‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 24 sur 38 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Et Ami Berthelier est qualifié d'(( égrège ».

Lorsque, vers le soir, les robustes gaillards de la garde, envoyés par les syndics, ramenèrent par la porte de Rive Ami Berthelier blessé, tous les habitants de la rue de Rive et des rues par où ils passèrent sortirent de leurs maisons pour lui faire honneur et lui souhaiter la bienvenue. L'air retentissait de cris et d'applaudissements :

— Vivent tous les bons citoyens ! Vive un Berthelier qui a le cœur d'un vrai Genevois! Que Dieu vous donne la santé et la guérison, bon Maître Berthelier! Parfois ce n'était plus, bon Maître Berthelier mais respectable Maître Ami Berthelier, et d'autres même le saluaient du titre d' « égrège » Ami Berthelier, ce qui, pour les Genevois du seizième siè-

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cle, était une distinction particulièrement flatteuse.

Tandis qu'il traversait le pont bâti, avec sa rangée de hautes, maisons de chaque côté, un personnage vêtu de noir sortit d'une maison. On entendit un murmure respectueux dans la foule et les bérets se soulevèrent, car c'était Maître Jean Calvin. Sur un signe de sa main les porteurs s'arrêtèrent et la foule s'écarta. Berthelier, pâle et défait, tenta de se soulever, mais Calvin l'en empêcha et lui souhaita guérison et santé. Puis, levant solennellement la main il prononça les paroles d'ancienne bénédiction qui retentissaient, sous la première alliance, devant les armées d'Israël. C'était la première fois qu'Ami se trouvait en présence du Réformateur. Il répondit doucement '- Amen !

Le grand homme se remit en marche et, en partant, leva les yeux sur Norbert qui était à cheval prés de la litière. Le jeune homme évita ce regard perçant. Il eût voulu rentrer sous terre. Maître Calvin cependant, à son grand soulagement, ne lui adressa pas la parole.

Ami Berthelier parvint enfin au seuil de sa maison, où l'attendaient de Gaulaincourt^ Antoine Calvin et ses deux fils. Mais le visage radieux de Gabrielle fut son meilleur réconfort. Claudine était présente aussi. La certitude du retour de son frère lui avait donné la force de se lever. Marguerite fut la seule à ne pas faire accueil à son maître. Elle était trop occupée à aider les porteurs et à les guider vers la chambre qu'elle avait préparée.

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Elle lui parla à peine, jusqu'à ce qu'il fût confortablement installé dans son lit. Elle sortit alors de la chambre et dit à sa sœur :

— Damoiselle, il faut vous guérir vite. Il ne pourra pas se passer de vous, mais ce ne sera pas pour longtemps.

— Alors vous pensez!... balbutia Claudine.

— Je ne pense rien, le temps de penser viendra bien assez tôt. C'est maintenant le moment d'agir et de prier, damoiselle. Priez le Seigneur avec ardeur, pour qu'il se révèle à maître Berthelier.

Marguerite demandant les prières d'une papiste ! Il y avait là de quoi s'étonner !

— Oh ! bien sûr que je prie pour mon frère et avec d'autant plus de ferveur maintenant qu'il a rompu avec ses impies cousins et fait échouer leur complot.

— Nos meilleures actions ne sont que de dégoûtantes guenilles, répondit Marguerite, qui ne perdait jamais une occasion de faire un peu de polémique. Mais je crois que maître Berthelier m'appelle.

Berthelier désirait voir de Caulaincourt un instant. Il paraissait si faible et défait qu'on hésitait à lui obéir. Mais on n'eut pas le courage de lui refuser quelque chose et, peu après, les deux amis étaient ensemble.

— Tant que je vivrai, dit de Caulaincourt, je n'oublierai pas que vous avez consenti à offrir votre agneau préféré pour me sauver.

— Et pour m'éviter ce sacrifice, répondit Ami

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Berthelier, votre fils offrait sa vie.... Mais si je vous ai demandé de venir près de moi, c'est que je désirais vous dire que, dans ce bouge, au bord de la route, où j'étais retenu par mes blessures, j'ai rencontré votre Ami.

— Quel ami ?... Quelque .Savoyard auquel j'ai annoncé l'évangile ?

— Non. C'était Celui qui vous soutient sans cesse, Celui que vous m'avez souvent supplié de chercher, mais que je repoussais.

De Caulaincourt comprit et sa figure s'illumina de joie.

— 0 Dieu ! je te remercie, s'écria-t-il. Berthelier dit avec douceur :

— Laissez-moi maintenant, je vous prie, je suis très fatigué et je voudrais dormir. Remerciez votre brave fils. Que Dieu vous garde tous deux !

