‹ Gabrielle (volume 2)Chapitre 4 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

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précédèrent son mariage, Yves de Mauléon avait parlé de la louer, ou de l'acheter, pour garder à sa grand'mère , tout près de Paris, un séjour agréable , où ils pourraient aussi parfois trouver les plaisirs de la campagne sans s'éloigner de la ville.

Un de ses amis absent eu était le propriétaire, et voulait s'en défaire : Yves de Mauléon y était venu souvent^ et les gens qui gardaient cette habitation le connaissaient.

Gabrielle apprit d'eux, en arrivant, qu'il y était depuis le matin avec une jeune femme qu'ils désignèrent de manière à ne pas lui laisser de doute que ce ne fût Élénore. Alors, ayant essayé de donner à sa venue et à sa conduite des raisons naturelles, elle remonta tristement dans la voiture qui l'avait amenée, et pensa que si son ancienne amie n'avait pas voulu garder

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lia gage de leur nuUuelle affection, ce n'était point pour les funestes projets qu'elle loi avait d'abord supposés.

Absorbée dans ses tristes réflexions^ elle voyait a peine les objets qui passaient sur la route à côté d'elle : seulement il lui sembla un moment qu'un regard profond et perçant, ayant pénétré jusqu'à elle, d'un cabriolet venant de Paris, et se croisant avec sa voiture, un léger cri de surprise s'en était échappé. Mais la marche des chevaux en. sens contraire 1 ayant trop rapidement séparée de celui qui passait ainsi, elle ne fut pas entièrement convaincue qu'elle ne s'était point trompée en croyant reconnaître M. Simon.

Comme elle rentrait , cherchant quel prétexte elle pourrait donner si madame de Fontenay-Mareuil l'interrogeait sur sa

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sortie matinale, ou venait la prévenir que sa mère, madame Rémond, arrivée depuis une heure de la campagne, lui faisait dire de venir à l'instant la trouver. Après avoir chargé une femme de chambre d'annoncer cette nouvelle à la marquise, Gabrielle se rendit chez sa mère; elle y rencontra Georges Rémond.

La bonne madame Rémond fut d'abord si transportée de la joie de revoir sa fille, qu'elle ne pensa qu'à la lui témoigner par de vives caresses.

— Mais, s'écria-t-elle ensuite, que de choses tu vas avoir à me dire ! . . . et voyons un peu comment te va le mariage ! . . .

Plaçant sa fille en face de la fenêtre, elle se mit à l'examiner.

— Il faut donc que ce soit le froid du

malin, eoriliinia-t-elle, car je ne vois |Jns là ces belles couleurs que je t'ai laissées en partant. Il est vrai que le tennps est glacial : je me sens moi-même toute malade d'en avoir souffert pendant le voyage, et, tiens, cela t'a rougi les yeux comme si tu avais pleuré ! . . . Une inquiétude traversa le cœur de la mère. . . — Ah ça. . . tu n'as pas de chagrin au moins?

Gabrielle s'efforça de sourire en disant : Non, maman! Les yeux de Georges montrèrent de l'incrédulité.

— A la bonne heure, reprit madame Rémond sans être encore parfaitement rassujée ; c'est qu'il ne s'agit pas vraiment de donner deux millions à un gendre pour qu'il fasse ])leurer votre fille! Conte-moi tout , je veux tout savoir ! D'abord, ce beau mari esi-il bien amoureux?

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Gabrielle s'approcha vivement du feu dont un morceau de bois enflammé venait de rouler, et fut tellement occupée du soin de le remettre à sa place , qu'elle parut n'avoir pas entendu la question de sa mère.

Madame Rémond recommença exactement la même phrase.

Gabrielle, encore penchée vers le foyer, se tourna vers sa mère : le feu avait coloré son visage . Madame Rémond se mit à rire en disant : — Eh bien! te voilà rouge comme une cerise ! . . , Ces jeunes femmes sont étonnantes; tout les effarouche : je ne suis pas capable pourtant de dire des inconvenances. C'est peut-être parce que ton cousin Georges est là?... mais un parent , un cousin , est-ce que ça doit gêner pour ce qu'on peut avoir à dire... en famille? et on peut

bien, je crois, demander à sa fille si le mari qu'on lui a choisi est amoureux , comme ça se doit, au moins dans le commeiicement, et comme ce sera, j'espère , jusqu'à la tin.

