CHAPITRE IV
Les exilés français et les Libertins de Genève.
Le dimanche suivant, un des premiers jours de septembre, au matin, la grosse cloche « Clémence ï> sonnait à toute volée pour appeler les fidèles au service matinal dans la cathédrale de St-Pierre. Il s'agissait du culte le plus sacré, le plus solennel de l'Eglise chrétienne : la célébration de la Ste-Cène. La foule se pressait dans toutes les rues aboutissant à la cathédrale. Ce jour-là, qui devait être à jamais mémorable à Genève, la population présentait un aspect plus gai et plus varié que d'habitude. Il y avait, il est vrai, un très grand nombre de citoyens graves et sérieux, vêtus de serge et de drap sombre, d'apprentis tête nue, de jeunes garçons en blouse, de servantes à la demi-ceinture d'argent, avec des bonnets pointus bien empesés et de lourds souliers de gros cuir. Il y avait aussi d'autres passants bien différents, comparativement peu nombreux, mais qui- se faisaient remarquer par l'apparat et le luxe de leur mise, par leurs manteaux de velours, leurs bérets à plume et leurs épées au côté. Quelques-uns d'entre eux accompagnaient des dames dont la soie et les dentelles semblaient jeter un défi aux lois somptuaires de la cité. On les regardait passer en fronçant le
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sourcil, et on entendit plus d'une voix murmurer, peut-être dans les termes mêmes de l'Ecriture, des prédictions peu flatteuses sur le sort qui attend les libertins impies dans l'autre monde.
Il y eut des allusions au ce luxe des ornements tintants ï), aux a coiffes d, aux « parures pareilles à la lune », propos qui n'étaient pas toujours très appropriés, mais soulageaient quelque peu l'humeur de ceux qui les proféraient. En tout cas, les compliments étaient rendus avec usure ; sarcasmes, railleries, regards de mépris, insultes étaient prodigués par les Libertins aux «régénérés», aux « mortifiés » et aux « saints ».
Un adolescent toutefois les considérait avec bienveillance, se réjouissait à la vue de l'éclat de leurs vêtements, applaudissait au mouvement et à l'animation que leur présence apportait dans ces sombres et tristes rues. Norbert Caulaincourt n'était à Genève que depuis huit jours et déjà il avait pu se convaincre que le sort cruel l'avait conduit en un milieu des moins agréables, où tout amusement, tout plaisir était interdit.
Ce n'est pas qu'il regrettât d'avoir accompagné son père. Mais le maître relieur Antoine Calvin, le plus proche voisin des Berthelier, à la rue Gornavin, leur ayant ouvert sa maison, à son père et à lui, et leur offrant la subsistance pour l'amour de Dieu, Norbert le soupçonnait de s'en faire un grand mérite et d'en attendre une récompense considérable dans l'autre monde. En outre l'obligation de s'as-
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seoir, lui, de Gaulaincourt, à la même table que cet artisan, sa femme et ses fils, cela lui semblait une épreuve et une déchéance. Les réfugiés, à vrai dire^ étaient traités comme des hôtes honorés. Les fils de la maison aidaient l'apprenti à les servir, et ils traitaient leur camarade français avec la plus grande courtoisie, mêlée d'une certaine crainte. Mais cela n'atténuait qu'à peine le mépris que Norbert avait pour eux.
A l'école qu'il commençait à suivre, le sentiment que Norbert éprouvait pour ses maîtres et pour ses camarades n'était guère plus agréable. Il ne pouvait s'empêcher de reconnaître que ces petits bourgeois de son âge, et même plus jeunes, possédaient leurs humanités bien mieux que lui-même. Il commença par essayer avec ses professeurs du système d'insubordination teintée d'insolence dont il avait usé envers les précepteurs qu'il avait eus auparavant. Mais il reconnut promptement la nécessité de modifier sa conduite, s'il voulait éviter la honte d'un châtiment public à la fin de la semaine.
— J'appartiens à la noblesse française, dit-il à l'écolier qui l'en avertit charitablement et qui était, lui aussi, un exilé.
— Moi aussi, repartit Louis de Marsac, mais fussions-nous tous deux fils de France, enfants du roi, cela ne ferait rien à l'affaire..
Aussi ce dimanche matin, comme il s'acheminait vers l'église, avec son père, son jeune cœur était plein d'amertume. Il se sentait comme un oiseau dans
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une cage trop petite et une très vilaine cage encore. Même la vue de maître Berthelier passant avec sa jolie fille, suivis de Marguerite en ses plus beaux atours, réussit à peine à le dérider.
— Tout est si triste ici ! se dit-il avec un soupir qu'il ne put réprimer.
— Qu'as-tu, mon fils ? demanda de Caulaincourt s'arrachant à grand'peine à la pure et sainte extase que provoquait en lui la ferme assurance de prendre bientôt part à la célébration de la Sainte Cène, privilège dont il n'avait jusqu'alors pu jouir qu'au péril de sa vie.
— Rien, père.... Mais regardez là-bas, voilà un gentilhomme habillé comme on l'est chez nous !
