CHAPITRE XXIX
Le poids des années.
Ami Berthelier n'avait pas été ce qu'on appelle un homme heureux. Cependant, à sa mort, il fut plus entouré de considération que nombre de gens célèbres ou puissants. Ils sont bien peu, ceux qui laissent un si grand vide après eux que la vie en est toute bouleversée pour ceux qui leur survivent. Pour
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Claudine et Marguerite, le vieil Huguenot était le centre de toutes leurs préoccupations. Pour Gabrielle, s'il n'en était pas tout à fait de même, elle aimait du moins profondément son père adoptif. Quelle consolation pour ces trois femmes affligées de voir que tout Genève s'associait à leur tristesse et rendait un respectueux hommage à l'homme qu'elle avait appris si tard à aimer et à honorer. Le cortège qui accompagna ses restes au cimetière fut imposant. Marguerite affirma orgueilleusement que Calvin même ne pourrait avoir de plus belles funérailles.
Au nombre des visites de condoléances que reçurent les Berthelier, il y eut celle du roi sans sceptre de Genève. Il apporta à Gabrielle la lettre écrite par Louis de Marsac dans sa prison :
— Je crois que vous avez le droit de la lire, dit-il.
Elle tressaillit aux premiers mots qu'elle lut :
«Je ne saurais vous dire, Maître et frère....
Gabrielle leva les yeux sur la figure émaciée de Calvin. Louis l'appelait donc frère ! Aucun abîme entre eux. Il n'y avait pas d'un côté le jeune étudiant inconnu, et de l'autre le maître grand et célèbre. Non !... Elle reprit sa lecture :
« Je ne saurais vous dire, Maître et frère, quelle grande consolation j'ai reçue des lettres que vous avez envoyées à mon frère, Denis Peloquin. Celui-ci les a fait parvenir à l'un de nos frères dont la cellule est au-dessus de la mienne et qui me les a lues car je ne vois absolument pas dans mon cachot. Je vous prie donc de continuer à nous soutenir par ces mes-
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sages si doux, si consolants. Ils nous font prier et pleurer....
— Ils ne pleurent plus maintenant, dit Calvin. Et il parla, disant sa douleur, mais aussi sa confiance. Il parla, et Gabrielle put ainsi vérifier la vérité de cette affirmation, pour ceux qui aiment et qui pleurent : « Leurs plus profonds chagrins sont aussi leurs plus chers trésors ^ »
Gabrielle av^ait grand besoin de sympathiques consolations. Elle avait vu partir ceux qui lui étaient le plus chers. D'autres restaient, aimés aussi, mais différemment. Lorsque le soleil a disparu, la lumière de la lune, le scintillement des étoiles ne peuvent le remplacer.
Toutefois, Gabrielle demeura la fidèle et aimante gardienne de deux frêles vies qui s'en allaient, déclinaient de jour en jour. Claudine avait été frappée cruellement par la mort de son frère, et la vieille Marguerite était inconsolable. En outre, sa faiblesse, sa dépendance étaient une terrible épreuve ajoutée à l'autre. Sa jambe brisée était remise, mais elle ne pouvait que se traîner péniblement, lentement. Il ne lui restait autre chose à faire qu'à rester et à filer tranquillement au coin du feu. Tout en tordant son fil, elle prodiguait de bons avis à Gabrielle qui s'en serait volontiers passée.
En ces jours mornes, l'amitié des de Caulaincourt fut précieuse pour Gabrielle. Mais le père recom-
• Cette pensée est clairement exprimée dans une lettre de Calvin, à laquelle est empruntée cette citation,
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mença ses tournées d'évangélisation en Savoie et Norbert, réalisant son vœu, devint le messager de Calvin auprès des persécutés de France, de Belgique et d'Italie.
Gabrielle avait un autre ami à Genève. Il était bien naturel qu'elle s'intéressât vivement au cousin de Louis deMarsac. Elle conduisait Ambroise aux prêches. L'indispensable Grillet lui en savait gré. Bien qu'il ne tînt pas tout particulièrement à rester lidèle à son ancienne foi (car ce qui était bon pour son maître devait être bon aussi pour lui) et bien qu'il ne doutât point de pouvoir faire son salut à la mode de Maître Calvin, il ne voyait cependant pas urgence de se donner souci pour des prières et des sermons plus qu'il ne l'avait fait auparavant pour la messe et la confession. Il rendait à Gabrielle quantité de petits services en retour de sa bonté envers son maître. Il allait chercher son panier au marché^ mais elle dut bientôt le congédier, parce qu'elle trouvait parmi ses provisions des fruits et des fleurs coûteuses, qu'elle n'avait pas achetés. D'avoir refusé les services de Grillet, cela ne mit pourtant pas un terme à l'arrivée de ces cadeaux. Grillet les lui apporta dès lors ouvertement, avec les respectueux hommages de M. Ambroise de Marsac.