Gabrielle sourit doucement à sa mère sans répondre.

— Allons, il parait que tu ne te plains pas... dit madame Rémond. Mais, est-ce que tu as déjà pris les manières de toutes ces princesses du faubourg Saint-Germain qui ne parlent que du bout des lèvres, qui ont Tair de ne pas oser remuer? Tiens, voistu, je ne sais si ces façons-là sont ce qu'on appelle le bon genre, mais ça me semble bien drôle... en vérité! Ton mariage avait plutôt l'air d'un enterrement que d'une noce! pas un petit mot pour rire! Et parce que je rne suis permis une légère

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plaisanterie, qui n'était pourtant presque pas plaisante, ton mari a fait une grimace!... Va, j'ai bien vu cela!... et si j'ai quitté Paris dans cette mauvaise saison , si j'ai été à la campagne où j'ai attrapé, je crois , un refroidissement, c'était, à vrai dire, pour ne pas être obligée d'assister à ces premiers jours qui me navraient le cœur; pour ne pas aller chez cetle marquise, ta belle-mère, car elle est ta bellemère, à toi, ma fille, toute grande dame qu'elle est ! et je ne voulais pas me trouver dans cette maison si triste où, quand on fait une visite, chacun a l'air d'avoir peur des autres; où l'on parle bas comme s'il y avait là quelque malade dont on craignit de troubler l'agonie; où, à force de soins et de précautions pour affaiblir le son de sa voix, diminuer ses mouvements, retenir ses paroles, et ne jamais ni riie, ni se fà- ( her, ni gesticuler, on ressemble a des au-

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loiiiales, à des li-ijures de cire, ou à des j>ens empaillés...

Gabrielle regardait sa mère avec étoiinement : elle avait déjà perdu Thabitude de ses manières rudes et incultes. C/était quelque chose pour la pauvre jeune femme que de forcer ainsi son attention , et de la faire sortir des tristes impressions qui l'accablaient; maiS;, sans le vouloir^ madame Uémond l'y ramena bien vite.

— Ce voyage, mon enfant, n'a pas été perdu pour toi : j'ai fait, dit-elle, tout ce dont nous avions parlé dans les jours qui ont précédé ton mariage. J'ai mis les ouvriers en train, et madame Ramel, qui est toujours là, bien contente que tu lui aies assuré une pension pour sa vie , et un logement au château d'Arnou ville, qui est pour elle le monde entier, cette bonne femme,

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tout en faisant sa tapisserie, car elle ne fait que cela, surveillera les travaux. Elle a bien compris tout ce que tu as écrit pour les arrangements, et, quand tu iras au printemps avec ton mari, vous aurez là pour votre têteà-téte la plus belle habitation du monde.

Georges passa la main sur son front.

— La galerie sera repeinte , redorée , et les tableaux nettoyés ! Imagine que dans les portraits il y en a plusieurs qui ressemblent à ton mari : c'est cette même figure si fière; car il a Tair fier , quoique vraiment il ait quelque chose d'aimable quand il vous sourit. Ah ! c'est un homme , vois-tu , à tourner les têtes des femmes !.. . Prends-v garde ! je te dis ça, moi qui connais les choses delà vie!... et je te conseille de bien veiller à ce qu'on ne te l'enlève pas. . . car . entre nous soit dit, et c'est mon devoir (à

moi ta mère, de te prévenir des dauyers qui pourraient troubler ton bonheur) , dans les gens de la belle société, les maris ne se piquent pas trop d'être fidèles. Ce n'est pas comme chez nous autres; quand je dis nous autres, c'est anciennement! A présent, nous ne faisons plus partie de ce monde-là, où les maris travaillent et où tous leurs plaisirs sont de venir le soir retrouver leurs femmes ! ce n'est plus ça! . . . Au reste, mon enfant, tout dépend un peu de toi ; dans les premiers temps, les maris sont toujours charmants : il ne faut pas leur en laisser perdre l'habitude, voilà tout ! C'est du commencement que dépend tout l'avenir, demande plutôt à ton cousin!

Georges restait immobile, les yeux attachés sur Gabrielle qui cherchait à éviter ses regards.