Et Norbert jeta au jeune et beau Libertin qui paradait près d'eux, couvert de soie et de velours, un regard amical.
Ils entrèrent, son père et lui, dans la grande cathédrale qui était déjà presque remplie. La congrégation semblait inquiète, agitée, comme dans l'attente ou la crainte d'un événement. Norbert n'avait pas grand respect pour cette foule mélangée, et il soulagea ses chagrins en donnant un coup de poing bien appHqué dans les côtes d'un robuste apprenti qui bousculait son père. Le coup de poing eût été rendu sans l'intervention d'un homme.
— Rappelez-vous, dit-il, que c'est ici la maison de Dieu.
— Qui pourrait le croire ? répliqua Norbert jetant un regard dédaigneux sur l'intérieur de cette église
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nue et dépouillée de tout ce qui aurait pu rappeler le culte catholique. Si c'est là....
Le reste de la phrase se perdit dans le manteau d'une femme corpulente, qui avait été poussée contre lui par un remous de la foule de plus en plus compacte et houleuse. Chacun poussait son voisin ou était poussé. On s'efforçait de faire place là où il n'y avait plus moyen d'en faire.
Norbert reconnut dans la foule l'un des gentilshommes si brillamment vêtus, qu'il avait déjà remarqués. La dentelle d'or de son pourpoint de velours s'était accrochée à la boucle de la ceinture d'un apprenti qui se dégagea brusquement, déchirant la précieuse garniture. Le gentilhomme s'efforçait d'avancer, mais un assistant cria :
— Tenez ferme amis, ne les laissez pas entrer !
Aucune main ne s'éleva, aucun coup ne fut porté, mais la foule se resserra et ne bougea plus, telle un mur de chair et de muscles, opposant sa résistance à cette irruption d'intrus.
Norbert sentait le sang bouillonner dans ses veines. Toutes ses sympathies allaient aux assaillants. Quel droit avait- on de les exclure, s'ils étaient assez stupides pour désirer entrer? Si d'aussi beaux gentilshommes voulaient pénétrer dans l'église, — et quelle église ! — cela ne regardait pas les autres. Etant prés de l'homme au pourpoint de velours, Norbert joignit ses efforts aux siens. D'autres gentilshommes parvenaient à s'ouvrir un chemin, pénétraient dans l'église, en dépit d'une résistance pas-
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sive, silencieuse et résolue. Norbert avait perdu de vue son père. Il marchait avec les assaillants qui ne s'arrêtèrent qu'en face de l'autel.
Mais était-ce vraiment un autel? Etonné, Norbert ne voyait autre chose qu'une fine nappe blanche recouvrant quelque chose, il ne savait quoi. Il n'avait jamais encore assisté à la célébration de la Sainte Gène chez les réformés. L'étrangeté et la simplicité même de la chose lui inspirèrent un vague sentiment de crainte, bientôt dissipé par les propos à mi-voix des Libertins :
— Je pense, disait l'un d'eux, que cette fois-ci nous avons remporté la victoire sur les saints !
— Ils sont au pied du mur et pas d'échelle, dit un autre.
— Silence, interrompit un troisième, puisque nous avons le dessus, jouons franc jeu, donnons aux habits noirs la chance de se faire entendre.
Norbert s'aperçut alors que le service religieux avait commencé. Un ministre débitait quelque chose du haut d'un pupitre. Lecture, prière ou exhortation ? Cela était d'une longueur interminable. La vieille église retentit ensuite du chant d'un psaume de Clément Marot, exécuté par la congrégation tout entière. Norbert chanta. Il connaissait ces psaumes chantés en France même par les catholiques. Puis il y eut de nouvelles prières et d'autres lectures tout à fait incompréhensibles pour lui et qu'il ne se souciait du reste pas de comprendre, et puis un autre psaume. Un personnage mince, vêtu d'une longue
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robe noire, monta dans la chaire, a C'est maître Jean Calvin, se dit Norbert, le frère de notre hôte, le bon maître relieur. Il n'est pas si bien que lui. Il est pâle. Son visage est maigre. Quel long nez ! Et cette barbe en pointe. On dirait que ses yeux sont des épées. »
La congrégation se recueillit, écouta. Les Libertins eux-mêmes, après un bourdonnement semblable à celui d'un essaim de mouches, s'immobilisèrent dans un calme menaçant, comme forcés d'entendre ce qu'ils haïssaient. Le même charme agit également sur Norbert. Il fut contraint d'écouter. Les mots clairs, nets, froids, semblaient surgir d'une profondeur de conviction, d'une profondeur de sentiment plus insondable que les sources de la passion même. C'est ainsi que l'acier est froid. Il n'en est pas moins sorti d'une fournaise.
N'attachant pas d'importance au sujet qui traitait des dispositions nécessaires pour la participation à la Sainte Cène, et se disant que cela ne le concernait pas, Norbert écoutait néanmoins. Il essaya de penser à autre chose. Puis il regarda autour de lui.
