‹ Gabrielle Krauss (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · DPI ne RARE NE · texte numérisé non relu

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GABRIELLE KRAUSS. 5 en ut du troisième acte, dont la première partie était le pot capital de la représentation. Le calme noble qu'elle observait avec tant d'expression et avec un sentiment musical si profond, ainsi que son exécution vocale, irréprochable jusque dans les moindres détails, ont rendu l'interprétation de mademoiselle Krauss vraiment magistrale.

» L’attention avec laquelle l'auditoire a religieusement écouté l’opéra s’est changée à la fin en une véritable tempête d'applaudissements. »

Je terminerai ces comptes rendus de mes confrères viennois par le récit d’une représentation du Lohengrin de M. Wagner, le 26 novembre 1864 :

« Cette soirée a fourni à notre artiste populaire, mademoiselle Krauss, l’occasion de montrer une fois encore, et d’une manière éclatante, la rare diversité de ses qualités artistiques et sa complaisance à toute épreuve. On sait que le rôle d’Elsa est le monopole exclusif d’une chanteuse qui a fait parvenir à la direction, assez tard dans l'après-midi, la nouvelle qu'elle ne pouvait chanter le soir. Grand fut l'embarras, car il n’était plus possible de changer le spectacle. On songea à mademoiselle Krauss, qui accepta de remplacer madame Dustmann, bien qu'elle n’eût pas même le temps de consulter la partition, qu’elle connaissait, d’ailleurs, mais qu'elle n'avait pas regardée depuis plusieurs années. Le risque était grand ; mais elle n’eut pas à se repentir de sa bonne volonté et de son audace. Les applaudissements ne furent pas ménagés à son excellente interprétation. Le public lui donna, en cette circonstance, une nouvelle preuve de sa sympathie. Ce fut principalement dans la scène de la chambre nuptiale que l'artiste si aimée du public trouva son triomphe. »

Enfin, voici comment un autre Journal annonce le départ de mademoiselle Krauss, au moment où elle s’apprêtait à venir à Paris. La prima donna de l'Opéra impérial fit ses adieux au public dans Don Juan, le 20 mars 1867. Le 27, on lisait dans le 4lte F remder Blatt :

« Mademoiselle Krauss est l’une des rares artistes qui ne soit pas

ennuyeuse ou ridicule dans le rôle d’'Elvire. Elle a chanté avec

un sentiment si touchant le premier trio, le récitatif avec don Juan, l'air en mi bémol, que nous étions parvenus à prendre en pitié les malheurs conjugaux de donna Elvira.

» Malheureusement l’éminente artiste, objet de notre admiration, va bientôt nous quitter. Elle a rempli ses devoirs à l'Opéra impérial avec un zèle et un dévouement sans exemple dans les annales du théâtre de la cour, supportant tout le poids d’une tâche rendue souvent bien lourde, Notre souvenir et nos vœux l’accompagneront désormais dans ses courses à travers le monde. »

On voit par ces citations quelle estime le publie de Vienne professait pour mademoiselle Gabrielle Krauss, et quelle place elle s'était faite dans le monde musical'en Autriche. Ignorant trop souvent ce qui se passe à l'étranger, nous connaissions à peine de nom la cantatrice allemande lorsqu'elle vint en France pour la première fois. L'opinion qu'on avait d'elle dans son propre pays est done la sanction de la très-favorable impression que je ressentis lors des débuts de mademoiselle Krauss aux Italiens.

A ce moment l'Italie était épuisée comme aujourd'hui. Les maitrises, les écoles de chant, abandonnées pour les camps, fournissaient peu de chanteurs. Réclamés par les scènes italiennes qui s'élèvent sur les points les plus reculés du nouveau monde, ils se faisaient rares.

Les grandes cantatrices dramatiques de notre génération disparaissaient les unes après les autres. La Frezzolini, madame Anna de Lagrange, la Penco, madame Lagrua et la Lotti jetaient, comme des soleils couchants, leurs derniers feux, sans que le télescope des unpresarii découvrit de nouvelles étoiles dans le ciél italien, obseurei par la fumée du canon. Il ne restait guère comme donna de primo cartello que la Frieci, dont j'admirais naguère à Londres la belle voix et le talent. Alors il arriva que la France, FAllemagne, voire même l'Amérique, furent mises à contribution par les théâtres de Venise, de Naples, de Milan, de Madrid, de Lisbonne, de Londres et de Saint-Pétersbourg.

