CHAPITRE XXI Renonciation
Norbert rentra à Genève, la tête haute, le cœur ferme. Pendant plus de deux ans il s'était révolté contre la dure et austère vie genevoise, et avait soupiré après les plaisirs, les aventures, les dangers même qui auraient dû être son lot à lui, fils de gentilhomme. Et maintenant que tous ces avantages lui avaient été offerts, il les avait résolument repoussés. Les avait-il repoussés comme il le croyait, par amour pour son père ? N'y avait-il pas une raison inavouée ? La raison qu'à Genève, il parcourait les mêmes rues et respirait le même air que GabrielleV...
Après être entré par la Porte Neuve, en suivant les vieilles rues familières, il sentit véritablement que Genève était bien une patrie pour lui. Ces Genevois, si austères, avaient agi avec bonté. Rien ne lui avait
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manqué, ni à son père, depuis le jour où ils étaient arrivés sans amis, sans argent, aux portes de leur cité. Et lorsque son père, fait prisonnier, s'était trouvé en grand péril^ n'avaient-ils pas eu souci de lui ? Maître Berthelier n'avait-il pas consenti au plus grand des sacrifices pour le sauver ?
En passant devant l'église de St-Gervais, Norbert, s'avoua même que malgré son aversion pour les pasteurs, il ne détestait pas Maître Poupin qu'il avait entendu prêcher là le dimanche précédent. Quant à Maître Calvin, c'était un homme! Souverain de Genève, souverain de tous les réformés du monde, lui l'exilé, l'avocat de Noyon, dont le frère était un simple reheur. Norbert n'aimait certes pas Jean Calvin mais il était fier de lui comme Français et comme Genevois. Il respectait la force où qu'elle se trouvât, de toute la puissance de sa jeune âme.
Les étoiles brillaient maintenant au-dessus de sa tête, et les guets de la ville suspendaient leurs lanternes à l'angle des rues. Plusieurs boutiques avaient aussi les leurs ou étaient éclairées à l'intérieur. Norbert, affamé, trouva que celle de son confiseur favori était bien séduisante. 11 y voyait de ces délicieux gâteaux qu'un jour il avait osé offrir à Gabrielle. Ah! Gabrielle! Saura-t-elle jamais que pour elle, j'ai couru autant de dangers que Louis et d'autres bravent en France pour leur foi ?
En atteignant sa demeure, Norbert remarqua que la maison était plus éclairée que d'habitude. Sans doute Maître Antoine avait quelqu'un à souper. Il
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souleva le loquet, entra, et alla droit à la chambre à manger.
Tout le monde était à table. Les hommes avaient leur chapeau sur la tête, comme c'était l'habitude en ce temps-là, et la servante Jeannette était assise au bout de la table. De Gaulaincourt releva la tête et dit :
— Tu es en retard, mon fils, et Jaques le fils cadet des Calvin s'empressa de lui donner un tabouret, qu'il plaça entre son père et un étranger assis près de lui. Norbert reconnut le messager qui lui avait remis le billet du comte de Lormayeur. Maître Muscaut le reconnut aussi. Il exprima sa satisfaction d'être avec un jeune gentilhomme aussi adroit que courageux.
— A vous parler franchement, dit-il, vous n'avez pas servi la cause genevoise dans notre pays. Votre nom n'est pas aimé. Vous avez joué un mauvais tour à notre vieux seigneur. Il en a été si furieux qu'il a eu une attaque, dont il ne se remettra jamais complètement. Il nous a défendu l'approche de votre ville. C'est dur pour de pauvres diables qui doivent gagner leur pain et qui savent que, malgré tout le mal que l'on dit des hérétiques de Genève, les ecus genevois sont de bon aloi. Je me suis risqué à venir ici, en cachette. Un homme ne peut pas se nourrir de peaux de chamois^ et j'en ai à vendre de quoi couvrir votre cathédrale tout entière.
L'honnête Maître Muscaut gagnait sa vie en achetant des peaux aux pâtres et aux chasseurs des mon-
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tagnes savoyardes, pour les revendre à un bon prix aux tanneurs de Genève. Il avait comme d'autres un sauf- conduit, délivré par le Conseil, pour aller et venir à son gré, même lorsque les rapports entre le duc de Savoie et les Genevois étaient le plus tendus.
