CHAPITRE XX Encore le gentilhomme de la Cuiller
Le même jom-, Norbert, en rentrant chez lui, fut accosté par un étranger, homme âgé, vêtu de drap gris cossu, qui conduisait une mule chargée de marchandises. C'était Muscaut, un Savoyard, commerçant en pelleterie, qui avait un permis des autorités lui donnant accès dans la ville pour y exercer son négoce. C'était ce Muscaut qui, précédemment avait vu Gabrielle et l'avait reconnue à sa ressemblance avec sa mère. Quelqu'un, sans doute, lui avait désigné Norbert, car laissant sa mule aux mains d'un passant, il se hâta de le rejoindre et lui dit :
— J'ai une lettre pour vous, jeune Maître.
— Je pense que vous vous trompez, dit Norbert. Qui peut m'écrire ?
— Je ne me trompe point. Vous êtes le jeune gentilhomme qui s'est déguisé en demoiselle ?... Ceci est .donc bien pour vous. Il lui donna un petit papier, pUé, non cacheté et sans adresse.
— De qui cela vient-il ?
— De quelqu'un que vous connaissez, qui vous connaît, et qui pourtant n'a pu mettre votre nom sur ce papier, parce qu'il l'ignore.
Norbert ouvrit la lettre et lut : « Voulez-vous venir
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auprès de moi, en ami, à l'heure du coucher du soleil, sur le territoire savoyard de Plainpalais, dans le bosquet qui se trouve derrière l'échoppe du marchand de vin, Amos le juif ? Si vous trouvez la précaution nécessaire, vous pouvez amener un ami avec vous. Celui qui vous veut du bien en toute sincérité. Victor de Lormayeur. »
Norbert, avec l'intrépide audace qui lui était habituelle, décida immédiatement qu'il se rendrait au rendez-vous et qu'il irait seul. Il n'en parlerait pas à son père ni à personne, afin qu'on ne le retînt pas. On pouvait soupçonner un guet-apens, une tentative de vengeance. Quant à lui, il avait confiance en la parole du jeune comte qui lui avait si généreusement accordé vie sauve. Norbert attendit donc le soir avec impatience.
Il fut au rendez-vous une grande demi-heure avant le coucher du soleil, mais Victor de Lormayeur s'y trouvait déjà, à cheval, vêtu d'un simple habit de chasse vert. Un cor d'argent pendait à son côté. Lorsqu'il aperçut Norbert, il descendit de cheval et jeta les rênes au serviteur qui l'accompagnait.
— Bonsoir, valeureux garçon ou belle dame, dit-il. Asseyons-nous sous ces arbres, je désire vous parler.
Norbert se plut à examiner cette physionomie ouverte, les yeux pleins de douceur, la bouche et le menton sans caractère. Il fut convaincu qu'il ne courait aucun danger. Pourtant il préféra rester debout, tandis que Victor s'étendait sur le gazon, le dos contre un arbre.
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— Vous autres Genevois, vous vous êtes joliment moqués de nous.
— Non pas les Genevois, qui ne savaient rien de mon projet. C'est moi qui ai tout fait. Je vous l'ai déjà dit.
— Ils doivent être contents tout de même, je n'en doute pas, d'avoir eu leurs gens sans payer de rançon. J'espère qu'ils vous ont bien récompensé.
Norbert éclata de rire :
— Ils avaient presque décidé, en fait de récompense, de me jeter dans un cachot pour y vivre de pain et d'eau, et je pouvais même m'attendre à pis que cela. Je vous assure, sire comte, que l'opinion générale est qu'on doit envoyer à votre père la rançon des prisonniers en beaux ecus sonnants.
— Croient-ils apaiser ainsi sa colère ?
— Ils ne s'en inquiètent guère. Ils ne s'inquiètent que de ce qui est juste et droit, répondit Norbert fièrement.
— Ils doivent être plus forts que nous ne le croyons, s'ils n'ont pas souci de la fureur d'un Lormayeur, dit Victor piqué.