Les jours suivants on ne parlait guère d'autre chose à Genève que du jugement et de la condamnation de Daniel Bertheher et de ses complices. Le témoignage inattendu d'Ami Berthelier réduisit à néant tout espoir d'acquittement pour lui et pour eux. Ce fut en vain que la vénérable mère de Daniel vint à Genève, pour implorer à genoux la grâce de son fils, en souvenir du martyre de son père. Le Conseil fut inexorable. Daniel fut condamné à mourir sur l'échafaud, ainsi que trois parmi les plus coupables de ses complices. Philibert Berthelier, Ami Perrin et les autres Libertins furent condamnés au bannissement perpétuel et d'autres conjurés à des peines moindres.

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Cette affaire fixa trop l'attention de tous pour que l'on s'occupât du comte de Lormayeur. On n'était pas sans appréhension cependant, et l'on ne doutait pas qu'il ne tirât vengeance du tour dont il avait été victime.

— Il faut être sur vos gardes disait Ami Berthelier au syndic et apothicaire Aubert, qui le soignait, r.e vieux comte surviendra comme la foudre.

— Que peut-il nous faire, disait Aubert, qu'il n'ait pas fait depuis vingt ans ? Quoi qu'il fasse, du reste, vous pouvez être tranquille, nous ne lui livrerons pas la jeune fille une seconde fois.-

— Non, mais nous devrions payer la rançon des prisonniers en bons ecus de Genève, comme il sied à d'honnêtes gens.

Aubert n'était pas tout à fait de cet avis, mais il se tut pour ne pas agiter le malade en discutant. C'était prudent car la santé de Berthelier était très compromise. Aucune amélioration ne survenait dans son état. La fièvre le dévorait, l'épuisait peu à peu. Tout ce que les soins les plus tendres pouvaient faire fut tenté; Marguerite, Gabrielle, sœur Claudine rivalisèrent de dévouement. Benoit Dexter, ami et docteur attitré de Calvin, lui rendit de fréquentes visites. Mais les jours suivaient les jours, sans apporter de changement notable.

Quant à Norbert de Caulaincourt, libre sur parole et tenu de comparaître au premier appel, on ne songeait pas à l'inquiéter. Pour faire plaisir à son père, il allait de nouveau à l'école, mais comme on va à une

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besogne fastidieuse. Il ne s'était plié qu'avec peine, jadis, à la tâche journalière, régulière des écoliers et l'avant-goût qu'il venait d'avoir d'une vie d'aventures avait achevé de l'en dégoûter. Il travaillait peu, à contre-cœur. Il se croyait un homme pour avoir agi comme un jeune étourdi.

Ce qui le vexait le plus, c'était de constater que Gabrielle, plus que tout autre, le considérait comme un enfant. Lorsqu'il s'était lancé dans cette étrange escapade par amour pour elle, il avait eu la ferme intention de rester tout à fait loyal envers Louis de Marsac. L'espoir inavoué de devenir un héros aux yeux de Gabrielle s'était glissé dans son cœur. Mais au lieu d'être un héros, un paladin, un chevalier, il était regardé comme un brave garçon, un bon jeune frère dévoué, qui avait voulu la sauver en se sacrifiant, ainsi que l'aurait fait un véritable frère.

Son affaire avait été remise en mains du consistoire qui s'occupait non seulement des questions rehgieuses, mais aussi des mœurs et du genre de vie des membres de la Communauté. Cette institution vénérable avait eu jusqu'alors beaucoup à faire à s'occuper des Libertins, mais dans une sorte d'entr'acte, elle prit le temps d'examiner le cas de Norbert. Un des syndics était toujours présent aux délibérations du Conseil. Un hasard heureux voulut qu'en cette occasion ce fût Aubert. Le jour même, il vint faire visite à Ami Berthelier, chez lequel il trouva M. de Caulaincourt. Il leur apprit la nouvelle.

Hors de la chambre du malade, Aubert dit au gentilhomme français :

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— Il faut vous attendre à tout. Soyez prêt. Je ne redoute rien de grave pour votre fils. J'ai même lieu d'espérer pour lui que tout s'arrangera. Le pasteur Michel Cop a introduit l'affaire en disant que le jeune Norbert de Caulaincourt devrait être sévèrement puni, pour son propre bien et pour l'exemple des autres jeunes gens. Plusieurs des membres présents étaient du même avis, surtout les anciens laïques qui insistaient sur ce fait que Norbert avait discrédité le Conseil et la ville entière, qu'on pouvait supposer les Genevois complices de Norbert. Mais les pasteurs présents, au nombre de finq, avaient remarqué que ce n'était pas là la pire offense commise par Norbert. Il était manifestement coupable d'avoir enfreint la loi de Dieu, telle qu'elle est contenue dans les Saintes Ecritures et clairement définie dans le cinquième livre de Moïse, communément appelé le Deutéronome, et le vingtdeuxième chapitre du dit livre, concernant les vêtements distinctifs de l'homme et de la femme.

— Cela ne m'est jamais venu à la pensée, dit de Caulaincourt, stupéfait. Continuez, Maître Syndic, personne n'a donc pris le parti de mon pauvre garçon et dit pour sa défense que, s'il a péché, c'est par i^'-norance ?