M. Bagier, directeur actuel du théâtre impérial italien de

Paris, partit alors pour l'Allemagne dans l'espoir de lui enlever

l’une de ses célébrités Iyriques. Il entendit à Vienne mademoiselle Gabrielle Krauss, reconnut tout de suite ses éminentes qualités, et se promit bien de la ravir à son pays natal à l'expiration de son engagement.

Quelques mois plus tard, en avril 1866, madame Lagrua venait de tomber malade, lorsque le nom de mademoiselle Krauss parut tout à coup sur l'affiche. Arriver ainsi, en plein Paris, sans se faire annoncer et prôner par la réclame, dont les cent bouches célébraient chaque jour une divinité du chant, n'était peut-être guère adroit, mais c'était plus honnète et plus conforme au caracière de l'artiste germanique.

Elle débuta donc sans bruit dans 2! T'rovatore et dans Lucrezia Borgia. La critique, d’ailleurs, un peu blasée sur les débuts, à la fin d'une saison, ne prit pas garde à la nouvelle venue. Quant à moi, très-assidu aux Italiens, je fus profondément frappé par les éminentes qualités de la débutante. Depuis bien des années je n'avais été aussi vivement impressionné, mes chroniques musicales de cette époque en font foi.

M. Bagier hésitait à engager mademoiselle Krauss pour l'année suivante. ['objectait, non sans raison alors, un peu de fatigue dans la voix de la chanteuse. Cependant, sollicité par quelques amis, et confiant aussi dans la jeunesse de mademoiselle Krauss, il finit par s’attacher l'artiste qui allait devenir l'honneur de sa direction et relever chez nous l'art lyrique d’un abaissement momentané. C'était peu de jours avant la clôture de la saison 1866-67.

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Depuis un siècle, cinq étoiles du Nord, cinq grandes cantatrices allemandes sont venues jeter un vif éclat sur la scène des Italiens à Paris. En 1790, c'était mademoiselle Baletti, dont le chant approchait, paraît-il, de la perfection. « Un air noble,

décent, virginal, une voix délicieuse, beaucoup d'adresse et d’agi-

ÿ GABRIELLE KRAUSS.

lité, un vif intérêt dans le cantabile, » c’est ainsi que M. Roger Lestrange nous Ja présente dans ses Éphémérides.

En 1831, c'était madame Schrœder-Devrient qui devait, dix ans plus tard, m'initier aux sublimes beautés des Mozart, des Beethoven et des Weber, et enchanter les premières années de ma jeunesse sur la scène de l'Opéra de Dresde. Je la vis en 1842, cette beauté blonde, créer le rôle d’'Élisabeth dans le T'annhauser de M. Wagner, comme elle avait déjà créé celui d’Irène dans Rienzt. Ce que disait la critique française, en 1831, de la première étoile de l'Opéra allemand, peut s'appliquer aussi à l'étoile de 1869. Lisez plutôt : | |

« Voyez-la, voyez-la, elle ne chante pas comme les autres, qui chantent pour chanter! Elle ne parle point comme on parle, pour parler ! Elle n’agit point comme on agit d’après les règles du théâtre. Elle chante avec des accents qui ne résident pas dans le gosier! Elle oublie le public et sa mission près de lui; elle devient en réalité le personnage qu'elle chante, elle s’identifie à son amour, à ses craintes, à ses espérances, à son désespoir. Voyez-la, voyez-la dans Fidelio! Allez entendre Frdelio! Vous nous direz si après les angoisses d’une femme qui creuse la tombe de son époux, et qui se dévoue pour le soustraire au fer d’un assassin, vous nous direz si ces accents de la plus vive douleur et de la passion la plus violente ne vous ont point ému, autant que vous êtes ému par la Malibran, et plus que vous n'êtes ému par la Pasta! Votre pouls s'est élevé incroyablement, votre poitrine était haletante, votre cœur battait à vous étouffer! Le Fidelio de Beethoven, chanté par une Schræder, n’est plus seulement de la musique, c’est de la nature sublime ! »

A la mème époque régnait la Sontag, que je n’entendis qu'en 1845, dans les salons de Berlin, lorsqu'elle était devenue la comtesse Rossr.

Puis vint, en 1838, mademoiselle Ungher, « joignant à l’ardeur du Midi l'énergie du Noïd », et après quelques années d'intervalle, mademoiselle Cruvelli, que l Académie impériale de musique enleva aux Italiens, et que le mariage ravit définitivement à la scène en 1855.

