CHAPITRE XVIII
Norbert de Caulaincourt reçoit des remerciements.
Chez Ami Berthelier; on était mortellement inquiet à son sujet. L'anxiété n'avait fait que croître jour après jour. Gabrielle s'affligeait, en outre, en pensant au sort de Norbert. Elle ne doutait pas qu'il ne fût mort, à cause d'elle ! Mais elle n'avait pas à souffrir des mêmes remords que ses deux compagnes. Elle était innocente du complot qui avait causé la perte du jeune garçon. Sœur Claudine, toujours faible et malade, parlait peu; Marguerite gardait aussi le silence. Elles évitaient d'affliger Gabrielle, en se lamentant.
Mais le jour où s'assembla le Grand Conseil, Marguerite, apportant à Claudine sa soupe du matin, la trouva le visage . caché dans ses mains, le corps secoué de sanglots.
— Voyons, mademoiselle, dit la servante, est-ce ainsi que vous guérirez et serez forte pour le retour de Maître Berthelier... si toutefois il plaît à Dieu de nous le rendre ? Et s'il en ordonne autrement, il
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faudra nous soumettre, et nous aurons besoin de toutes nos forces pour le faire. A quoi sert-il d'aller à la rencontre du malheur ?
— S'il n'y avait que le chagrin, gémissait Claudine, mais il y a le péché. Dieu m'a peut-être repris mon frère, pour me punir d'avoir aidé à une tromperie.
Marguerite posa la tasse de bouillon et croisa les bras dans une attitude de combat :
— Ce n'est pas étonnant, damoiselle, que vous ne puissiez pas trouver de consolation dans votre chagrin, si c'est là l'idée que vous vous faites du Tout- Puissant qui vous a envoyé cette épreuve. Quant à notre Maître, ce qui lui est arrivé nous l'ignorons, mais Dieu le sait ! C'est Dieu qui a décidé de tout, longtemps avant que vous et moi nous fussions de ce monde, avant même qu'il fût créé. Cela ne nous regarde pas, la seule chose qui nous regarde, c'est la responsabihté de nos péchés. Et nous avons la certitude que, lorsqu'ils seront jugés par Dieu, nul ami, nul frère ne sera blâmé à notre place. Nul ne nous évitera le châtiment.
La pauvre Claudine n'était pas assez bonne logicienne pour répondre que nos péchés devant avoir été de même décidés et prévus par Dieu de toute éternité étaient inévitables, et qu'ainsi nous ne méritons point de châtiment.
Marguerite continuait :
— C'est moi qui ai tout fait, du reste.
— Nous avons péché toutes deux, objecta Claudine. Puisse Dieu nous pardonner dans sa miséricorde !
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— Amen ! dit Marguerite.
Brusquement la porte fut poussée et Gabrielle parut les yeux brillants, les joues colorées, transfigurée :
— Tante Marguerite ! criait-elle, Norbert est de retour, sain et sauf. Il apporte des nouvelles de mon père.
Norbert en personne était derrière elle, avec M. de Gaulaincourt. Après les premières effusions, Norbert commençait le récit de ses aventures, lorsqu'on frappa à la porte de la rue. C'était un message qui venait de la part des syndics, pour demander à Norbert de servir immédiatement de guide à ceux qu'on envoyait auprès de Maître Berthelier. Ils emportaient une litière pour le blessé et un cheval était prêt pour- Norbert.
— Vous feriez bien d'emporter le vieux manteau de notre maître, dit Marguerite. Et vous, avez-vous mangé quelque chose aujourd'hui ?
— Au point du jour, chez le forgeron, pendant qu'il ferrait mon cheval.
— Alors, la première chose à faire est de manger. La messe et le repas n'ont jamais nui à personne, dit le proverbe.
— Non, non, je ne puis attendre, dit Norbert. L'ordre est de partir immédiatement.
Son père intervint :
— Tu as le temps de te réconforter un peu.
De Gaulaincourt, assis près du lit de Glaudine, regardait, pensif, son fils et Gabrielle. Sœur Glau-
Et Ami Berihelier est qualifié d'ègrège
dine les regardait aussi, et les deux jeunes gens éveillaient en elle des pensées et des espérances pour leur avenir. Bien qu'elle aimât aussi l'absent, Louis de Marsac, au fond de son cœur elle souhaitait qu'il fût oublié.
— Oh! Norbert ! vous remercier !... Je ne saurais trop le faire, disait Gabrielle.
Et Claudine comprit, devina : « Je ne saurais trop vous remercier pour/m. »