— Combien y a-t-il d'années que les gentilshommes de la Cuiller remuent ciel et terre pour arriver à détruire Genève ? Y avez-vous réussi jusqu'à présent ? Pourrez-vous faire à l'avenir plus que vous n'avez fait dans le passé ? Si vous ne le pouvez pas, pourquoi s'en tourmenteraient-ils ? demanda Norbert à ce Savoyard, auquel il parlait en genevois, tandis qu'aux Genevois il parlait souvent en gentilhomme fran-çais.
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— Vous êtes un hardi coquin, mais c'est justement ce qui me plaît en vous, et c'est pourquoi je suis venu. Sachez, cependant, que mon père serait déjà l'épée en main, aux portes de Genève, s'il n'avait pas eu la malechance d'être malade. Lorsque je lui racontai par quel sortilège ces maudits hérétiques avaient changé en lièvres la belle dame et son coursier qui s'étaient enfuis, il refusa de me croire, bien que mes dires fussent confirmés par les hommes de mon escorte. A la vérité ils n'avaient pas été témoins de la transformation : ces choses-là ne se voient jamais quand elles ont lieu, car le diable y veille toujours. Mais ce même jour on trouva deux lièvres pris dans les rets, l'un d'eux criait piteusement d'une voix presque féminine et l'autre était de la couleur de votre palefroi : ce fut la preuve de ma véracité pour toute personne de sens et d'entendement. Mon père changea d'avis et crut à la métamorphose. Sa fureur contre les sorciers de Genève ne connut alors plus de bornes. 11 tourna sa colère aussi contre moi, ce qui était déraisonnable, car comment aurais-je pu lutter contre les sorciers ? Sa rage était si grande qu'il en eut une attaque d'apoplexie. Victor prononça cette dernière phrase d'une voix émue. Les docteurs disent qu'il va mieux et pourra y survivre. Mais il ne pourra plus guerroyer, je le crains. Il s'est radouci et j'ai pu obtenir de lui l'autorisation, si longtemps refusée, d'aller en Espagne pour mettre mon épée à la disposition de mon souverain légitime, le duc de Savoie qui se bat actuellement au service du roi d'Espagne. Sitôt que la
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guerre aura pris fin au gré des Espagnols, ceux-ci lui prêteront secours, et il reviendra avec une armée reconquérir ses domaines sur les Français. Je désire prendre son parti dans cette querelle, ajouta Victor de Lormayeur, les yeux étincelants à la pensée de viriles prouesses.
— Alors, seigneur comte, que Dieu vous accompagne et qu'il agisse envers vous ainsi que vous lavez fait envers moi ! dit Norbert cordialement.
Victor détourna les yeux et, arrachant une poignée d'herbe, il continua avec une nuance d'embarras:
— La vérité est que je laisse en arrière une jeune dame, dont je.... je porte les couleurs.
Norbert, le considéra ébahi.
Victor poursuivit :
— Vous allez être étonné.... Je voudrais vous emmener avec moi en Espagne.
— Moi ! aller avec vous en Espagne ? répéta Norbert au comble de l'étonnement.
— C'est bien ce que je dis. Jamais je n'ai rencontré un jeune garçon aussi plaisant que vous. Jeune homme, je ferai votre fortune, ou plutôt le duc et moi, nous la ferons. Vous commencerez par être mon écuyer de confiance. J'aurai besoin de vous en maintes occasions et surtout pour rester en communication avec un certain château auquel je suis attaché.
— Mais, objecta Norbert, vous oubliez que ma religion et la vôtre sont différentes.
— Qu'est-ce que cela fait ? Nous ne sommes pas tous des saints et des moines. Je n'ai pas besoin de
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vos prières, mon garçon. Ce que je veux c'est utiliser votre ingéniosité, votre audace, votre loyal attachement à vos amis. Avec vous pour écuyer et frère d'armes, je pense que je pourrai me faire un nom et une fortune dignes d'être mis aux pieds de la dame de mes pensées.
Norbert semblait contempler, ébloui, les perspectives ouvertes devant lui. Sa part dans des actions d'éclat, une carrière à remplir, un nom à se faire dans le monde, dans ce monde brillant où les hommes se battent, remportent la victoire, font la conquête de belles dames, vivent dans le plaisir et la joie d'agir, c'était là ce qui lui était offert. Son visage s'enflamma, ses yeux étincelèrent. Il mit un genou en terre, étendit la main pour la placer dans celle du jeune comte, comme un vassal prêtant serment de fidélité à son seigneur. Et son cœur suivait sa main. Cependant il la retira et son visage s'assombrit tout à coup.