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Elle avait trouvé moyen de se placer à contre-jour, de façon à ce que son visage ne fût pas éclairé : puis elle avait à chaque instant quelque chose àprendre sur une petite table posée derrière elle, en sorte que jamais madame Rémond ni Georges ne la voyaient complètement. C'est que la jeune femme sentait les paroles de sa mère toucher justeà quelques-unes des blessures douloureuses de son cœur; et que, malgré ses efforts, elle craignait que les impressions de son àme ne passassent sur son visage. Mais elle comprit pourtant qu'il fallait enfin se décider à avouer franchement sa situation, ou à tromper entièrement sa mère ; et son esprit juste et vif devina quelles suites fâcheuses aurait une confiance illimitée. Elle pensa qu'elle serait excusée par ses motifs, on s'écartant d'une vérité trop dangei^use pour tous!

Quand madame Héniond ajouta :

— Tu as quelque chose... pour être ainsi triste et silencieuse sans bouger, toi qui ne savais pas rester cinq minutes en place ! Gabrielle se leva vivement de son siège, et, essayant de reprendre quelque chose de sa gaieté passée , en imitant du moins ses anciens enfantillages, elle sauta légèrement sur les genoux de sa mère, puis, riant au milieu de folles caresses , elle chercha dans sa mémoire les innocents badinages et les mots pleins de joie qui s'échappaient jadis de ses lèvres sans qu'elle y pensât.

— A la bonne heure! dit enfin madame Rémond, te voilà comme je te désire! Tu «s contente, n'est-ce pas? ton mari est aimable et bon pour toi?

— Oui, maman.

— Ta l>elle mère ne t'ennuie pas trop?

laS KLENORE.

— Non , maman.

— lu as tout ce que tu désires?

Elle embrassa sa mère, et le baiser étouffa un peu ces deux mots :

— Oui, maman.

— Eh bien! alors sois gaie comme autrefois! Je commençais déjà à m'inquiéter; je m'en sens toute malade... et puis ce froid de la route...

Gabrielle à son tour s'inquiéta : madame Rémond semblait souffrir , elle passa même dans sa chambre, laissant sa fille et Georges au salon.

La jeune femme respira plus librement ; et^ ne contraignant plus la vive douleur

qui l'oppressait, des larmes brûlantes et longtemps retenues coulèrent sur son visage; elle oubliait qu'elle n'était pas seule.

— Gabrielle ! dit Georges d'une voix émue.

Elle se leva, comme éveillée au milieu d'un rêve, regarda son cousin et dit :

— Georges... n'apprenez jamais à personne que vous m'avez vue pleurer.

— Je savais déjà , reprit-il , que vous n'étiez pas heureuse.

Elle parut surprise en écoutant ces paroles.

— Quel funeste mariage ! Ah ! pourquoi la fortune est-elle venue mettre en Ire nous

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un triste obstacle? pourquoi... un autre... un autre qui n'était pas digne d'un tel bonheur...

— Georges, dit avec calme et dignité la jeune femme... Vous vous trompez peutêtre sur la cause de mes larmes, je n'accuse personne ! ... Je ne me plains de personne ! et... sans doute la vie n'est pas telle que je l'avais imaginée ! . . . Elle est difficile souvent et cruelle quelquefois... mais il peut y avoir des malheurs pour les uns, sans qu'il y ait de torts pour les autres.

— Ah! s'écria Georges, vous ne parviendrez pas à me tromper : mais je respecterai vos secrets, comme je respecte aussi...

cette vertu que j'admire... Gabrielle, ne voyez en moi qu'un frère, qu'un ami!... S'il est au fond de mon cœur d'autres sentiments, je les tairai : vous ne verrez qu'une

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sainle amitié... qui vous consolera peutêtre... ou du moins pourra pleurer avec vous ! Le cœur a besoin d'affection , la pensée de confiance, et vous êtes seule ! . . . Vous Tavez dit, et je le vois, tout est renfermé dans votre âme!... S'il vous échappe un mot, que vous rétractez bien vite, c'est que la douleur déborde malgré vous qui la retenez!... Gabrielle, pour vous qui n'aimez personne, pour moi qui n'aime que vous... acceptez un ami !...

