‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 27 sur 38 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Une entrevue redoutée.

Quelques jours plus tard, de Caulaincourt se promenait en long et en large dans la cour de St-Pierre. Sa physionomie exprimait le trouble et l'anxiété. De temps en temps, il s'arrêtait devant le numéro 123, regardait les fenêtres, puis il reprenait sa promenade. Il attendait son garçon. Quand allait-elle prendre fin, cette entrevue redoutée ? Quand Norbert sortira-t-il pour lui raconter ce qui s'est passé ? Maître Calvin, rentré tard la veille d'une absence de quinze jours, avait le matin même fait dire à Norbert de veîiir le voir, en sortant de l'école. De Caulaincourt accompagna son fils jusqu'à la porte.

Il attendit longtemps. La servante qui avait ouvert à Norbert ignorait que son maître avait dû se rendre auprès d'un ami malade. Maître Calvin avait suivi le messager qui était venu l'appeler, en toute hâte, sans avertir personne de son absence. On avait fait entrer Norbert dans la modeste petite chambre, si simplement meublée, où le Réformateur étudiait et recevait ses visiteurs. Norbert resta là, en proie à des réflexions qui n'étaient rien moins qu'agréables. Celles de son père ne l'étaient guère plus. Jean Calvin était l'objet d'une crainte vague, même chez des hommes

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aussi instruits et intelligents que de Caulaincourt. Celui-ci, d'ailleurs, connaissant la fierté de son fils, se demandait s'il avait écouté les remontrances avec toute l'humilité et tout le respect qu'il fallait. Et s'il s'était mal comporté, qu'arriverait-il ?

Norbert parut enfin. Sans doute l'entrevue avait été pénible. Il était pâle, sa figure portait les traces de larmes récentes, ses lèvres tremblaient comme s'il avait encore peine à retenir ses sanglots.

— Oh père ! dit-il, père ! et ce mot était presque un cri.

— Qu'y a-t-il mon fils ?... Es-tu condamné à quitter Genève ? L'air de Genève ne convenait pas, en général, à ceux qui ne pliaient pas sous la volonté de Calvin.

— Moi ? oh non ! il ne s'agit pas de moi, mais de.... de Louis de Marsac.

— Louis ?

— Lui et Peloquin.... Ils s^ont prisonniers à Lyon. De Caulaincourt était très ému. Mieux que Norbert

il savait ce que cela signifiait. Il s'assit sur un des bancs de pierre de la cour et enfouit sa figure dans ses mains. Il ne pouvait parler.

Norbert continuait :

— J'ai attendu dans une chambre tapissée de livres jusqu'au plafond. Sur une table il y avait des plumes, un encrier, beaucoup de papiers, quelquesuns rangés avec ordre, d'autres éparpillés. Je m'assis, et le temps me parut mortellement long. Alors j'allai à la fenêtre qui donne sur un beau jardin plein de

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fleurs. Des fleurs ! QueUe surprise ! Je n'aurais jamais cru que Maître Calvin se souciât d'en avoir. J'étais là, dans l'embrasure, caché sans doute par les rideaux, lorsqu'il rentra. Il ne me vit pas et me tourna le dos pour examiner les papiers épars sur la table. Je ne savais que faire, craignant de le déranger. Sous une pile de papiers, il trouva enfin ce qu'il cherchait, une lettre non décachetée, qu'il n'avait probablement pas vue la veille et dont on venait de lui parler sans doute. Il coupa le cordon de soie avec le couteau qu'il avait à sa ceinture, brisa les cachets et lut. Alors, alors, chose étrange !...

II murmura :

— De Marsac ! Peloquin ! et peu après :

— Mon Dieu ! Et je le vis pleurer. Père, je sais maintenant que Maître Calvin n'est pas insensible, qu'il sait souffrir avec ceux qui souffrent. A un mouvement que je fis, il releva la tête et me regarda fixement. Une sorte de masque sembla recouvrir alors ses traits, comme un guerrier baisse la visière de son casque avant de combattre. Il me demanda :

— Qui es-tu, garçon, et comment te trouves-tu ici?

— Je suis Norbert de Caulain court et je suis ici d'après votre ordre.

— Oui, c'est vrai.... Mais je te prie de me laisser seul. Reviens demain, à la même heure.

Mais je ne pouvais m'en aller ainsi, avec ce nom (( de Marsac » qui sonnait encore à mes oreilles. Je lui dis :

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— Je vous supplie de me pardonner, mais Louis de Marsac a été un frère pour moi. Dites-moi, je vous en prie, ce qui lui est arrivé.

Il me regarda un moment en silence, puis me dit:

— Attendez ! J'attends, respirant à peine, les yeux fixés sur son visage, tandis qu'il relisait la lettre. Il parla enfin '-

— Louis de Marsac et Denis Peloquin sont en prison à Lyon pour avoir prêché la Parole de Dieu et rendu témoignage à Jésus-Christ. Ils sont pleins de foi et de courage. Louis me l'écrit. Dites-le à ses amis.

Je pensais que c'était là une manière de me congédier. Je fis une révérence et me dirigeai vers la porte. Il me rappela : Quant à ce qui te concerne, Norbert de Gaulaincourt.... Je ne puis me rappeler exactement ses paroles.... Mais leur sens ne m'échappera jamais. J'en ai été comme pénétré au moment où il me parlait. Il m'a fait comprendre surtout que nous ne sommes pas en ce monde pour notre bon plaisir, ni pour venir en aide à nos amis comme il nous plaît, mais que nous y sommes pour faire la volonté de Dieu, à l'exemple de Louis de Marsac. Il m'a recommandé de prier pour lui.

— Norbert, ces nouvelles sont accablantes.... Je pense que Louis n'a point laissé d'intime ami ici.

— Non, mais il y a Gabrielle....

De Gaulaincourt ne comprit pas tout de suite, car il n'y avait pas eu de fiançailles. Mais Norbert ne savait que trop, car c'était à ce même endroit où ils

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se trouvaient que Louis l'avait prié de veiller sur Gabrielle en son absence. L'expression de son visage révéla, tout à coup, bien des choses à son père. Ils retournèrent en silence à la maison.

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