‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 30 sur 38 · CHAPITRE XXV En prison · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV En prison

Le soir du jour suivant, Lyne dit à Norbert :

— Ce jour a été terrible pour les de Mar sac. Le vieux père est désespéré. Il donnerait maintenant tout ce qu'il a pour sauver son fils du bûcher. Il est allé, avec le gentilhomme aveugle, le voir dans sa prison. Il l'a supplié d'abjurer, tandis que le frère lui adressait de douces paroles de consolation, bien que lui-même fût inconsolable. Pour vous, je n'ai pu rien faire encore. Mais j'ai fait remettre la lettre de Maître Calvin à Peloquin, qui la fera parvenir à Louis de Marsac.

Un énervant jour d'attente s'écoula encore. Mais le mardi matin, Maître Lyne appela Norbert et lui proposa de changer d'habits avec son apprenti, si cela ne l'ennuyait pas.

— Je changerais de vêtements avec le bourreau s'il le fallait, pour arriver à mes fins, dit Norbert.

— Allez donc vers Renaud qui vous donnera les siens.

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Norbert alla et revint après avoir revêtu les habits de l'apprenti. Jean Lyne lui donna à porter un grand panier rempli de vivres.

— Ce sont des aumônes pour les pauvres prisonniers, dit-il. Portez-les de ma part.... Je vous accompagne.

Ils s'acheminèrent vers la prison, Norbert marchant derrière son maître. Ils arrivèrent bientôt devant le sombre portail. Maître Lyne sonna et demanda Maître Rondel. Maître Jean Lyne était bien connu de tous les geôliers. Il pouvait entrer avec son compagnon sans subir de questions. Mais il dit au portier, avec un sourire et en jetant un coup d'œil au panier :

— N'oubliez pas de faire votre devoir, Jaques.

Et Jaques pour la forme, plongea la main parmi les vivres et les bouteilles, la retira et dit: (( Passez,» d'un air d'autorité et de * satisfaction, accrue sans doute par quelque chose qui lui avait été glissé dans la main.

Maître Lyne et Norbert furent introduits dans un parloir.

Norbert remarqua qu'il y avait des tableaux aux murs : Une Vierge et l'enfant Jésus, St-Jean avec le Christ, St-Jérôme dans le désert. Tandis qu'il les examinait, le geôher chef entra, homme mince, timide, tout à fait différent du portrait qu'on se fait de ses semblables. Maître Lyne et lui se saluèrent comme de vieux amis et entamèrent une conversation à laquelle Norbert ne comprit rien, sinon qu'il

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s'agissait d'argent et de marchandises. Mais il prêta l'oreille quand il entendit Maître Lyne qui disait :

— Vous m'obligeriez particulièrement, et je saurai m'en souvenir, si vous permettiez à ce jeune homme de voir son ami, M. Louis de Marsac et d'avoir avec lui quelques minutes d'entretien.

— Vous savez. Maître Jean, que je ne puis rien vous refuser. Votre apprenti pourra parler au pauvre gentilhomme, mais quant à \e; voir.... Il frissonna en secouant les épaules. Je n'y vais pas moi-même. Ce n'est pas dans les obligations de mon métier et il y a des choses impossibles à un homme sensible.

Il souffla dans un sifflet d'argent qui pendait à sa ceinture. Un gardien parut qui fut chargé de conduire Norbert « au secret ».

Après avoir glissé, tâtonné en descendant un escalier en colimaçon, de Caulaincourt se trouva dans une cellule, un trou plutôt qu'une chambre. Il lui semblait être descendu aux entrailles de la terre. A la lueur de la torche que portait le gardien, il ne vit d'abord qu'un plancher dégoûtant, des murs, et en levant les yeux, des barreaux, une profonde fenêtre en fissure, donnant sans doute sur un fossé. La cellule était vide.

— Ah ! dit le gardien, on a mis ailleurs le prisonnier qui était ici. On a découvert un trou dans le mur par lequel il pouvait communiquer avec la cellule qui se trouve au-dessous.

— Au-dessous V répéta Norbert, en frissonnant.

— Oui, au-dessous. Si je comprends bien, c'est

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M. Louis de Marsac que vous voulez voir et non l'autre gentilhomme du même nom qui, plus riche et à. cause de son père, a été mis dans une bonne chambre.... prenez garde aux rats!

L'avis n'était pas inutile. Norbert suivit le gardien en distribuant de furieux coups de pied à droite et à gauche. Il eut à descendre un escalier 'tortueux. Il respirait de l'humidité glacée comme la mort et mêlée d'une odeur de pourriture.

Le gardien lui dit gaîment :

— Nous y voici.

Une lourde clef grinça dans la serrure. La porte s'ouvrit et à la lueur de la torche, Norbert aperçut un être couché par terre. Puis la lueur s'éteignit, la vision disparut : le gardien avait refermé la porte et restait dans le corridor en sentinelle. Il avait accepté que les deux amis soient seuls.

— Louis ! balbutia Norbert ! Louis !

— Qui est ici ? demanda une voix brisée et faible.

— Louis^ c'est moi, Norbert, ton ami.