Gabrielle prit la main qu'il lui tendait et, essuyant une larme, elle dit un peu émue : — Georges... vous êtes mon parent... vous êtes mon ami. . . et, placé naturellement près de moi, votre cœur si bon, votre esprit si distingué, votre expérience de cette vie que je commence seulement à deviner. . . ce besoin d'affection que je sens si bien... oui,

tout me ferait un bonheur de votre amitié!.. 1- il

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Mais^ ajouta t-elle en hésitant un peu... Georges^ vous êtes... jeune... et moi j'ai seize ans!... J'en sais assez déjà des idées du monde, et ce sont aussi, il faut le dire> celles du village, pour savoir qu'une jeune femme et un jeune homme seraient mal jugés si on les voyait trop souvent se chercher et se parler. Il y a des plaisirs innocents qu on ne peut se permettre parce qu'ils ne seraient pas supposés tels! Georges, c'est à regret, mais au contraire pendant que je suis seule ici.., venez-y moins; il le faut! Un jour, quand le temps aura passé, en apportant la raison pour nous conduire et la justice pour nous juger, eh bien! vous retrouverez une amie! une sœur ! Adieu !

En disant ces mots d'une voix troublée annonçant que sa résolution n'était pas prise sans regrets, Gabrielle quitta le salon pour entrer chez sa mère. La chasie fillc

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remplissait tous les sévères devoirs de la femme sans en avoir eu les bonheurs, et sans se douter que cela s'appelait des sacrifices et (tes vertus.

Madame Rémond souffrait assez gravevement, elle se mit au lit. Gabrielle écrivit à la marquise qu'elle resterait chez sa mère malade. La journée et la nuit se passèrent ainsi.

Une fièvre assez forte avait saisi madame Rémond : sa fîUe la veilla. Vers les deux heures du matin la malade s'endormit d'un profond sommeil, et la jeune femme ayant envoyé se coucher la fille qui veillait avec elle se trouva seule enfin livrée à ses pensées...

Seule, comme elle devait l'être toujours ! L'amitié qui charme la vie, l'amour qui peut

consolerdeses malheurs, tout lui manquait ' Gabrielle prit alors de petites tablettes couvertes en velours bleu, cadeau de noces de madame de Fontenay-Mareuih, et qui renfermaient le portrait d'Yves de Mauléon : elle regarda longtemps ces traits si nobles, cette belle physionomie, et elle pleura!...

Près d'une autre ! dit-elle , tout est fini. . . et sa main écrivit sur Tivoire des tablettes les mots qu'elle prononçait : Ah ! s'il m'eût aimée ! le ciel ne m'a donc pas trouvée digne d'un tel bonheur ! . . . et pourtant ! . . .

Sa pensée se reportait malgré elle vers cette maison isolée où Elénore avait retrouvé Yves de Mauléon, où tous deux ensemble l'oubliaient !... Elle se levait alors, marchait vivement... prenait un livre...

essayait de lire et retombait dans la même

pensée: Yves près d'Éléaore! Aucun tourment n'avait été éparçnéàla jeune femme : elle soufflait maintenant du plus violent de tous^ d'une amère et cruelle jalousie !

La nuit tout entière s'écoula sans qu'elle cherchât même un repos qui la fuyait. Le matin^quand le jour parut, la fatigue, les regrets, l'inquiétude et l'agitation lui avaient donné une espèce de vertige ! Elle reçut alors un billet de la marquise, demandant de ses nouvelles, et s'informant si M. de Mauléon était avec elle, parce que, disait sa belle-mère, il n'était pas rentré la veille, et n'avait point couché dans l'hôtel les deux dernières nuits.

Gabrielle rassembla toute sa présence d'esprit et tout son courage pour répondre ce peu de mots :

« Ne vous louriruMïtez pas, madame, il

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« n'est rien arrivé de fâcheux à M. de Maii- « léon. Je sais qu'il est à la campagne très- « près de Paris, vous le re verrez sûrement « bientôt. La santé de ma mère me donne « assez d'inquiétude , pour que je ne puisse « la quitter ; excusez-moi donc de vous « laisser ainsi seule, et croyez au tendre « respect de celle qui est heureuse et fière « de pouvoir prendre le titre de votre fille.

