‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 28 sur 38 · CHAPITRE XXIII Le message de Norbert · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII Le message de Norbert

Norbert guetta anxieusement le retour de son père qui était allé chez les Berthelier, leur communiquer la triste nouvelle. Antoine Calvin, auquel on avait tout raconté, ne l'attendait pas avec moins d'impatience.

De Caulaincourt parut enfin.

— J'ai l'impression, dit-il, d'avoir prononcé une condamnation à mort.

— Berthelier sait-il tout ? demanda Antoine.

— Pas encore, mais elles ne pourront le lui cacher. Sœur Claudine pleure, Marguerite prie....

— Mais Gabrielle ? père, Gabrielle ? dit Norbert.

— Elle ne pleure ni ne gémit, parce qu'elle ne le peut pas.

— Prions, dit Antoine.

— Ah! oui, de tout notre cœur, c'est la seule chose que nous puissions faire.

— La seule? demanda Norbert à voix basse.... Et brusquement :

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— Père, avec ton assentiment, je partirai pour Lyon.

— Allons ! mon garçon, ce n'est pas le moment des paroles oiseuses et des plaisanteries.

— Jamais je n'ai parlé plus sérieusement. Je partirai. Je te prie de ne pas m'en empêcher. Maître Antoine, veuillez demander à Maître Calvin qu'il me confie une lettre pour les prisonniers.

— Mais vous allez jouer là votre vie !

— Serais-je le seul homme, à Genève, qui aurait risqué sa vie pour la bonne cause ?

— Norbert, jusqu'à présent, en dépit de tout, tu as été un fils bon et obéissant. Vas-tu devenir maintenant effronté et rebelle ?

— Père, je t'en prie.... Je sens en mon cœur une force qui me pousse à partir.

Le visage de Norbert exprimait une détermination inébranlable. Son père ne l'avait jamais vu ainsi. Antoine Calvin quitta la chambre sans bruit. Il pensait : Une fois seul avec son père, le jeune homme s'attendrira.

— Père, si tu m'aimes, laisse-moi partir,

— Mon fils, aujourd'hui et demain, je prierai et jeûnerai.

— Oui, père, aujourd'hui et demain, tu me donneras ta bénédiction, tu me laisseras partir.

Le lendemain, entre dix et onze heures, Norbert frappa à la porte des Berthelier et demanda à Marguerite s'il pouvait voir Gabrielle.

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— Oui, je pense, dit la vieille servante. Elle vaque à son ouvrage comme d'habitude, elle n'a pas versé une larme.

— Est-ce que Maître Berthelier sait?...

— Bien sûr.... Entrez, Maître Norbert.

Les yeux secs et fixes, Gabrielle semblait demander : Pourquoi chercher à me distraire de ma tristesse?

Sans mot dire, Norbert tira une lettre de sa manche et la lui montra. L'adresse d'une écriture ferme, claire, mais irrégulière, portait : A Maître Jean Lyne de St-Gall, marchand de soieries et de velours, à Lyon.

— Lyon? dit Gabrielle en tressaillant.

— J'y vais. Maître Calvin m'a confié cette lettre.

— Gomment est-ce possible ?Vous risquez votre vie, Norbert.

Il se mit prescjue à rire.

— Chacun risque sa vie tous les jours. Mais en vérité le danger n'est pas grand. J'irai d'abord à Gex, où j'obtiendrai un passe-port des Bernois qui ont de bons rapports avec les Français. Le prétexte sera que j'ai des lettres à porter à Maître Lyne de St-Gall. En outre, je suis Français. Il n'est donc pas question de danger à courir.

— Et ce .n'est rien en comparaison du danger que vous avez couru une fois pour moi, en effet, acheva Gabrielle.

Puis secouant la tête :

— Je ne puis lui écrire, continua-t-elle. Mais, diteslui que Dieu est avec lui. Il n'est pas nécessaire de lui dire que nous prions pour lui ; il le sait. Mais vous

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pouvez lui dire ceci : (car nous sommes comme au bord d'une tombe) que je l'aime, que je l'ai aimé et que je l'aimerai toujours.

Cet aveu fut fait simplement, sincèrement, sans timidité, sans embarras.

— Donnez-moi un souvenir pour lui.

— Que vous donner ai-je ?...

Elle prit à sa ceinture les petites tablettes d'ivoire qui y étaient suspendues avec ses ciseaux, son couteau et ses clefs :

— C'est un présent de lui, dit-elle, mais attendez, je veux y écrire quelque chose.

Avec la pointe de ses ciseaux, elle grava ces mots : Jusqu'à l'aurore sur l'une des tablettes d'ivoire, qu'elle remit à Norbert.

— Adieu, cher Norbert, Dieu vous bénisse et vous récompense ! dit-elle en lui tendant la main.

Avec autant de respect que de tendresse, Norbert y appuya ses lèvres et prit congé.

A son retour à la maison, il apprit qu'Antoine Calvin avait réussi à persuader son père. De Caulaincourt ne pouvait du reste refuser son consentement, alors que Calvin avait donné son approbation au projet de Norbert.

Le risque à courir n'était pas très grand. Le jeune homme s'était déjà montré adroit, habile, et à Lyon il serait sous la sauvegarde de Maître Lyne, l'ami bien connu de Maître Calvin qui avait toute confiance en lui. Norbert emporta la dernière résistance, en ajoutant :

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— Si je vois que je puis aller en France en toute sécurité, je retournerai un jour à Gourgolles pour t'apporter des nouvelles des nôtres.

Il partit donc, portant à ceux qui étaient en prison pour leur foi les prières et les sympathies de tout Genève. Savoir que plusieurs de ses enfants étaient dans des cachots à l'étranger, attendant la mort, était chose trop commune pour troubler profondément la vie dans la cité genevoise, mais par dessous les petits événements de chaque jour, il y avait un courant profond de sincère sympathie.

Toutefois, les affaires communales étaient alors très absorbantes encore. La ville avait échappé à un très grand danger. Elle avait réussi à écraser le parti des Libertins, prouvant ainsi qu'en rejetant le joug de Rome, elle n'entendait pas s'affranchir des règles de la morale et de la piété.

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