‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 32 sur 38 · CHAPITRE XXVII Sombres journées · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII Sombres journées

A Genève, les jours se traînaient lentement pour plusieurs de nos connaissances. Personne ne savait mieux que Berthelier en quel péril extrême se trouvaient les prisonniers à Lyon. Mais il parlait très peu ou presque pas à Gabrielle. Il était avec elle plus tendre que d'habitude. Chose étrange, du jour où on lui communiqua la fatale nouvelle sa santé s'améliora. Il semblait s'appliquer à guérir, à coups de volonté. Appuyé sur M. de Caulaincourt, il put bientôt faire de très courtes promenades. Certes, la fatigue venait vite et avec elle, le besoin de repos, mais il se disait : « Pas encore ! aussi longtemps que Gabrielle aura besoin de moi ! »

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Pauvre Gabrielle ! la terre était de fer et le ciel d'airain en ces jours de douleur.

Son corps était à Genève, mais elle vivait en réalité à Lyon, dans le cachot souterrain. Elle sentait avec Louis les angoisses de la fatigue, de la faim, de la douleur ; elle frissonnait avec lui à la pensée de la mort, de l'horrible mort par le feu. Quelles luttes ! Que de nuits sans sommeil ! Elle priait, mais avec le sentiment de ne pas être entendue, de n'être pas exaucée. Elle était comme enveloppée d'un sombre nuage interceptant toute lumière. Le cri incessant de son cœur était : « Comment Dieu peut-il permettre cela ? »

Elle disait : Sa volonté doit s'accomplir, mais non pas : que Ta volonté s'accomplisse ! Nuance de sentiment dont elle était péniblement consciente. Il lui semblait qu'à cause de cela Dieu avait cessé de la bénir. Elle avait perdu l'ineffable consolation de sentir l'appui de sa main dans les ténèbres dont elle était environnée.

— Elle est comme une morte qui chemine, se confiaient, l'une à l'autre, Marguerite et Claudine. Elle serait peut-être morte, si elle n'eût été secourue par la diversion d'une nouvelle infortune.

Un matin qu'elle était assise, la quenouille en main, occupée à sa tâche machinale qui laissait sa pensée libre, elle entendit des pas et des voix dans la rue, puis un cri de Claudine qui attira promptement Gabrielle au bas de l'escalier. Berthelier la suivit plus lentement.

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C'était Marguerite qu'on ramenait à la maison étendue sur un brancard. La pauvre vieille servante était tombée en revenant du marché.

On courut chercher le chirurgien-barbier le plus proche. 11 remit la jambe cassée, aidé de Gabrielle.

— La vie de la patiente n'est pas en danger, ditil, mais il faudra des semaines avant qu'elle puisse poser le pied par terre, et même, à son âge, il est à craindre que les os ne se soudent pas.

C'était là une fâcheuse perspective : pour Berthelier qui ne s'entendait guère aux choses du ménage : pour Claudine, presque toujours malade et peu pratique, et pour Gabrielle plongée dans sa douleur. Les voisins se montrèrent secourables et bons, et on engagea une servante, la petite-fille de la fidèle Jeannette des Calvin. Plus jeune que Gabrielle, pleine de bonne volonté, mais inexpérimentée, oublieuse, étourdie ; on se représente en quel désarroi se trouva le ménage des Berthelier avec une telle servante. Non seulement Marguerite ne pouvait plus faire la moindre des choses, mais il fallait s'occuper d'elle. Son état demandait des soins continuels, qu'on lui prodiguait du reste. Elle n'était pas un modèle de patience. Certes, elle supportait la douleur avec courage, mais sa dépendance et son inaction l'exaspéraient. Pour elle, il était impossible que les autres fissent son ouvrage aussi bien qu'elle. Elle était sûre que tout était négligé, que tout était dans l'incurie. De là des paroles aigres à l'adresse de Gabrielle et surtout de l'infortunée petite Benoîte. Impatientée, Claudine lui dit un jour :

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— Si j'étais aussi sûre que vous d'être élue pour la gloire éternelle, je ne me donnerais pas la peine d'être en colère pour une soupe un peu trop cuite.

— Elue! répéta Marguerite. En tout cas, j'ai été élue pour veiller à ce que mon maître ait une nourriture mangeable !

