‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 35 sur 38 · CHAPITRE XXX Repose en paix · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX Repose en paix

Sous la tonnelle d'une belle maison de plaisance, deux jeunes filles étaient assises, occupées à broder. Leurs langues, comme leurs doigts, ne restaient pas oisives.

Elles étaient belles toutes deux ; toutes deux filles du Midi, elles étaient dans le plein épanouissement de leur jeunesse. Toutefois elles ne se ressemblaient pas. Ariette de Mayne était petite et mince, beauté brune, sémillante, vive, alerte. Elle était très orgueilleuse, mais d'un généreux orgueil, sans trace de petitesse. Ses yeux noirs, s'ils pouvaient être terribles dans la colère, pouvaient être aussi caressants et doux, d'une infinie douceur.

Gabrielle Berthelier égalait sa compagne en beauté, mais elle n'avait pas cette pétulance, cet entrain, qui donnaient tant de charme à Ariette. Son visage exprimait mieux la suavité des candides tendresses ; il y transparaissait le calme d'un cœur qui a aimé, qui a souffert, et qui a surmonté la souffrance grâce au souvenir fidèle de son amour.

Elles étaient bonnes amies, sans être toujours d'accord. Et notamment au moment où nous les trouvons ensemble, elles discutaient :

250 Chapitre XXX

— Je ne puis absolument pas comprendre, disait Arietta^ pourquoi vous renoncez à votre nom, à vos biens, à votre titre. Malgré tout, vous n'en êtes pas moins Olive de Gastelar.

— Je vous demande pardon.... Je ne le prétends pas.

— Vous l'êtes quand même !

— JVIais non. J'ai renoncé à mon héritage et à tous les droits qui y étaient attachés. Et cela en faveur d'un gentilhomme qui vous tient en haute estime.

Deux roses s'épanouirent sur les joues d'Ariette de Mayne.

— Savez-vous, dit-elle, que je vous ai détestée ?

— Gomment l'aurais-je su, puisque j'ignorais jusqu'à votre existence ?

— En effet.... Et moi, comment aurais je pu savoir que vous feriez tout ce que vous avez fait en faveur du gentilhomme dont vous venez de parler ?.... Mais les hommes de loi sont comme des Hmaçons ou plutôt comme des écrevisses: ils avancent à reculons. Sa Grâce, le duc de Savoie n'est pas bien certain de l'issue et peut-être faudra-t-il batailler avec Santana. Et pourquoi ? L'or et les terres ne sont pas les choses les plus précieuses ici-bas. L'amour est infiniment plus précieux. Que dit votre livre, Gabrielle ? « Des flots d'eau ne peuvent éteindre l'amour, et le feu ne peut le consumer. »

— Mon Livre dit beaucoup de bonnes choses. Ariette.

— G'est vrai et je l'aime davantage tous les jours.

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Quand j'irai à la maison, j'obtiendrai des prêtres la permission de le lire. A la maison, répéta Ariette, avec un soupir. Où est la maison pour moi ?

— Là où sont ceux que nous aimons le plus, dit Oabrielle, là est la maison.

— Vous du moins vous savez où est la vôtre, dans votre Genève bien-aimée.

— Non, dit Gabrielle doucement, ce n'est pas à Genève qu'est ma demeure.

A ce moment, guidé par un page, un homme de haute taille s'approcha, ôta son béret orné deplumes et s'inclina respectueusement devant les deux jeunes filles.

Ariette rougit, pâlit, rougit encore.

— Victor ! murmura-t-elle,

Gabrielle comprit qu'elle était de trop et discrètement s'esquiva.

(c Norbert dit qu'ils ont été si fidèles l'un à l'autre, depuis des années. Ils méritent d'être heureux » pensait-elle en s'éloignant. Alors le contraste entre leur sort et le sien se présenta cruellement à son esprit. Ils étaient deux ; elle était seule. Quelle désolation ! Etre seule!... Mais était-elle vraiment seule? Un visage, un regard, un sourire surgirent tout à coup du passé. Ce visage, ce regard, ce sourire n'étaient pas d'un nouveau venu.

Elle prit les petites tablettes d'ivoire, roussies par les étincelles du bûcher, et qui reposaient constamment sur son cœur. Elle les porta à ses lèvres.

Ariette vint bientôt la rejoindre.

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— Félicitez-moi, Gabrielle. Tout va bien enfin. Le duc a promis de faire justice. Victor aura les terres de Gastelar. Gomme je n'ai pas d'autre parent que M. de Senanclair, dont il ne peut-être question puisqu'il est protestant, le duc me fera conduire à Chambéry, où sa Grâce la duchesse veut bien me recevoir et faire pour moi tout ce qui est convenable et nécessaire pour une fiancée, leur pupille et leur parente.

Gabrielle écoutait avec plaisir les projets d'Ariette, mais elle ne put consentir à sa proposition affectueuse, à sa prière même de rester avec elle toujours.

Ariette était du nombre de ceux qui, lorsqu'ils se sentent heureux éprouvent le besoin de donner quelque chose à d'autres.

Mais Gabrielle regarda les petites tablettes d'ivoire :

— Vous avez pour vous, dit-elle, le comte de Lormayeur, et moi j'ai ceci.

— Ah!... un gage d'amour? je pense. Je ne savais pas.

— Vous ne pouviez pas savoir. Tout est fini pour moi de ce qui est périssable. Et pourtant rien n'est fini. Il est auprès de Dieu. C'est là qu'il a emporté notre amour, là où rien ne se fane, où rien ne périt.... Mais je suis heureuse pour vous, chère Ariette, et je vous souhaite le bonheur de toute mon âme.

Ici nous voyons les figures d'Ariette et de Victor de Lormayeur s'effacer peu à peu dans les ombres du passé. Victor de Lormayeur a laissé dans sa vallée le souvenir d'un seigneur juste, bon, charitable.

Maître Calvin exprime un dernier vœu 253

ami des pauvres. « Ceux de Genève » savaient qu'il y avait alors en Savoie un vaste domaine où ils pouvaient s'aventurer, sans avoir à craindre la prison ou le bûcher. Lorsque (Juelque vassal du comte embrassait la religion protestante, il lui était permis de vendre ses terres, d'emporter son avoir et d'aller où bon lui semblait. On racontait même que la dame de Lormayeur avait mis à la porte un prêtre qui s'était permis de blâmer, en termes vifs, cette tolérance de son seigneur. La dame de Lormayeur, disait-on encore, lisait en secret les Ecritures avec son mari, et elle s'amusait à déconcerter les prêtres et les moines en leur posant des questions embarrassantes. Le comte et la comtesse avaient le cœur et la main généreux, une maison hospitalière, une table bonne qu'appréciaient mieux que personne ces mêmes prêtres et moines.

Aussi, pour tranquilliser leur conscience, ces saints prêtres allaient-ils répétant que la charité couvre une multitude de péchés.

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