La vie de Gabrielle était bien remplie : ménage, visites de pauvres, de malades, et tant d'autres occupations qui l'absorbaient à tel point que les affaires de la cité n'avaient plus de part dans ses pensées. Genève était alors parvenue à l'apogée de
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sa gloire. La paix à l'intérieur était complète depuis la défaite définitive des Libertins. La théocratie, avec Calvin comme premier ministre et interprète de la volonté divine, avait triomphé de toute opposition. On n'entendait aucune voix s'élever contre le gouvernement. Tous les citoyens étaient tenus de vivre et d'agir comme ils l'eussent fait sous le regard de Dieu. Grâce à ce régime de stricte moralité et de piété, à peu près sans précédent dans l'histoire, on vit se développer une merveilleuse activité intellectuelle. Vingt-quatre imprimeries travaillaient à répandre les écrits de Calvin et d'autres réformateurs. Ces écrits allaient partout en Europe, et, de tous les pays catholiques, ceux qui étaient exilés ou persécutés pour leur foi venaient à Genève chercher un refuge.
Lorsque Norbert de Caulaincourt revenait à Genève, ce qui n'arrivait pas souvent, ni pour longtemps, il était tout heureux de retourner à l'école qu'il avait tant négligée autrefois. Théodore de Bèze était alors recteur de l'Académie. Son enseignement attrayant groupait autour de lui les jeunes gens avides de s'instruire.
La vie agissante et les événements auxquels il avait été mêlé avaient transformé Norbert et mûri sa pensée. Une seule chose en lui n'avai t pas changé ; son attachement pour Gabrielle. Lorsqu'il était à Genève, il la voyait rarement. Pendant un certain temps, il l'avait même évitée.
Un jour cependant, revenant d'une très dange-
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reuse expédition en Italie, après avoir fait son rapport à Calvin et rendu visite à la famille d'Antoine, son frère, Norbert entra chez les dames Berthelier. Il entendit le son d'une flûte. Claudine était dans la chambre de famille, occupée à broder ; Marguerite filait et Gabrielle cousait, tandis qu'x\mbroise de Marsac jouait de la flûte, qu'il préférait maintenant à la mandoUne.
Norbert salua, et, bien qu'on l'accueillît avec force démonstrations de joie, quelque chose d'inexplicable lui glaça le cœur.
On parla de sa mission en Italie et des progrès de l'Evangile dans ce pays. Puis, rassemblant tout son courage, Norbert pria Gabrielle de bien vouloir faire avec lui une courte promenade. Il avait quelque chose à lui dire. Elle consentit aussitôt. N'était-il pas le messager attitré de l'Eglise ? Ce qu'il avait à lui dire avait trait sans doute, à sa mission.
— Où irons-nous ? demanda Norbert, au moment où ils sortaient de la maison.
— Au nouveau collège. On dit que les travaux sont terminés. Je voudrais le voir.
En suivant les vieilles rues familières pour se rendre rue Verdaine, Norbert reprit :
— Gabrielle, je suis dans un grand embarras dont vous seule, je crois, vous pourriez me tirer. Voulezvous m'aider, dites ?
En toute simplicité Gabrielle répondit :
— Cher Norbert, je ferai volontiers tout ce que je pourrai pour vous. Que ne vous dois-je pas ?
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— Vous vous rappelez de quelle manière généreuse le jeune comte de Lormayeur a agi envers moi, lorsque j'étais en son pouvoir et que je m'attendais à payer de ma vie le tour que je lui avais joué ?
— Oui certainement. Je serais bien ingrate si je l'avais oublié.
— Non, Gabrielle, il vous est permis de tout oublier sauf le jeune comte et sa grande bonté. Il est comte maintenant en réalité, car son père est mort il y a un an. Cependant il s'occupe encore des affaires du duc, qui l'a envoyé dernièrement en mission à Turin, où je l'ai rencontré. Nous avons causé longtemps, et il m'a confié combien il était inquiet au sujet de la dame qu'il aime et qu'il a l'intention d'épouser, sitôt que le duc l'autorisera à rentrer chez lui pour s'occuper de ses propres affaires. Elle vivait autrefois chez un parent, da nom de de Mayne. Ce vieux gentilhomme étant mort, elle a dû chercher asile chez un autre parent, M. de Senanclair.
— M. de Senanclair! mais il vit en deçà de nos Franchises. C'est un protestant zélé, ami de Maître Calvin.