— Mais.... dit-il.
— Pas de mais, dit gaiment Victor. Ses traits sans énergie exprimèrent tant de bienveillance et de bonté que la volonté de Norbert en fut presque vaincue.
Il baissa les yeux :
— Mais la France? dit-il enfin. Je suis Français, je ne puis tirer mon épée contre la France !
— Cela pourrait s'arranger.
— Mais.... mon père ?
— S'il est homme de sens, et je n'en doute pas, il sera heureux de vous voir en si bonne voie de faire fortune.
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— Non, au contraire, il dira : a Que servirait-il à un honnne de gagner le monde entier s'il se perd lui-même y »
— Se perdre lui-même ? répéta Victor.
— Je vous en prie, laissez-moi réfléchir un peu, dit Norbert.
— Faites ! Je vous laisse jusqu'au moment où le soleil aura disparu. Norbert se tourna vers le couchant radieux. Le temps était court. Il fallait se décider promptement.
Pendant qu'il réfléchissait, le soleil déchnait à l'horizon, et avec quelle rapidité ! Mais il ne décidait rien et s'avouait incapable de le faire. Il ne comprenait qu'une chose, c'est qu'il avait un engagement à tenir. N'avait-il pas dit : « Ton Dieu sera mon Dieu, ton peuple sera mon peuple ? » Je suis le fils de Germain de Gaulaincourt, gentilhomme français, se ditil avec orgueil. Gela vaut mieux encore que d'être l'écuyer du comte Lormayeur. Le soleil ne laissait voir qu'une étroite ligne de feu à l'horizon. Il allait disparaître. De même tout le passé disparaîtrait pour Norbert, s'il partait, tout le passé, son père, sa foi, la maison qui abritait Gabrielle. Il abandonnerait tout. Non, cela ne pouvait se faire !
Une main se posa sur son épaule. Le jeune comte était à ses côtés.
— Suivez-moi, mon écuyer, dit-il en souriant. Cédant à une impulsion soudaine, Norbert se jeta
à ses pieds.
— Non pas votre écuyer. Sire comte, dit-il. Gela ne peut pas être ! Mais je serai à jamais votre recon-
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naissant serviteur, dont vous avez épargné la vie. Je me sens lié à vous dans tout ce qui est juste, aussi longtemps que je vivrai.
— S'il en est ainsi, faites ce que je vous dis. Qu'est-ce qui vous en empêche ?
— C'est à cause de mon père, je suis lié à lui par serment, comme il est lui-même lié à Genève.
— Que les hérétiques genevois soient pendus comme ils le méritent ! Je gage que vous ne les aimez pas tant vous-même, ni la vie que vous menez chez eux ?
— J'ai mangé leur pain et leur sel, et ils ont été bons pour moi et pour mon père.
— Valent-ils la peine qu'on leur sacrifie l'espoir d'une joyeuse vie, suivie d'une bonne fin dans la vraie Eglise pour votre salut ?
— Je ne sais ce qu'ils valent, sire comte, mais je sais que je ne- serais pas digne de votre confiance et de votre faveur si je les quittais ainsi.
Victor sentit qu'il avait perdu la partie. Il laissa retomber sa main et sa figure s'assombrit :
- Voilà mon destin, soupira-t-il. Je n'ai jamais rien obtenu de ce que je souhaitais.
— Sire comte, dit Norbert d'une voix émue, je vous supplie de me laisser aller sans discuter davantage. Il m'est très difficile de rester ferme dans ma résolution, lorsque je rencontre votre regard et que j'entends votre voix. Mon désir serait de vous suivre et je ne le peux pas. Mais si je puis jamais vous être utile, même au prix de ma vie....
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— Allez votre chemin. Retournez à Genève, puisqu'il le faut. Que Dieu soit avec vous ! Mais un instant....
Il ôta de son doigt une bague de diamants :
— Prenez ceci en témoignage de mon affection. Si jamais vous avez besoin d'un ami apportez-la moi ou me l'envoyez, et vous verrez que je n'ai pas oublié <( la belle dame de Castelar. »