celle des Français exilés. Mais chacun savait que ces dignes et honorables personnes....
Le syndic, interrompu par un tumulte soudain, s'apprêtait à réprimander sévèrement l'assistance, quand un homme survint et lui dit :
— S'il plaît à votre Seigneurie, c'est quelqu'un qui apporte des nouvelles d'une certaine importance. Il demande à parler aux honorables syndics, mais la foule l'empêche d'entrer.
— Faites-lui place, et nous l'entendrons, dit le syndic Corne.
Le cri : Faites place ! faites place ! retentit dans toute la salle. Il n'était pas aisé d'obéir à cet ordre, tant l'assistance était compacte. Cependant, à force de patience et de peine, on y réussit. Deux gardiens de la ville accompagnaient une svelte personne en costume de femme.
— Par les saints du paradis ! Qui avons-nous là ? s'écria un des conseillers dont on ne sut jamais le nom, personne ne voulant avoir poussé une exclamation aussi peu calviniste. Un sursaut de surprise courut dans la foule.
— Gardes, s'écria le premier syndic, qu'est-ce que cela signifie ? pourquoi nous amenez-vous cette jeunesse ici ?
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Si vous le permettez, cette jeune fille est un garçon, dit l'un des deux gardes.
— Très honorés syndics, dit l'autre, c'est Norbert de Caulaincourt et il arrive de Pregny.
— Parlez donc, jeune homme, ou jeune fille, qui que vous soyez, dit le syndic, mais aussitôt il sursauta en reconnaissant la robe garnie de fourrure dont était vêtue celle qu'il avait lui-même remise en main du gentilhomme savoyard à la Porte Neuve.
Norbert, présentement, était accablé de honte et d'embarras, il s'efforçait de retrouver un peu de voix.
— C'est la faute des gardes, dit-il. Ils ne m'ont pas permis d'aller chez moi changer de costume.
— Qu'importe tes vêtements, réponds clairement. Qui es-tu ?
— Je suis Norbert de Caulaincourt.
Comment se fait-il, Norbert de Caulaincourt, que tu viennes de Pregny ?
— Je n'y suis pas allé, mais j'ai rencontré maître Ami Berthelier qui y est allé. Mon message vient de lui.
— Dis à l'honorable Conseil, ce qu'Ami Berthelier t'a ordonné de nous dire.
Norbert raconta son histoire, clairement, dans tous ses détails, et finalement tombèrent de ses lèvres, sans arrêt et sans hésitation, les paroles fatales (|ui enlevaient à Daniel Berthelier et à ses complices toute chance d'échapper à la mort. On comprit dans la salle que le sort des traîtres était fixé. Il y eut un silence solennel.
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— Nous allons discuter sur le champ, dit le premier syndic. Quant à toi, Norbert de Gaulaincourt, tu auras à répondre devant un autre tribunal que celui-ci, pour avoir fait tort à l'honorable conseil des Vingt -Cincf par ta manière d'agir et pour avoir transgressé les commandements du Dieu Tout Puissant. En conséquence, jusqu'au moment où il nous sera loisible....
L'assistance, elle, était arrivée à une conclusion plus prompte et plus décisive. La vue de ce père et de ce fils réunis, après avoir échappé tous deux à la mort que le père avait affrontée pour sa foi et que le fils avait bravée pour son père, avait remué tous les cœurs comme le vent agite les feuilles de la forêt.
De partout une clameur s'éleva :
— Laissez-les aller ! Laissez-les aller ! Vive monsieur de Gaulaincourt, un brave homme, un excellent citoyen !
Maître de Corne n'en entendit pas davantage :
— En attendant, Norbert de Gaulaincourt, dit-il, que le Conseil ait examiné ton cas, je propose avec la permission du conseil des honorables bourgeois, ici présents, de te conduire à la prison de l'Evêché.
Ce langage sévère ne surprit point Norbert. Il savait d'avance que les hautes autorités de la ville et le syndic, tout particulièrement, seraient indignés de son équipée. Il ne pouvait pas s'attendre à des compliments, après avoir placé ces dignes conseillers dans une position aussi ridicule qu'odieuse aux yeux des Savoyards.
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Il baissa la tête en signe d'acquiescement ; mais il la releva aussitôt et regardant hardiment le syndic bien en face :
— Toutefois vous enverrez chercher maître Berthelier ? Il est grièvement blessé, dit-il.
