‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 29 sur 38 · CHAPITRE XXIV Lyon · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV Lyon

Le voyage de Norbert s'accomplit sans incident. Qu'aurait-il pu arriver à un jeune commis, venu du territoire bernois à Lyon, pour remettre des papiers d'affaires à son maître, honnête citoyen de St-Gall ?

En arrivant à Lyon, Norbert descendit à l'hôtel que lui avait recommandé le maire du Rellay, venu

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aussi à Lyon avec sa femme et ses filles pour assister au mariage d'un parent. Cette famille avait aimablement invité Norbert à chevaucher en sa compagnie.

Norbert veilla à ce que son cheval fût bien soigné dans les écuries du ce Dragon Vert », soupa ensuite, puis s'informa de Maître Jean Lyne de St-Gall, négociant en soiries. Les valets de l'hôtel ne connaissaient personne de ce nom, mais confiant dans sa bonne étoile, Norbert sortit et s'en alla à la découverte.

Un peu ahuri par le va-et-vient d'une grande ville, il erra dans le dédale des rues. Aucun des passants auxquels il s'adressa ne connaissait Maître Jean Lyne. Quelqu'un enfin lui indiqua de quel côté était le quartier marchand ; mais il se trompa, prit une voie pour une autre et déboucha tout à coup sur une vaste place entourée de grandes et belles maisons, toutes bâties en retrait avec un préau ouvrant sur la place. Norbert pensa que là, sans doute, habitaient les puissants et les riches de la ville :

— Si je frappais à l'une de ces portes pour demander à parler à un marchand de soieries, le portier prendrait cela pour une insulte et me jetterait à la porte ! Je me demande comment ces maisons sont à l'intérieur.

Norbert se trouvait devant une porte cochère ouverte. Il vit une cour agréable, avec une fontaine au centre et des plates bandes fleuries tout autour. Il s'arrêta un instant, charmé par le son d'une mandoline, dont jouait avec talent un musicien invisible.

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Poussé par la curiosité, Norbert fit quelques pas en avant et aperçut un jeune homme, assis sur un banc, à l'endroit le plus frais et le plus verdoyant de la cour et vêtu avec élégance de velours et de dentelles. Il était trop absorbé pour prendre garde à l'intrus.

Mais comme Norbert approchait encore :

— Qui va là ? demanda le musicien.

— Je suis étranger. Veuillez m'excuser. La porte était ouverte et, attiré par l'air que vous jouiez, je me suis risqué jusqu'ici pour mieux entendre.

— Il n'y a pas besoin d'excuses, mais qui me parle ?... Je suis aveugle.

— Pardonnez-moi... Je suis un jeune Suisse commis et serviteur de Maître Lyne, un marchand de St-Gall. Je suis arrivé à Lyon, ce soir, et je cherche sa demeure.

L'aveugle dit d'un ton surpris :

— Vous cherchez Maître Lyne? Etrange! Etrange! Vous m'êtes sûrement envoyé....

— Non pas. Personne ne m'a envoyé. Je n'ai pas même l'honneur de savoir à qui je parle.

— Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que moi aussi je désire aller chez Maître Lyne. Allons ! nous nous aiderons l'un l'autre, je vous dirai les noms des rues à suivre et vous me guiderez. Donnez -moi la main.

Norbert accepta avec joie, en s'étonnant toutefois qu'un jeune homme qui semblait être riche, n'eût aucun serviteur auprès de lui et dût s'adresser pour

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se tirer d'embarras, à un inconnu, au premier venu.

— A droite, lui dit son compagnon lorsqu'ils franchirent le portail. Et peu après :

— A gauche, suivez cette rue à l'angle de laquelle se trouve une madone.

Tandis qu'ils allaient, deux gentilshommes les croisèrent. L'un d'eux cria :

— Holà ! de Marsac, qu'est-ce qui vous fait sortir si tard ?

De Marsac ! Norbert fut tenté, dans son étonnement, de crier ce nom à son tour. Il n'écouta pas la réponse :

— Je me promène pour mon plaisir.

Ni la riposte :

— Qu'avez-vous fait de votre fidèle ombre Grillet ? Mais il entendit son compagnon répondre :

— Il est malade.

Et il sentit une pression de sa main qui signifiait : « Continuons ! »

Il obéit machinalement, réfléchissant. Que devaitil dire? Que devait-il faire? Gomment savoir si ce gentilhomme était ou n'était pas un parent de son ami? Et, chose plus importante encore, comment savoir s'il avait les mêmes convictions religieuses ? Enfin il hasarda une remarque :

— Je crois, noble seigneur, que mon maître a une grande considération pour une personne qui porte le même nom que vous.