Une main glacée chercha la sienne, deux maigres bras l'entourèrent, et les deux amis s'étreignirent silencieusement. Et tout à coup, Louis de Marsac, le ferme, l'indomptable, qui n'avait craint ni l'épée, ni la prison, ni la torture, ni le bûcher, sanglota sur l'épaule de Norbert qui, sans trouver une parole de consolation, pleura avec 1-ui.

Louis fut le premier à redevenir maître de luimême:

— Je ne croyais pas être si faible, dit-il. C'est une

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étrange manière de t'accueillir. Cher Norbert, comment as-tu pu venir ici ?

— Maître Calvin m'a confié une lettre que, selon Maître Lyne, on a dû te faire parvenir.

— Oui on me l'a lue, et j'ai écrit. On me permet quelquefois d'avoir une lumière, pendant que je mange, et Maître Lyne m'a fait parvenir du papier, de l'encre et des plumes, cachés dans une miche de pain. C'est ainsi que j'ai pu écrire la lettre que je te donnerai. Les paroles de Maître Calvin descendent au plus profond du cœur, mais ce que j'ai dans le cœur, je ne puis le lui écrire. Les mots sont incapables d'exprimer l'inexprimable.

— Louis, tu veux dire, sans doute, que tu lui pardonnes ?

— Non, non, pas de pardon. A-t-on à pardonner quelque chose à ceux qui vous donnent une couronne.

— Oui, une couronne d'épines ! s'écria Norbert.

— Et un étroit, un inexprimable unisson avec Celui qui l'a portée pour moi.

— Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce que tout cela signifie ? Louis je n'y comprends rien. Toi, si jeune, et qui devrais être si désireux de vivre, toi, renoncer à tout sans un murmure. Tu attends la mort, et quelle mort ! Et non seulement tu espères la joie dans l'au-delà, mais tu semblés être heureux, d'une félicité qui efface toutes les souffrances....

— La gloire éternelle efface tout !

— Oui, quand le combat a pris fin, quand la victoire est remportée, mais ici, maintenant....

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— Ici, maintenant. J'ai avec moi Celui qui est la gloire éternelle : Dieu !

Norbert se tut, grave et ému, comme s'il sentait^ lui aussi, cette Présence en ce souterrain. Louis continua :

— J'en suis arrivé à aimer les ténèbres de ce cachot. Elles sont comme un voile qui me permet de n'être pas ébloui. Il demeure dans les ténèbres bien qu'il soit la Lumière. Ce n'est que peu à peu que nous arrivons à contempler sa gloire sans en être aveuglé !... Bien que je ne te voie pas, je puis toucher ta main et savoir que tu es là, Norbert. Il en est de même avec Lui.

— N'as-tu jamais ni doute, ni crainte ?

— Je n'ai jamais douté de Lui. Des doutes et des craintes, certes j'en ai eus. Oui, j'ai traversé les flots profonds, mais alors même II était avec moi et ne m'a pas abandonné. Ce qui m'est le plus amer.... Norbert tu connais le fond de mon cœur.... Tu te souviens de notre conversation, quand je quittai Genève ?

— Oui, Louis, j'ai quelque chose à te dire à ce propos.

— Parle donc, il me tarde de t' entendre.

— Voici, dit Norbert. Et il mit dans la main de son ami les petites tablettes d'ivoire, que lui avait données Gabrielle. De Marsac les reconnut au toucher.

— Tu ne peux pas voir ce qu'elle a écrit sur l'une d'elles. Elle y a gravé ces mots : Jusqu'à l'aurore. Elle ajouta : Dites-lui que Dieu est avec lui et qu'il sera bientôt avec Dieu, dans Sa joie et dans Sa gloire.

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— Cœur fidèle, murmura Louis, cœur brave, fidèle et pur.

Les larmes étaient de nouveau prêtes à couler, mais il les refoula comme si un rayon de soleil intérieur les eût séchées :

— Norbert, murmura-t-il, dis-lui que Celui qui m'a consolé la consolera elle aussi.

— Que puis-je faire pour toi, Louis ?

— Quand tu retourneras à Genève, raconte-leur comment je suis. Si tu peux rester ici jusqu'à la fin, j'en serai heureux. L'idée d'avoir près de soi une fraternelle sympathie est très douce. Mais cela ne doit pas te retenir ici, toutefois. J'aurai toujours Quelqu'un près de moi. Je ne crains rien, mon Guide ne m'abandonnera pas.

Il s'arrêta un moment, puis il reprit:

— Dis à Gabrielle qu'elle a une part dans toutes mes pensées ; que j' emporte cet amour là où j'irai, puisque je ne périrai pohit. Dis-lui de ne pas s'affliger. La mort n'est qu'un passage et non une fin. Dislui....

La porte venait d'être ouverte :

— Messieurs, dit le gardien, il faut vous séparer. Vous m'accorderez que je vous ai fait bonne mesure.

Norbert tira à la hâte de son panier les provisions qu'il avait apportées pour Louis, et celui-ci lui remit sa lettre pour Calvin.

Les deux amis s'embrassèrent encore.

— Nous nous reverrons, dit Norbert.

— Oui, ici-bas ou ailleurs !

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