CHAPITRE XXVIII
Les vieilles choses s'en vont.
Père, dit Gabrielle, le jour suivant, veux-tu m'accorder une grâce ?
— Si je le veux!...
— Dimanche est jour de communion. Je désire m'approcher de la table sainte et remercier Dieu pour la paix accordée au martyr qui est maintenant dans son royaume. Accompagne-moi, cher père.
Le vieillard dit, baissant la tête :
— Je n'en suis pas digne, mon enfant!
— Dieu est amour, et tu l'aimes.
Il réfléchit un moment :
— Ce n'est pas possible.... Il faut l'autorisation des pasteurs et du Consistoire. Je serais rejeté, moi, comme toute ma parenté.
— Je ne le crois pas, père. On vous connaît. M. le pasteur Poupin, qui vous estime, parlera en votre faveur.
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Claudine qui était présente, ajouta au grand étonnement de son frère :
— Et si on me le permet, je serai des vôtres.
Le jour se leva clair et pur, le dimanche suivant ; Berthelier, Claudine et Gabrielle se rendirent à leur église paroissiale, St-Gervais, où ils furent rejoints par de Caulaincourt et Norbert.
— Les Calvin se rendent à la Cathédrale, comme de juste, dit M. de Caulaincourt, mais Norbert et moi nous désirons être avec vous.
Le pasteur qui prêchait à St-Gervais, ce jour-là, n'était point un de ces champions fameux de la Foi, dont l'éloquence retentit encore à travers les siècles jusqu'à nous. C'était tout simplement un chrétien fidèle, qui aimait sa tâche, son troupeau et par dessus tout le Seigneur. Et cependant sa parole attirait tous les cœurs et les faisait battre à l'unisson du sien.
Lorsque le service fut terminé, la congrégation se dispersa, chacun chez soi. Norbert et son père firent une courte promenade et une visite à Ambroise de Marsac qui demeurait avec Grillet, son serviteur, chez un imprimeur.
Quant à Marguerite, elle déplora l'accident qui la retenait au lit. C'était la première, la seule cène à laquelle elle n'avait pas assisté, depuis que Maître Calvin la donnait.
Après le souper. Ami Berthelier se montra loquace :
— Claudine, dit-il, te souviens-tu d'autrefois,
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quand nous soupions le dimanche chez M. Lévrier ? — Oui, en vérité, je m'en souviens. Quelques-uns de tes amis étaient alors, ce qu'onpeut appeler des têtes chaudes. Te rappelles-tu la chanson que ton cousin Philibert avait faite? Nous la chantions tous, et même les gamins des rues la répétaient partout :
Vivent ces Huguenots gentils, Frisques, prompts à tout faire, etc.
Maintenant nous chantons des psaumes et des hymnes. Gela vaux mieux peut-être, surtout pour la jeunesse.... A propos, en mettant de l'ordre dans le vieux coffre peint qui est dans ta chambre, j'ai trouvé ta plume de coq soigneusement pliée dans un morceau de soie.
— Ah ! l'insigne de la liberté ! Je n'ai jamais eu honte ni crainte de le porter.... Ah ! c'était un grand homme que Philibert Berthelier, quelque chose comme Maître Calvin pour l'influence exercée sur les hommes, mais combien différent sous d'autres rapports! Tous deux naquirent pour gouverner.... Je t'en prie, ma sœur, apporte-moi cette plume de coq.
Elle la lui apporta. Il la prit, l'examina, la caressa de ses doigts amaigris, et parlant comme dans un songe, pour lui-même :
— Toute ma jeunesse est là.... Gela parle d'espérances, de rêves évanouis, de déboires, de cause perdue.... Gette plume me rappelle aussi les doigts
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qui l'ont tenue, la main qui la fixa à mon béret, une main plus chère que la tienne, Claudine, et c'est beaucoup dire !
— Je sais.... Yolande ! Mais, Ami, je n'ai jamais su ce qu'elle était devenue.
— Deux ans après que Yolande fut privée de son père adoptif, le noble Lévrier, traîtreusement frappé par les tyrans, Dieu la retira de ce monde qu'elle n'aimait pas.
La conversation fut interrompue par l'arrivée de Norbert qui venait demander des nouvelles de Maître Berthelier et s'informer s'il n'avait pas été fatigué par le long service religieux à St-Gervais.
Berthelier assura qu'il ne s'était jamais senti aussi valide. Il regarda avec amitié le beau grand garçon, debout dans l'encadrement de la porte.
— Comme vous avez grandi, Norbert ! Vous êtes un homme maintenant.... Mais entrez donc, asseyezvous.
Norbert ne se fit pas prier et Berthelier continua :
— Oui, un homme.... Que comptez-vous faire maintenant ?
— J'ai pris une résolution.
Avec une vivacité qui surprit chacun, Gabrielle demanda :
— Irez- vous prêcher l'Evangile, Norbert ?
— Non, je ne suis pas éloquent, et je n'ai pas l'instruction nécessaire. Mais je puis servir ceux qui prêchent. Je me contenterai d'un rôle modeste, celui d'aider, de secourir les martyrs de la foi.
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— C'est très bien, approuva Berthelier.
— J'en ai fait le vœu dans la cathédrale de Lyon,, après être sorti de cette horrible prison dans laquelle Louis était enfermé. J'en ai fait le serment devant Dieu.... Vous savez qu'il y a toujours quelqu'un de& nôtres en prison ou en danger. Maître Calvin en a souci.... Il lui faut un homme qui soit un lien entre eux et lui, pour porter des lettres, des messages,, pour les aider dans la détresse. C'est moi qui serai cet homme-là.
— L'avez-vous dit à votre père ? demanda Berthelier.
— Oui. Il en est heureux au delà de toute expression. Et se tournant vers Gabrielle, Norbert lui demanda : M'approuvez-vous ?
— De tout mon cœur.... Que Dieu vous bénisse !
Lorsque Norbert fut parti, Ami resta rêveur, maniant toujours la plume de coq qui lui rappelait tant de choses. Il reprit le fil de ses souvenirs.
— Oui, ma jeunesse a eu du bon pourtant.... La nouvelle Genève n'eût pas été possible sans nous. Je ne dis pas que c'était mieux autrefois.... J'ai bu à la coupe nouvelle et je l'ai trouvée bonne.... La Genève de Maître Calvin n'est pas celle des Huguenots de Philibert Berthelier, d'Ami Lévrier, du gai prieur Bonivard. Ce n'est pas la Genève que nous rêvions dans notre enthousiasme. Mais c'est la Genève de la foi nouvelle, la Genève des temps nouveaux, de la vie transformée. C'est la demeure de la vérité, des pensées hautes et fortes, des beaux actes. C'est le
Le poids des années 239
refuge des malheureux, l'asile des opprimés de tous les pays. Dieu a dit : « Que mes proscrits demeurent chez toi, Genève ! » Et Genève a obéi. Aussi la bénira-t-Il. Les paroles d'un psaume qu'on avait lu, pendant le service du matin, montèrent aux lèvres de Berthelier. Il se leva lentement et, appuyé sur son bâton, répéta les yeux au ciel :
Que Son saint Nom soit béni à jamais ! Que la terre soit remplie de Sa Gloire ! Amen ! amen I
Il alla se reposer. Et il se reposa bien, cette nuitlà, si bien que Gabrielle, le lendemain, en s'approchant de son lit, comprit que quelqu'un l'avait précédée, un roi, mais non pas celui des épouvantements. Il avait posé sur ce visage calme, son sceau royal : « Paix ! ))