En dépit des manquements soigneusement signalés par Marguerite, Gabrielle se tirait très bien d'affaire. Elle apprit à vivre d'une double vie, préparant les repas, lavant, balayant, levant la poussière, tandis que toute sa pensée et son cœur étaient ailleurs. Travailler n'adoucissait pas sa peine, mais cela faisait diversion.

Un jour, Gabrielle et Claudine se rendirent au marché, car — selon la remarque narquoise et satisfaite de Marguerite — il ne fallait pas moins de deux personnes maintenant pour faire mal une chose qu'une seule faisait bien auparavant.

Au retour, elles rencontrèrent un groupe de cavaliers, qui venaient d'entrer en ville par le pont de l'Arve. Il y avait quelques Suisses, qui avaient l'air de bons bourgeois cossus de la ville de Berne ; un jeune gentilhomme, vêtu à la mode française, et Norbert au milieu d'eux. Il s'inclina en apercevant ses deux amies. Claudine remarqua son air grave. Gabrielle ne dit rien : un nuage s'étendit devant ses yeux et, sans Claudine, elle serait tombée.

A la hâte, sans mot dire, elles s'acheminèrent vers la maison. Comme elles en approchaient, Claudine murmura ;

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— Irons-nous chez nos voisins ?

— Non, répondit Gabrielle, Norbert viendra.

En entrant, elle se mit avec une activité fébrile à éplucher les légumes et à préparer le repas. Mais Claudine remarqua bientôt que sa nièce était à bout de forces.

— Va dans ta chambre, mon enfant. Je t'appellerai lorsqu'il sera là.

Gabrielle s'agenouilla près de son lit. Elle ne pria pas. Mais, des profondeurs de son agonie montait le cri inconscient et inarticulé que pousse la créature humaine vers son Père, aux heures de mortelle détresse. Combien de minutes ou combien d'heures resta-t-elle ainsi? Elle ne le savait pas. Doucement Berthelier l'appela :

Elle alla dans la chambre de famille, où Berthe- Her, de Caulaincourt, Claudine étaient réunis. Norbert était debout. Lorsque Gabrielle entra, il se tourna vers elle :

— Il est auprès de Dieu, dit-il.

De Caulaincourt l'obligea doucement à s'asseoir, et s'adressant à son fils :

— Dis tout, cela vaut mieux.

— Voici, dit Norbert. J'étais présent, lorsque les martyrs entendirent leur condamnation. Notre frère Denis Peloquin n'était pas avec eux. On l'avait emmené pour rendre témoignage ailleurs au Seigneur. Ils étaient trois, Etienne Gynet, Henri de Marsac et Louis. Il y en avait d'autres encore, condamnés à

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des peines moindres. Le bourreau passa une corde au cou de chaque prisonnier, mais lorsqu'il vint à Louis, le juge ordonna que cela lui fût épargné, parce qu'il était de race noble. Alors Louis prit la parole : Pourquoi me refusez-vous l'insigne du plus beau des ordres, celui des martyrs ? dit-il en souriant. C'est ainsi que, joyeux et fort, il s'avança vers la mort. Norbert se tut un instant et reprit avec effort :

— Dieu a été avec lui jusqu'à la fin, mais je ne puis en dire davantage. Sachez seulement qu'il ne donna aucun signe de crainte, ni de souffrance. Il pria aussi longtemps qu'il put parler. Et il m'a jeté ceci du haut du bûcher.

C'étaient les petites tablettes d'ivoire qu'il mit dans les mains de Gabrielle.

— Il m'a prié de vous dire, que Celui qui l'a consolé, vous consolera aussi.

Norbert et son père prirent congé. Claudine sortit avec eux, pour les accompagner. Un silence profond régna dans la chambre. Berthelier dit enfin :

— Viens ici, mon enfant.

Gabrielle vint s'agenouiller devant lui. Il posa la main sur sa tête et, avec douceur:

— Que Dieu te console !

Un déluge de larmes, auxquelles se mêlèrent les larmes plus lentes à venir du vieillard, soulagea ce cœur brisé. Quand Gabrielle se releva, sa figure était d'un calme étrange et dans ses yeux brillait une lueur, la lueur qui vient d'au delà le soleil et les étoiles. Sa voix ne trembla pas pour dire :

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— Grâces soient rendues à Dieu qui nous donne la victoire par Jésus-Christ notre Seigneur. Le combat est fini, la victoire est assurée!

Ce fut ainsi que Gabrielle sortit des ténèbres qui l'avaient environnée, pour rentrer de nouveau en pleine lumière. Louis était libre auprès de Christ à jamais.

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