— Gomment pouvez-vous savoir cela? Vous venez d'entrer à son service, et vous n'habitiez pas Lyon auparavant.

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— Au pays d'où je viens, il y a beaucoup de Français qui ont des amis ici, répondit prudemment Norbert.

— Il n'y a pas beaucoup de Français à St-Gall. A Berne, davantage. Mais, par hasard, seriez-vous de Genève....

— Si j'étais de Genève, je n'irais pas le crier sur les toits. Pas ici, du moins, où les Genevois sont haïs à cause de leur religion.

— Vous serez haïs de tous à cause de mon nom, cita le jeune aveugle à voix basse.

Norbert qui connaissait ce passage de l'Ecriture, se hâta d'ajouter :

— Mais celui qui endurera jusqu'à la fin sera sauvé.

— Ah ! endurer jusqu'à la fin !.... soupira son compagnon. Mais, ne sachant s'il pouvait se fier à Norbert, il ajouta : Vous autres de Berne ou de tout autre des « dignes cantons » vous n'avez rien à craindre ici. Berne est une bonne amie de la France et, si les gens qu'elle nous envoie ici ne sont pas très zélés pour la messe et la confession, les Lyonnais fermeront les yeux et seront, à cet égard, presque aussi aveugles que moi.

— Oui, et ils se rattrapent sur les Genevois ou sur les Français exilés qui reviennent ici.

— J'en sais malheureusement un, deux même, qui portent le même nom que moi....

— Deux ! s'écria Norbert.

— Ne parlez pas si haut. Prenez garde aux passants.... L'un d'eux est mon propre frère.

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Norbert dit avec émotion :

— Louis de Marsac, mon meilleur ami, n'a ni frère ni sœur.

— Je ne parle pas de lui. Il est mon cousin. Je parle de Henri de Marsac, mon frère.

— Et de Louis votre cousin, que savez-vous ?

— Je sais qu'il est dans un cachot, condamné à mort, c'est probable ! Mon frère bien-aimé partage et partagera son sort.

— N'y a-t-il aucun espoir pour eux? demanda Norbert.

— Aucun, sauf s'ils consentent à renier leur foi. Vous disiez que mon cousin était votre meilleur ami....

— Il est mon meilleur ami, corrigea Norbert.... Je puis maintenant vous confier toute la vérité. Je suis de Genève. J'arrive de Gex, muni d'un passeport bernois. Je suis ici, avec l'espoir de revoir Louis de Marsac... quand ce ne serait que pour la dernière fois !

— Comme moi. J'espère, avec l'aide de Maître Lyne, revoir mon frère.

— J'aurais cru qu'un gentilhomme comme vous....

— Je ne puis rien sans l'appui de mon père. Or il ne veut rien faire. Il hait l'hérésie, et d'une haine cent fois plus intense depuis qu'elle cause la perte de son fils aine. Cependant il espère encore que la solitude, la souffrance et surtout l'horreur d'être brûlé vif agiront sur l'âme d'Henri, et le fléchiront. Mais moi, je sais bien qu'il ne faiblira pas.

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— Louis et son cousin sont-ils dans le même cachot?

— Cette consolation leur est refusée. Mais bientôt ils seront réunis dans le ciel, tandis que moi, malheureux.... Je vais vous raconter comment cela est arrivé. Louis prêchait ici en secret. 11 ne chercha pas à nous voir, pour îie pas nous compromettre. Mais mon frère apprit sa présence à Lyon, et le fit venir à la maison. Mon père, bien que sachant que Louis venait de Genève, n'y fit aucune allusion. Louis put donc librement causer chez nous avec Henri et avec moi. Il donna à mon frère un Nouveau Testament en français. Henri avait l'habitude de me lire à haute voix des romans, des livres de chevalerie. 11 me lut alors la Parole du Seigneur et de ses apôtres. C'est une bonne Parole et nous apprîmes à l'aimer.... Oh Dieu! pourquoi faut-il que mon frère nous soit enlevé ? Et que moi, l'aveugle, l'inutile, je reste?

Norbert ne savait que répondre ; un instant, ils marchèrent en silence. Ambroise de Marsac demanda:

— Où sommes-nous à présent ?

Norbert décrivit l'endroit.

— Nous sommes presque arrivés. C'est ici la rue.... La troisième maison après le coin.... Au-dessus de la porte se balance une enseigne portant les armoiries du canton de St-Gall et le nom de Jean Lyne, négociant en soieries.

— Nous y sommes, dit Norbert.

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— La boutique est sans doute fermée. Frappez à la porte et lorsque on ouvrira, donnez mon nom, Ambroise de Marsac.