Antoine Calvin était pour lui une vieille connaissance. Muscaut lui réservait les peaux qu'il préférait, sans se soucier du fait qu'elles devaient servir à relier d'abominables bouquins hérétiques.
Après le souper, le jeune Jaques Calvin escorta le marchand avec une lanterne, jusqu'à l'auberge du Cygne Noir. Norbert dit à son père, sans lui rien cacher, ce qui s'était passé entre lui et le jeune comte de Lormayeur, et lui montra la bague qu'il avait reçue.
De Caulaincourt fut très ému. Ainsi son écervelé de fils s'était montré fidèle à son père et au Dieu de 'son père. Il avait été exposé à une grande tentation et il avait su y résister.
— Tu as bien fait, mon fils, dit-il, et cette simple approbation remplit de satisfaction le cœur de Norbert.
— Il me semble que je devrais parler de tout cela à Maître Berthelier. Pensez-vous, père, qu'il soit assez bien ce soir pour m'entendre ?
— Il est certainement mieux aujourd'hui, il n'a pas eu de douleurs et pas de fièvre. Allons le voir !
Berthelier, très pâle et soutenu par une pile d'oreillers, écouta le récit avec beaucoup d'intérêt. Lorsque Norbert se tut, il dit :
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— Tout ceci m'engage à exécuter un projet auquel je n'ai cessé de songer. Avec toutes les formalités légales requises, Gabrielle devrait céder à son cousin le comte Victor de Lormayeur tous ses droits sur le domaine de Castelar.
— Mais, objecta de Gaulaincourt, est-ce qu'une •enonciation faite à Genève sera valable en Savoie ?
Berthelier sourit :
— Si nous réclamions un héritage, nous n'aurions guère chance d'être écoutés. Au contraire, nous renonçons à des droits. C'est différent ! L'acte de renonciation sera valable, je n'en doute pas. Le jeune comte saura gagner l'appui du duc, qui lui fera justice. Maître Muscaut, avant de quitter Genève, devrait parler aux syndics et obtenir d'eux la promesse que la chose se fera. Il en avisera le jeune comte. Il faudrait faire aussi le nécessaire au sujet de la rançon des deux autres prisonniers. La ville doit payer cette dette.
— Cela me concerne, remarqua de Gaulaincourt, mais que puis-je faire ?
— Les Maisonneuve sont riches, dit Berthelier et d'autres aussi nous aideront volontiers. A mon avis, il faut envoyer par Muscaut une lettre au jeune comte, et lui dire ce que nous avons l'intention de faire. S'il accepte, nous agirons.
— Oui, il faut se hâter, approuva Norbert. Si j'ai bien compris, son départ pour l'Espagne est prochain.
— Et il y a aussi une autre raison, ajouta Berthelier. Je désire que le sort de Gabrielle soit fixé le plus
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tôt possible. Cet acte fera plus pour la protéger qu'il n'avantagera le comte de Lormayeur. Aussi longtemps qu'elle aura des droits à l'héritage des de Castelar, elle ne sera pas en sûreté. On peut la réclamer, on peut lui tendre un piège, s'emparer d'elle par la violence. L'acte de renonciation fera d'elle, à l'égard de la loi, ce qu'elle a toujours été au fond du cœur, une vraie enfant de Genève.
De Gaulaincourt approuva le projet de Berthelier, puis se retira :
— Je vois que vous êtes fatigué. Ne causons plus. Je vous souhaite une bonne nuit.
— Bonne nuit, cher ami. Mais encore un instant. Il faudrait faire signer la lettre par les quatre syndics, et que le message parte de bonne heure demain matin. Veuillez y veiller, je vous en prie.
— Je le ferai, soyez sans inquiétude.
— Ah ! voici Gabrielle.... Enfant, salue Monsieur de Gaulaincourt et Norbert, qui vont te rendre un service plus grand que tu ne peux l'imaginer.
Gabrielle les salua et les accompagna jusqu'à la porte. Lorsqu'elle revint, Berthelier était à demi assoupi. Mais son pas léger l'éveilla. Il la regarda.
— Gabrielle, murmura-t-il, ne seras-tu pas contente d'être à moi et à Genève tout à fait ?
— Mon père ! il en a toujours été ainsi.... autant du moins qu'on peut l'être quand on appartient à Dieu.
Une entrevue redoutée