CHAPITRE V Les deux amis de de Caulaincourt
La vie à Genève était nouvelle, étrange, pour de Caulaincourt comme pour son fils, mais du moins elle lui était aussi douce, agréable. Son hôte le présenta bientôt à son cercle ou abbaye des imprimeurs. Les cercles ressemblaient à nos clubs modernes. Chaque métier, chaque négoce avait le sien. On y discutait tous les sujets d'intérêt général. On se communiquait les nouvelles ; on décidait et débattait les mesures qui réclamaient l'union de tous pour être exécutées.
De Caulaincourt fit aussi connaissance d'un grand nombre de ses compatriotes, exilés comme lui. Plusieurs d'entre eux étaient intelligents, d'une haute valeur morale. Néanmoins, il ne se lia qu'avec deux de ses nouveaux amis^ avec son hôte Antoine Calvin et avec son voisin Ami Berthelier.
Il les appelait, dans le secret de sa pensée : le matin et le soir. L'un était triste et sceptique ; l'autre, plein d'espoir et d'entrain. Ces surnoms étaieTit plus justes qu'il ne le croyait lui-même. Berthelier représentait les causes déclinantes, les principes, les ambitions d'autrefois, tandis que le frère du grand Réformateur était un fils du matin.
Un soir d'octobre, de Caulaincourt soupait chez Berthelier. Avec un certain sentiment d'orgueil,
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celui-ci insistait sur la grande fermeté que les syndics avaient montrée au sujet de Michel Servet. Chacun savait à Genève que cet homme, dont le nom sera toujours associé à une idée de malheur immérité, était en prison accusé d'hérésie, de blasphème et de sédition.
— Qu'ont-ils donc fait ? demanda de Caulaincourt, remarquant à paît lui, combien tout ce qui était à la gloire de Genève excitait la joie de BertheUer.
— Des commissaires sont venus de Vienne, demandant au nom du roi que Michel Servet leur fût livré. Il est déjà jugé et condamné, par ce qu'ils appellent la Sainte Inquisition, à être brûlé vif et à petit feu.
— Eh bien ?
— Les syndics firent amener Servet et lui demandèrent ce qu'il préférait : rester avec nous et attendre notre jugement, ou partir avec ceux qui le réclamaient ? Il les supplia en pleurant de faire de lui ce qu'il leur plairait, mais de ne point l'envoyer au bourreau.
— Et eux ?
— Ils ont refusé de le livrer. Dans l'enceinte des murs de Genève tous sont en sécurité, innocents ou coupables, pour être jugés selon la justice.
— Mais qu'est-ce que ce Servet ou Servetus, dont tout le monde parle ?
— C'est un Espagnol. Quant à son hérésie, elle consiste à croire que Dieu est en toute chose et que toute chose est Dieu.
— Quel non-sens et quel blasphème !
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Berthelier haussa les épaules. — Pour moi, dit-il, je trouve déjà si difficile de croire que Dieu est quelque chose, et quelque part....
Il s'arrêta, frappé de la douleur qu'il lisait dans les yeux honnêtes et limpides de son ami.
— Pardonnez-moi, dit-il tristement. Je me suis oublié.
— Consolez-vous, ami, répondit de Caulaincourt. Que de faiblesses attendent même ceux que Dieu aime, même les plus sanctifiés. J'ai entendu dire que quelques-uns d'entre eux se croyaient abandonnés et réprouvés. Mais que dit la Sainte Ecriture à ceux qui marchent dans l'obscurité ? « Qu'ils se confient au Seigneur et qu'ils s'affermissent en Dieu. »
Berthelier ne répondit pas. La sympathie de de Caulaincourt ne servait qu'à lui faire mieux voir la largeur du gouffre qui les séparait.
Il reprit :
— Quant à Servet, je le trouve moins dangereux comme hérétique que comme instrument des Libertins. S'il est acquitté, ils triompheront.
— Vous ne le souhaitez pas ?
— Non, par ma foi ! Bien que leur chef porte mou nom et qu'ils soient tous pour moi d'anciens amis et camarades, le régne des saints vaut mieux que celui des coquins et des fauteurs de désordres.... Ah î monsieur de Caulaincourt, vous voyez à quel point je suis seul. Aux yeux de Maître Calvin et du Consistoire je suis un païen, un publicain qui doit s'estimer heureux d'échapper à la prison et à l'exil. Aux
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yeux de mes parents et camarades, je suis un lâche, un mécréant qui a déserté la cause de la liberté. Mais vous, vous devriez prier pour la défaite de Philibert Berthelier, de Michel Servet et de tous les autres. Leur cri n'est-il pas « Genève aux Genevois ! » S'ils triomphent, ils auront tôt fait d'expédier tous les Francillons....
— Tel que moi ?
— Tel que vous, et tous ceux qui vous secourent et vous abritent.
De Gaulaincourt prit congé. Triste et perplexe, il n'était pas agité de pressentiments ou de crainte pour lui-même, mais pour cet ami auquel il avait donné son affection presque involontairement.
— Il est si juste, si clairvoyant en tant de choses, se disait-il, et il se trompe si fort au sujet d'une seule, la plus importante de toutes. Et pourtant je l'aime, bien plus que tant d'autres qui sont d'excellents chrétiens. Je n'ai rencontré nul homme comme lui. Il semble en dehors de tout. Sa vie est celle d'un être très bon, et pourtant!.... Mais Dieu connaît toutes choses ! En tous cas il n'est pas heureux et je puis prier pour lui.