— Je l'ai fait. J'ai hasardé de dire que le jeune liomme n'avait probablement jamais entendu parler de cette défense. Les pasteurs ont insisté, disant qu'il devait la connaître et l'un d'eux a eu même la hardiesse de dire que vous, monsieur, vous auriez dû le mieux instruire.

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0 De Caulaincourt répondit avec humilité :

— C'est peut-être vrai. Mais je ne pouvais prévoir une chose pareille. Gomment aurais-je pu la prévenir ?

Aubert continua son récit :

— Il s'ensuivit une discussion des plus animées. Trois des pasteurs insistèrent encore sur le fait que, se déguiser en femme est la pire des choses et quelques-uns des laïques opinèrent dans le même sens. La majorité estima pourtant que la faute était plus grande d'avoir discrédité le Conseil et fait douter de la loyauté de Genève. Il a été convenu que Norbert serait condamné à faire amende honorable, tête découverte et pieds nus, en costume de pénitent, et demanderait pardon au Dieu tout-puissant, à l'honorable Conseil, à tous les citoyens en général, du tort causé.

De Caulaincourt pâlit. Cela lui paraissait terrible. Norbert ne se soumettrait pas. Il s'enfuirait, il se tuerait même, pour échapper à pareille humiliation.

— J'irai moi-même près d'eux, s'écria-t-il, implorer leur pardon pour mon enfant.

— Non, monsieur de Caulaincourt, la démarche est inutile, grâce à une intervention inattendue. Maître Calvin, resté silencieux durant toute la séance, prit tout à coup la parole : « On a fait trop de bruit autour de cette affaire, à mon avis, dit-il. Certes le jeune homme a mal agi. La faute n'est cependant qu'une faute d'enfant qui mérite une remontrance et un châtiment paternels. »

Et A m i Berthelier est q uatiftè d''éçirege 1 8 3

Il va sans dire que les paroles de Maître Calvin furent écoutées avec respect et que la plupart des assistants se rangèrent à son avis. Un laïque cependant (je tairai son nom) fut assez malappris pour insinuer que Maître Calvin avait de bonnes raisons pour ménager le jeune de Caulaincourt, son propre frère étant mêlé à cette affaire. Maître Calvin ne répondit rien à ces paroles comme c'est son habitude lorsqu'il est pris à partie personnellement. Mais le pasteur Abel Poupin parla avec véhémence, disant qu'Antoine Calvin pouvait être comparé aux hommes qui, suivant le récit de l'Ecriture, suivaient Absalom en toute simplicité, car ils ignoraient ses desseins. Et je me risquai à rappeler à l'honorable Consistoire que mon respectable collègue Corne avait aussi été conduit, malgré lui, à faire un faux serment. Maître Poupin dit encore qu'il serait juste que la ville payât une rançon équitable en or ou en argent, au comte de Lormayeur, pour les trois prisonniers qui lui avaient été, pour ainsi dire, extorqués. La Sainte Ecriture ne dit-elle pas : a Agissez en toute chose honnêtement devant les hommes. »

— Mais mon fils ? interrompit de Caulaincourt avec anxiété. Dites-moi, je vous en prie, ce qui a été décidé à son sujet.

— J'y arrive. Il me faut auparavant vous expliquer que le v.énérable Baudichon de Maisonneuve, parent d'un des prisonniers rendus par le comte de Lormayeur, prit au sérieux l'affaire de la rançon, offrant d'y contribuer de sa bourse. Mais mon ami,

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l'habile docteur Dexter, prit la parole pour la première fois et demanda: « Que décide-t-on au sujet du jeune de Caulaincourt ? » A ce moment-là beaucoup d'entre nous étaient décidés à aller dîner, car il était plus de Dnze heures et demie. J'avoue que, pour moi, j'avais grand'faim.

L'impatience que tous ces détails oiseux causaient à de Caulaincourt fut près de lui faire manquer à son habituelle courtoisie, mais se maîtrisant il interrogea de nouveau :

— Quelle est la décision prise ?

— Les uns proposaient une chose, les autres une autre. Maître Calvin coupa court à la discussion et, je n'en doute pas, au grand soulagement de chacun, conclut en quelques mots. Il ne faut pas, dit-il, donner à la chose une importance exagérée, par un châtiment public. Comme je l'ai déjà fait remarquer, il suffira d'une réprimande et d'une admonition paternelle et privée, ce dont je me chargerai moi-même, si nos frères ici présents le désirent. Avec l'assentiment de l'honorable Consistoire, j'essaierai de parler au jeune homme de façon à ce qu'il s'humilie et demande pardon, en promettant de se soumettre à l'avenir aux lois de la communauté et d'observer les commandements des Saintes Ecritures. Tout le monde fut d'accord. Votre fils s'en tirera donc avec un sermon de Maître Calvin et la promesse de se conduire mieux à l'avenir. Permettez-moi d'ajouter qu'il a de la chance!

De Caulaincourt en convint ; mais Norbert ne fut pas du tout de cet avis.

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