‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 31 sur 38 · CHAPITRE XXVI A la cathédrale · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI A la cathédrale

Après avoir raconté à Maître Lyne son entretien avec Louis et lui avoir confié la précieuse lettre destinée à Maître Calvin, Norbert se dirigea vers la cathédrale.

Il gagna une petite chapelle, s'agenouilla sur les marches de l'autel. C'était la première fois de sa vie qu'il s'agenouillait devant Dieu volontairement, en en sentant réellement le besoin.

Il se disait :

— C'est donc vrai ! Louis a avec lui, au fond de son cachot, quelque chose de plus fort que tout ; quelque chose dont ne le peuvent priver ni la douleur, ni la crainte, ni la mort ; quelque chose qui non seulement le rend fort, mais le rend heureux^ l'emplit de paix et de joie, d'une paix qui passe tout entendement, d'une joie inexprimable. Quelque chose ? Non, Quelqu'un. Quelqu'un qui se tient près de lui dans sa prison. Quelqu'un qui se tiendra près de lui sur le bûcher....

Quelqu'un était entré dans la petite chapelle et observait Norbert. Celui-ci se releva et se trouva en face d'un homme âgé, vêtu comme un serviteur de gentilhomme. Cet homme avait l'air malade, triste. Il s'inclina poliment.

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— Que désirez-vous? demanda Norbert, surpris.

— Monsieur, je suis le domestique de M. Ambroise de Marsac.

— Ah ! qu'avez-vous à me communiquer ?

— J'ai un message de M. de Marsac père.

De Caulaincourt, sachant les dispositions de ce gentilhomme à l'égard des réformés, en conçut quelque alarme.

— Je ne sais ce que pourrait avoir à me dire Monsieur de Marsac. Je ne le connais pas.

— Rien qui puisse vous être désagréable, sans quoi je ne m'en serais pas chargé. Je ne suis pas à son service ; je suis le serviteur de M. Ambroise.

— Vous appelez-vous Grillet ?

— Baptiste Grillet, en effet, pour vous servir.

— Que puis-je pour votre maître?

— Beaucoup ! M. de Marsac, père, jusqu'ici si dur, si inflexible, est maintenant brisé. Que son fils, son premier-né soit condamné à mort, jusqu'à présent il n'avait pas voulu en admettre la possibilité, malgré tout ce qu'on lui disait pour l'engager à faire des démarches. Il s'obstinait à croire qu'à l'approche de la mort, M. Henri abjurerait.... Et actuellement il craint de perdre ses deux fils, car M. Ambroise a les mêmes convictions que son frère et, dans son angoisse de perdre ce frère qu'il adore, il se trahira sûrement. Les prêtres nous tomberont dessus.

— Oh ! mais, son infirmité le protégera. Grillet secoua la tête :

— Rien ne peut protéger un hérétique.

lô

226 Chapitre XXVI

— Gomment puis-je être utile à M. de Marsac ?

— En emmenant M. Arabroise avec vous à Genève.

— Voudra-t-il venir ?

— M. Ambroise ? s'il ne peut pas mourir comme son frère, son bonheur sera d'aller dans ce nid d'hérétiques....

— Je pensais que vous partagiez les convictions de votre maître.

— Je ne sais trop que penser et, en vérité, dans ma position de serviteur, je ne crois pas avoir le droit de penser, mais seulement celui de faire ce que mes maîtres m'ordonnent de faire.

— Ghacun a le droit de penser, répondit Norbert, l'enfant de Genève.

— Après tout, conclut le valet, je souhaite de partager le sort de mon maître dans l'autre monde, comme dans celui-ci. Je l'ai servi dès sa plus tendre enfance, et si le bon Dieu a jugé bon de le priver de la vue, il lui a accordé, par contre, un excellent cœur et une belle intelligence.

— Alors, s'il vient à Genève, vous y viendrez aussi ?

— Certainement. Mon maître se chargera de tous les frais du voyage. A Genève, nous ne serons une charge pour personne. Je ne doute pas qu'on ne trouve à Genève de bonnes hôtelleries et des logements convenables.

— Certainement, mais alors même qae vous arriveriez, votre maître et vous, sans ami et sans le sou, comme mon père et moi, et tant d'autres encore.

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toutes les maisons de Genève vous seraient ouvertes et tous les habitants seraient prêts à vous donner abri et nourriture.

— Vous êtes des gens extraordinaires, et je vois bien, dit Grillet naïvement, que ce qu'on raconte est faux. Est-il possible que vous adoriez le diable et que vous vous adonniez en secret à d'horribles pratiques, ou que ?...

Norbert se sentait envahir par la colère. Aussi coupa-t-il court à ce verbiage, innocent écho d'odieux mensonges.

— Quand désirez vous partir ? demanda-t-il.

— M. de Marsac voudrait nous voir partir tout de suite. 11 craint que M. Ambroise ne se compromette. Mais je crois que rien ne pourra décider M. Ambroise à quitter Lyon avant.... la fin !

— Je le crois aussi.

— Ce sera samedi prochain, ajouta très tristement Grillet.

— En êtes-vous sûr ?

Grillet fit a. oui » de la tête, et ils restèrent tous deux muets et mornes.

Le serviteur reprit :

— Nous pourrons partir dimanche. Ce jour-là les gens vont à la promenade. Nous pourrons sortir de la ville, comme pour faire visite à des amis.

— C'est bien. Mais il faudra consulter Maître Lyne. Je lui ai été recommandé pour qu'il me guide et me conseille en toutes choses. Venez ce soir pour connaître son avis.

228 Chapitre XXVII

Ils avaient quitté la chapelle, lorsque l'imposante voix des orgues se fit entendre.

Grillet s'arrêta :

— C'est un office qui commence. Je resterai. M. Ambroise n'a pas encore besoin de moi.

— Je ne ferai pas comme vous^ répliqua Norbert, en se dirigeant résolument vers la sortie, pour pas ser de l'ombre attristante de la cathédrale à la pleine lumière du ciel. — J'en ai fini à jamais avec tout cela! se dit-il. Le cachot de Louis m'a fait connaître autre chose.

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