Lequel de ces gentilshommes si superbement vêtus pouvait être maître Philibert Berthelier, le chef des Libertins, le parent du boiteux qui a une si joMe fille? Comme ils ont tous l'air furieux et résolus ! Comme ils serrent leurs épées ! Si nous n'étions pas dans une église, quelle chaude mêlée ! Peut-être y aura-t-il du vacarme tout de même !
Ici la voix de Calvin fixa de nouveau l'attention de Norbert. C'était une voix calme, plutôt basse, et
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pourtant elle remplissait le grand édifice tout entier»
— Je prendrai pour guide la loi de mon Maître^ disait Jean Calvin, elle est pour moi claire et connue. Nous allons maintenant prendre la Sainte Gène du Seigneur. Si quelqu'un, exclu par le Consistoire, approchait de cette table, au prix de ma vie même je me montrerai tel que je dois l'être.
Une prière solennelle suivit. Alors le prédicateur descendit, calme, les degrés de sa chaire et s'avança devant la table de communion. Il souleva avec respect la nappe blanche et découvrit le pain et le vin. Spectacle étrange pour Norbert, accoutumé à recevoir une hostie et à adorer un calice auquel il ne pouvait même rêver de porter les lèvres. Calvin bénit solennellement la coupe et le plat, et grave^ digne, attendit.
Il y eut soudain un cliquetis, un bruit de pas. Le& Libertins, en armes, approchaient, toutes les mains droites tendues pour saisir le pain, toutes les gauches sur la poignée de l'épée.
— Ils l'auront! s'écria Norbert. Mais il resta frappé de stupeur. Au-dessus du vin et du pain, deux mains étaient étendues pour les protéger, deux mains frêles et faibles comme celles d'un malade ou d'un enfant moribond. Mais la voix qui retentit dans l'église ne décelait aucune faiblesse :
— Vous pouvez briser ces mains, trancher ces bras, prendre ma vie. Vous ne me forcerez jamais à donner les choses saintes à ceux qui ne le sont pas et à déshonorer ainsi la table du Seigneur !
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Un silence profond, effrayant, suivit. Norbert retenait son souffle. Les bras tendus des Libertins retombèrent. Ils étaient hésitants. Finalement, au grand étonnement du jeune homme, ces forts hommes d'armes tournèrent le dos en silence et sortirent lentement de l'église. On leur fit place tranquillemeTit et ils disparurent.
Alors, comme si rien d'anormal ne s'était passé, Calvin pria avec ferveur. Un autre ministre lui succéda. Les assistants s'avancèrent l'un après l'autre, s'arrêtant à la table sainte pour manger un petit morceau de pain et prendre un peu de vin. Ce fut là tout ce que vit Norbert. Mais il sentait, invisibles mais réelles, la présence et la puissance de Dieu.
Plus tard, lorsque de Gaulaincourt et son fils se retrouvèrent dans leur chambre :
— Je m'attriste à ton sujet, mon fils, dit le père.
— Pourquoi ? demanda Norbert.
— Tu sais qu'à Gourgolles, je ne t'ai jamais contraint, je t'ai laissé hbre de suivre le même culte que ta belle-mère. Mais ici, c'est différent. Tu m'as dit : « Ton Dieu sera mon Dieu. »
— Je te le dis encore, père, parce que je tiens à toi. Mais j'avoue que je préfère mon autre croyance.
— Je voudrais te voir attaché à la foi des réformés, non parce que c'est la mienne, mais parce que c'est la seule juste. C'est pourquoi j'avais espéré que tu serais touché, par la grâce de Dieu, par le service solennel d'aujourd'hui, par les prières et la prédication, par le profond respect avec lequel nous
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participons à la Sainte Cène. Mais Dieu n'a pas jugé bon d'exaucer cette espérance. Ce que tu as vu aujourd'hui aurait mieux trouvé sa place sur un champ de bataille que dans la maison de Dieu...
Norbert était debout devant son père, les yeux étincelants.
— Père, dit-il, j'ai vu en effet un champ de bataille aujourd'hui, mais j'ai assisté aussi à la victoire d'un saint homme. Ce pasteur en longue robe noire, à la longue figure, à l'air affamé, peut prêcher ce qui lui plaît et, en vérité, j'ai à peine compris ce qu'il disait, mais il a raison, car il sait défendre son droit et obliger tous les autres à le respecter, parce qu'il est un homme et un homme brave.
— Mais, père, ajouta Norbert après un silence, je t'en prie ne parle de cela à personne ici. Les fils du relieur seraient insupportables d'orgueil, s'ils savaient que j'ai été amené à parler d'une façon si louangeuse de leur oncle qu'ils adorent comme un roi.
— Il sera roi de Genève avant qu'il soit longtemps, répondit de Gaulaincourt. Mais je garderai pour moi seul ta confidence, mon fils.
« Voilà un exemple des voies de Dieu et une leçon pour mon cœur incrédule, se dit-il ensuite. La chose même qui aurait, à mon avis, dû révolter mon garçon irréfléchi, l'a justement touché au bon endroit. Que Dieu m'accorde un jour de voir accompli tout ce que je souhaite pour lui ! d
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