La figure austère d'Amblarde Corne se détendit dans un sourire, provoqué peut-être par l'audace du jeune homme, ou par sa naïveté, car il n'était pas nécessaire de rappeler aux syndics un devoir aussi urgent qu'indiscutable.
— C'est assez, dit-il presque avec douceur. Dizenier, emmenez le prisonnier.
A ce moment, un remue-ménage se produisit aux derniers rangs de l'assistance. Une voix criait : Faites place ! faites place ! Un personnage de haute taille se frayait un passage, et parvint jusqu'aux syndics et aux conseillers.
Norbert tressaillit en voyant son père. Germain de Caulaincourt, citoyen de Genève et membre régulièrement élu du Grand Conseil, avait écouté jusque là les délibérations, modestement assis au fond de la salle, derrière un pilier. Il posa la main sur l'épaule de son fils et, d'une voix ferme :
— Avec la permission des dignes Conseillers et citoyens présents, moi, Germain de Caulaincourt, j'accuse mon fils Norbert de Caulaincourt d'avoir méprisé le Conseil des Vingt-Cinq et de n'avoir tenu aucun compte de ses décrets.
Un mouvement de stupeur se produisit dans la salle. Les syndics se regardaient, perplexes. Les deux
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de Gaulaincourt , seuls, restaient calmes, immobiles.
— Monsieur de Gaulaincourt, tous, nous vous connaissons comme un homme loyal, un bon citoyen. Nous n'avions pas besoin de la preuve que vous en donnez aujourd'hui, pour en être convaincus. Tout en admirant votre dévouement à la ville de votre adoption, nous ne voulons pas le mettre trop rudement à l'épreuve.
— Je sais que, suivant vos lois, l'accusateur doit aller en prison comme l'accusé.
Norbert tressaillit, regarda son père en face, et son regard valait les plus éloquentes paroles. De Gaulaincourt reprit d'une voix grave et lente :
— Au surplus, j'ai ma part de responsabilité en cette affaire. Ge que mon fils a fait — et je confesse que c'était mal, — il l'a fait par amour pour moi !
Par conséquent, s'il doit aller en prison, j'irai avec lui, comme accusateur ou comme accusé, ainsi qu'il plaira à vos Seigneuries d'en décider.
Aubert, s'adressant à ses collègues, dit :
— A ce qu'il me semble cette affaire concerne le Gonsistoire plutôt que le Gonseil.
Gette proposition fut agréée. G'était un heureux moyen de trancher la difficulté.
De Gaulaincourt s'inclina, remercia et, prenant la main de son fils il sortit au milieu d'une tempête d'applaudissements, d'acclamations et de grognements aussi, poussés par quelques partisans des Libertins, hostiles aux Français exilés :
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— Ils ont irrité les Savoyards, criaient-ils. Ils ont déshonoré notre ville. Que penser du propre frère de Maître Calvin qui est leur complice? Ces régénérés nous donnent un bon exemple, vraiment !
Les Calvinistes répondaient :
— A bas les traîtres ! à bas les Libertins !
— A l'ordre ! à l'ordre ! à l'ordre ! ces mots dominèrent le tumulte. Le premier syndic s'était levé tenant en main son bâton de commandement :
— Citoyens genevois, dit-il, respectez la loi de votre Grand Conseil. Que chacun fasse silence !
Le calme se rétablit peu à peu, et la discussion des affaires pour lesquelles le Conseil était assemblé, reprit son cours.
Tandis que le Grand Conseil, indigné des nouvelles apportées par Norbert, condamnait à mort Daniel Berthelier et ses complices principaux, les deux de Caulaincourt tentaient de rentrer chez eux inaperçus. Norbert, confus de son accoutrement, aurait bien voulu ne pas attirer l'attention, mais ce n'était pas possible.
Le palefroi, attaché à la grille de l'ancien monastère des Franciscains où le Conseil était réuni, avait été reconnu pour appartenir à Baudichon de Maisonneuve qui en avait fait présent à Gabrielle, à son départ. Pendant que Norbert était admis auprès du Conseil, quelqu'un avait détaché l'animal, l'avait reconduit à son ancien maître et^ chemin faisant, avait répandu la nouvelle du retour du jeune de Caulaincourt, rentré sain et sauf à Genève. Aussi, le
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père et le fils furent-ils accablés de salutations, de félicitations et de questions. C'est à grand'peine qu'ils atteignirent la demeure d'Antoine Calvin.