Norbert obéit et ils furent introduits dans une chambre dallée, au rez-de-chaussée. Peu après, l'honnête citoyen de St-Gall les rejoignit. C'était un homme d'âge moyen, à figure fine et bienveillante. Sans prendre garde à Norbert qu'il prit pour un subalterne il s'adressa au jeune de Marsac, lui parlant avec compassion.

— J'ai des nouvelles à vous donner. Enverrai-je votre guide boire un verre avec mes serviteurs ?

— Pardon, Maître Lyne, il est commis et, si je ne me trompe, quelque chose de plus. Je lui suis reconnaissant. C'est grâce à lui que j'ai pu venir ici. Le seul de nos serviteurs à qui je puisse me fier est malade. Vous pouvez parler librement en la présence de ce jeune homme.

Voyant que le marchand hésitait à parler, Norbert, malgré son anxieux désir de savoir, eut le tact de sortir de la chambre sans en être requis. La conversation fut assez longue. Quand la porte s'ouvrit. Maître Lyne appela : Silvestre ! Un vieux domestique répondit à cet appel. Il lui fut ordonné de se procurer une lanterne et d'attendre à la porte Ambroise de Marsac.

Lorsque l'aveugle traversa le vestibule, conduit par maître Lyne, il demanda :

— Mon guide est-il ici ?

— Me voici, dit Norbert.

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— Je vous remercie. Nous nous retrouverons.... Je n'en puis dire davantage.... Les nouvelles sont accablantes....

Maître Lyne pria le jeune inconnu d'entrer dans la chambre basse :

— Maintenant, dit-il, qui êtes-vous ? De quel message êtes-vous chargé ?

— Je suis Norbert de Gaulaincourt, de Genève. Voici ce que j'ai à vous remettre en mains propres.

Norbert tira d'une poche secrète, sous sa veste, la lettre de Maître Calvin.

Le marchand reconnut l'écriture. Il tira son couteau, coupa le cordonnet de soie, brisa les cachets. Une seconde lettre en tomba, adressée à messieurs Louis de Marsac et Denis Peloquin.

Le digne marchand mit un certain temps à déchiffrer la courte lettre de Jean Calvin. Quand il eut fini :

— Maître Calvin m'écrit que c'est sur votre demande que vous êtes venu ici, et qu'on peut tout à fait se confier à vous.

Norbert tressaillit de joie et d'orgueil.

— Pourquoi avez-vous désiré venir? poursuivit le marchand.

— Parce qu'il faut que je revoie Louis de Marsac.

— Hélas ! oui, vous le reverrez. Vous arrivez à temps. La sentence a été prononcée aujourd'hui même.

Ils se regardèrent tristement. Norbert ne demanda pas qu'elle était la condamnation. Il dit simplement :

— Quand ?

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— Le jour n'est pas fixé. Denis Peloquin sera envoyé dans sa province. Les deux de Marsac et un frère dans la foi, Stéphan Gynet, seront exécutés ici.

— Oh ! maître, je vous en supplie, ayez-moi la permission de voir Louis. C'est mon ami le plus cher. En outre j'ai un souvenir à lui remettre.

— D'un parent?

— Non, d'une jeune fille. Ils n'étaient pas fiancés. Mais... Oh ! je vous en prie.... Que je puisse le voir un instant !

— Je ne puis pas obtenir une permission.... Nous nous y prenons d'une autre manière.... Vous re verrez donc votre ami, si j'ai quelque pouvoir. Le geôlier chef m'est attaché. Je vous enverrai à lui comme mon serviteur, porteur d'aumônes et de dons pour les prisonniers, et à ma requête il vous ménagera une entrevue. Laissez-moi réfléchir. C'est demain dimanche, nous pourrions peut-être.... Mais non, Rondel sort demain pour voir ses amis et sans lui, nous ne pouvons rien.... Il y a aussi le pauvre Monsieur Ambroise qui supplie.... Maintenant que la sentence est prononcée, peut-être son père se déciderat-il à intervenir et l'on pourra alors se passer de mon aide.... Changeant de ton. Maître Lyne demanda : Monsieur, avez-vous soupe ?

— Oui, dit Norbert, je suis à l'auberge du Dragon Vert.

— J'espère que vous me ferez l'honneur de loger chez moi. Lorsque Sylvestre reviendra, avec votre permission je l'enverrai chercher votre bagage.

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Norbert le remercia :

— Je n'ai qu'un portemanteau de selle, dit-il.

— Et un cheval?... Puisqu'il est tard, nous ferons le nécessaire demain.

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