— C'est vrai, et voilà pourquoi j'ai besoin de votre aide. La jeune dame avait avec elle une vieille servante qui lui était très attachée et qui, malheureusement, mourut peu de jours après leur arrivée à Senanclair. Maintenant seule au milieu d'étrangers, elle a écrit au comte une lettre très mélancolique, disant qu'elle allait mourir de chagrin....
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— Mais M. de Senanclair est un excellent homme. Il sera bon pour elle.
— Un excellent homme, oui, mais ce n'est qu'un homme! Elle a besoin de la société d'une femme, non pas d'une servante (il n'en manque pas là où elle est), mais d'une femme qui la comprenne et qui la console dans l'isolement où elle se trouve.
— Norbert, que puis-je faire?
— Ayez la bonté d'aller la voir, et restez quelque temps auprès d'elle, pour la consoler comme une sœur pourrait le faire.
— Est-ce que M. de Senanclair voudra me recevoir dans sa maison ?
— Très volontiers ! Je suis allé chez lui, hier, avant d'entrer en ville. Je l'ai vu ainsi que demoiselle Arietta. Et vraiment, si elle s'ennuie à mourir comme elle l'a dit, lui, de son côté, ne sait trop que faire pour la distraire. Une dame qui consentirait à tenir compagnie quelque temps à Arietta serait la bienvenue chez lui.
Gabrielle réfléchit :
— Gela vous ferait plaisir, Norbert ? dit-elle.
— Certes ! mais peut-être ne pouvez-vous pas laisser votre tante et Marguerite ?
— Gela peut s'arranger. Benoite se tire très bien d'affaire seule maintenant, et j'ai une amie qui l'aiderait au besoin. Les Galvin de leur côté sont très serviables....
— Ambroise de Marsac l'est aussi, n'est-ce pas ? ajouta Norbert, d'un ton légèrement agressif.
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Il ne savait pas que M. de Marsac était justement une des causes qui décidaient Gabrielle à s'absenter, quelque temps, de Genève.
— Maintenant que vous êtes de retour, Norbert, répliqua-t-elle avec quelque vivacité^ vous pourrez peut être lui trouver une occupation qui, malgré sa cécité, lui permettra d'être utile aux autres et de servir Dieu.
— Alors Gabrielle, reprit Norbert, je puis espérer que vous irez à Senanclair? C'est de tout mon cœur que je vous remercie, pour moi et pour le comte Victor.... Mais nous voici arrivés au collège.
Ils s'arrêtèrent regardant avec admiration le bâtiment neuf, magnifique à leurs yeux, quoique aux nôtres il soit maintenant bien modeste. Alentour de grands arbres étaient plantés. Tout était silence, recueillement. Point de passant. Une seule personne en vêtements noirs, immobile, était absorbée dans ses pensées. Silhouette connue, que Gabrielle et Norbert saluèrent respectueusement. Maître Jean Calvin avait l'air vieilli. Ses cheveux et sa barbe avaient blanchi. Il s'appuyait pesamment sur un bâton. Il n'avait guère plus de cinquante ans, mais quel labeur accompli ! quel travail incessant de l'esprit et du corps ! que de soucis et de souffrances accumulés î Les années comptaient double.
Calvin rendit le salut avec affection, en fixant sur Gabrielle et Norbert ses yeux noirs et scrutateurs.
— J'aimerais mieux la voir en compagnie d'Ambroise de Marsac, pensait-il. Un jeune messager des
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Eglises doit éviter tout lien qui pourrait l'entraver dans sa tâche.
Le soin et le souci des Eglises n'absorbaient pas Jean Calvin au point de le rendre étranger à ce qui concernait la vie de chaque Genevois. En ce temps-là, il n'était guère admis qu'une jeune et belle fille comme Gabrielle restât sans se marier, sans autre protectioQ que celle de deux vieilles femmes. D'autant plus qu'il se trouvait là un homme honnête, sincère, adepte convaincu de la foi protestante qui aurait été heureux de lui donner son nom. Un infirme, c'est vrai, un aveugle, mais il apportait en compensation, fortune, noble naissance, charme de l'esprit et bonté du cœur.
Gabrielle était bonne aussi. Elle pouvait transformer une existence attristée, en faire une vie heureuse et utile. Des allusions à cette œuvre à accomplir, œuvre de miséricorde, lui avaient été faites déjà. Elle ne pouvait ignorer d'autre part les intentions d'Ambroise de Marsac. Tout cela fit poids dans la balance pour la décider à bien accueillir la demande de Norbert et à partir pour Senanclair.
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