Mademoiselle Gabrielle Krauss est la dernière venue dans ce groupe lumineux. Comme tout ce qui est véritablement grand et durable, la réputation de l'artiste ne s'estpas faite en un Jour. Elle n'a point éclaté tout d’un coup comme éclate un feu d'artifice. Ce n'est pas par des tours de force audacieux, par des « points d'orgue » périlleux , devant lesquels la foule émerveillée reste en extase, qui du jour au lendemain rendent un nom célèbre, qu'elle est arrivée à la gloire. Non. Rien de ce qui touche au charlatanisme, à la « réclame » , cette puissance moderne si bien exploitée aujourd’hui, ne fut mis en œuvre par mademoiselle Krauss. Elle a conquis le succès par la seule puissance de son talent. Chacun de ses rôles n’a été pour l'artiste, depuis deux ans, qu'une halte où, s’arrêtant seulement pour retremper ses forces et son courage, sans s’arrèter aux ronces du chemin, sans se laisser abattre par les méprises de l’aveugle fortune, elle arrivait à la renommée.

« Son passage au théâtre Italien, dit M. Blaze de Bury, marquera comme un exemple de ce que peut à la longue, sur le public même le plus affolé de fanfreluches vocales, l'autorité de l’intelligence et du talent. À peine distinguée à ses débuts de quelques rares connaisseurs, elle a lentement, mais sûrement, à force de travail, conquis sa place, et cette place est au premier rang. »

On pourrait, à bon droit, s'étonner de voir les protecteurs naturels ét officiels de mademoiselle Krauss se tenir à l'écart des débuts d’une compatriote dont le caractère était si honorable; mais leurs salons ne s'ouvrent guère qu'aux excentriques de l’art. Thérésa, la chanteuse populaire, y fut reçue, et la musique de M. Offenbach y trouva des encouragements auxquels l’auteur de {4 Grandeduchesse de Gérolstein doit la majeure partie de sa vogue dans le monde fashionable. On conçoit, dès lors, comment un appui sur lequel la simple et noble artiste viennoise devait compter, lui manqua. Il faut avouer que, jadis, les Mécènes d’outre-Rhin, les Lichnowski, les Lobkowitz, les Esterhazy, entendaient autrement le patronage dû aux arts et aux artistes par les privilégiés du rang et de la fortune.

Mais faut-1l vraiment s'étonner si nous restons froids là où nos

pères se fussent montrés pleins d'enthousiasme? Il y a dans la vie des peuples des périodes de décadence où le beau passe presque inaperçu. Je dis — presque — car l’art, dans les plus mauvais temps, conserve ses adeptes, ses lévites, ses prêtres. La foule pieuse se renferme alors dans le sanctuaire du temple, loin des violences et des sacriléges.

Aujourd'hui nous vivons sous le règne du laid, choisissant nos idoles quelquefois sur de grossiers tréteaux, souvent dans le ruisseau, Pourquoi? C'est qu'il faut plaire à l'argent, et que les délicats n'en ont guère ordinairement dans ce temps-c1..

Un soir de l'hiver de 1868, j'étais entré dans l’un de ces sanctuaires où le culte du beau, du grand, du simple, trouvait un asile sûr. Les fidèles étaient rares, mais recueillis, convaincus, éclairés et enthousiastes.

Il s'agissait de sacrer reine une artiste, une tragédienne lyrique, née dans la patrie de Haydn, et la couronne portée par les mains du chantre immortel de Pesaro descendit sur le front de Gabrielle Krauss !

Ce soir-là, le maitre auquel j'avais eu, sur sa demande, l’honneur de présenter la prima donna dramatique de Ventadour, sentit comme le souffle d’un nouveau printemps passer sur son front. Je n'oublierai pas l'impression que Rossini laissa voir en entendant chanter en allemand le grand air : Sombres forêts de Guillaume Tell. Un rayon de sa gloire universelle sembla tout à coup l'illuminer. Cette langue germanique lui parut douce et pénétrante sur les lèvres de la nouvelle Mathilde, et 1l désirait l'écouter encore. Mademoiselle Krauss chanta quelques leder de Schubert, le maëstro répétant toujours : « Schôn! schon! »

Puis il se leva, ce qui lui arrivait rarement, pour aller embrasser la grande cantatrice, bien émue de cette suprême consécration de son talent. Ce fut alors qu'il lui dit cette parole, inestimable dans la bouche d’un homme qui savait mesurer l'éloge : « Vous chantez avec votre âme, ma fille, et votre âme est belle! »

Cette parole d’or n’a-t-elle pas plus de prix pour l'artiste que les plates louanges qu’adressent aux chanteuses en vogue les amateurs

de gazouillements ou de tours de force?

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