Tout en soliloquant ainsi, de Gaulaincourt entra dans l'ateher d'Antoine Gai vin qui, malgré l'heure tardive, donnait la dernière main à un ouvrage de choix. A la lueur d'une lampe, il était en train de parfaire une couverture en cuir repoussé. 11 était seul. Lorsque de Gaulaincourt entra, il leva la tête et sourit. Sa figure ressemblait à celle de son frère
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Jean, comme une copie médiocre ressemble à un chef-d'œuvre. Ses traits étaient moins fortement accentués, plus adoucis, moins irréguliers. Ils avaient bien moins de caractère et il leur manquait ce qui est le signe extérieur et visible du génie.
— Regardez, monsieur, dit-il à de Caulaincourt, en lui montrant la reliure presque achevée. Je pense que mon frère sera satisfait de la manière dont j'ai monté son joyau. J'ai fait de mon mieux. Cet ouvrage doit être offert à un grand personnage dont j'ignore le nom.
— C'est très beau ! dit de Caulaincourt en regardant avec admiration la coûteuse reliure de cuir de Cordoue, aux ornements dorés, tracés avec une précision et un soin exquis.
— Aucun des livres que Jean répand dans le monde n'a reçu de moi pareil soin, pareille collaboration....
— Que le monde ignore, remai-qua de Caulaincourt.
— Qu'importe ! Est-ce que Jean ne nous prêche pas que Dieu nous a choisis avant la création du monde ? Eh bien, Il a décidé que Jean écrirait les livres et que moi je les relierais.
— Suivant le bon plaisir de sa volonté, en effet.
— Un bon plaisir et une bonne volonté, monsieur de Caulaincourt, car cela ne m'aurait pas tenté du tout de prêcher à Saint-Pierre, d'écrire « l'Institution de la religion chrétienne, » de régner dans le Consistoire, même si j'avais eu l'esprit et le talent que je n'ai pas. Aussi suis-je très reconnaissant qu'il ait eu
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besoin de quelqu'un pour relier les livres de mon frère et d'être chargé de ce soin.
Antoine se pencha de nouveau sur son travail. J'ai peut-être trop parlé de moi, pensait-il.
— N'oubliez pas votre promesse ! dit de Gaulaincourt en se levant. Vous devez me prendre pour élève demain.
De Gaulaincourt, contre l'avis de ses camarades d'exil, avait essayé du métier d'imprimeur sans beaucoup de succès. Sa vue n'était pas très bonne. Il avait peine à distinguer les minuscules caractères de métal et ses mains manquaient de dextérité. Il pensa alors que travailler l'extérieur des livres lui vaudrait plus de satisfaction que d'imprimer leur contenu.
~ Je ne voudrais pas vous dissuader, monsieur, d'entreprendre un ouvrage agréable, qui ne demande aucune dépense de force, mais pourtant me permettez-vous de dire ce que je pense ?
— Certainement, mon ami.
— Alors, mon idée est que Dieu ne vous a pas choisi pour être relieur.
— Gomment pouvez-vous le savoir ?
— J'en juge par vos manières, par vos paroles. Vous êtes un homme destiné par Dieu à combattre, monsieur.
— Mais il n'y a pas de guerre de religion maintenant.
— Il y a toujours une guerre de religion, celle pour laquelle il n'est pas besoin d'armes matérielles. Plusieurs des exilés pour la Foi, venus ici, sont repar-
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tis pour répandre la lumière dans leur pays ou ailleurs.
De Gaulaincourt tressaillit :
— Je n'avais pas pensé à cela, dit-il.
— Il n'y a pas besoin d'y penser non plus, avant que Dieu Lui-même vous en parle. En attendant, si vous désirez voir comment on travaille ici et essayer vous-même, je serai très honoré de votre compagnie. Je considère le travail honnête comme une joie et un moyen de grâce en même temps.
Les jours suivants, de Gaulaincourt se mit au travail, et tandis qu'il travaillait ainsi, une tache que le temps n'a pu effacer vint souiller le blanc, le pur vêtement de la Réformation. Les plus petites éclaboussures se font voir impitoyablement sur un fond jusque-là immaculé. Tandis que ni le martyre ni la persécution n'ont pu tirer de l'ombre les victimes innombrables de Rome, tandis que leurs noms mêmes n'ont pu trouver place dans les pages trop remplies de l'histoire, celui de Michel Servet apparaît en caractères ineffaçables, lisibles pour tous. Sa triste célébrité pourtant parle pour nous défendre. Si la Réformation avait fait comme Rome d'innombrables victimes, on s'en souviendrait moins que d'un fait unique. Mais parmi tous ceux auxquels le nom de Michel Servet est familier, combien y en a-t-il qui sachent ce qu'était cet homme, quel était son caractère, ses convictions, ou qui comprennent les causes multiples, compliquées, de l'horrible tragédie de Ghanipel ? Il est impossible de discuter à ce sujet.
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Les Genevois d'alors jugeaient les choses à un point de vue que nous, modernes, nous ne pouvons plus comprendre.