Mais quand ce billet fut parti. . . cette absence d'Yves deMauléon, cet oubli complet de toutes choses pour Élénore, vinrent accroître et alimenter cette cruelle angoisse de la jalousie. Sa pensée ne quittait plus cette maison bien connue; elle se rappelait le salon qu'elle avait une fois visité avec la marquise et Yves de Mauléon ; elle l'y cherchait , l'y voyait près d'Éllénore ! Elle in-

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Neiilait (les paroles d'ainour qu'elle n'avait jamais entendues; elle les lui prétait; elle entendait sa voix sonore dontla doucepuissance imposait et charmait^ et cette voix les disait à une autre ces chères paroles ! ... La helle figure d'Yves deMauléon se présentait aussi à elle, avec cet aspect grave et sévère, (|ui devenait si gracieux par un sourire, si (endreparun regard. La jalousie, cette passion qui peut rendre le cœur frénétique , ôter la raison et mener jusqu'au crime, prenait, dans la jeune femme encore tout innocente, un caractère de tendresse et non d'emportement : elle avait plus de douleurs que de colère. C'était le cœur et non l'orgueil qui souffrait! Mais là, seule près d'une malade , dont la mort pouvait la plonger dans un nouveau désespoir, dont la vie ne pouvait la consoler , ce qu'elle souffrit ne pourrait s'exprimer. Et, pendant ce temps, que faisait-il, lui?...

liONSIBlIR SIMON.

Mumw mm,

Yves était près d'Elénore, sous le chaniio de cette passion de jeune fille qui ne s'était jamais exprimée que par le silence ! il voyait cet être souffrant , qui avait cherché la mort pour échapper à des regrets causés par lui; et il cédait à l'impression du mo-

ment, oubliant le passé et ne prévoyant pas Tavenir.

Elénore disait :

— Oui, je voulais mourir, moi qui ne tiens à personne, qui n'ai personne sur la terre pour me regretter ou pour m'aimer! mais j'étais folle, et ma raison revient avec le bonheur! Mon isolement, mais c'est la liberté ! depuis que je ne vois plus ces regards hostiles qui me poursuivaient; depuis que je suis ici, où il me semble que le monde ne peut venir me trouver; où jamais personne ne troublera ma solitude , je me sens forte et heureuse ! Oui, je suis indépendante! rien ne m'attache ni aux lieux, ni aux choses, ni à qui que ce soit! Cette habitation est isolée; elle est libre; on peut l'avoir; ma fortune est plus que suf lisante, je resterai ici! j'a-

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clièverai de rompre ces faibles liaisons que ni I amitié^ ni la parenté n'a formées! je vivrai seule dans ce lieu ; je n'y verrai personne; seulement vous y viendrez, vous ! vous seul ! . . . votre voix sera la seule que j'entendrai! jamais je ne pourrai attendre que vous ! mes yeux ne verront à l'avenir que votre ligure! Ce ne sera pas une vie nouvelle pour inoi : n'est-ce pas ainsi que je vis depuis que je vous ai vu?

Quel jeune homme n'eut trouvé de tendres paroles et des soins caressants pouj' répondre à de tels discours? D'ailleurs, n'était- il pas irrité contre Gabrielle? ne cherchait-il pas à l'oublier? ne voulait-il pas se venger? Yves de Mauléon adoptait et partageait donc tous les projets de la jeune fille... H veillait avec une tendresse presque paternelle sur cet être qui lui confiait son avenir : il aimait Gabrielle comme

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une puissance qu'il voulait soumettre : il aimait Élénore comme une esclave soumise à sa puissance.

Il avait pourvu autour d'elle à tout ce que Tenfant rêveuse eût oublié : un grand feu réchauffait la jeune fille glacée par l'air du matin , et la défendait contre un froid qu'elle ne sentait pas... A chaque instant le charme d'Élénore se faisait sentir davantage^ et YveS;, incapable de mensonge à côté de sentiments vrais, Yves qui n'eût jamais promis à la bonne foi ce que sa volonté n'eût pas eu l'intention d'accomplir, disait à la jeune fille:

— Ce sera donc vous, Élénore, qui consolerez ma vie si triste ! car tout m'a manqué aussi ; mes espérances se sont dissipées, l'une après l'autre, sans avoir jamais tenu ce qu'elles m'avaient promis ! Ici , près de

MONSIi:rK SIMON. I75

NOMS, je vioiulrai chercher (ont mon hoiiheur et toute ma joie.

Et Élénore, pouvant à peine croire à une telle félicité , ne pensait même pas qu'elle devait la payer de sa réputation d'abord, et de plus que cela sans doute. Un indicible ravissement brillait dans ses yeux , et se communiquait à celui qu'elle aimait et pour qui elle oubliait la terre et le ciel.

Le bruit d'une porte s'ouvrant brusquement et une voix troublée par Témotion vinrent les frapper tous deux de surprise et presque d'épouvante; et^, dans le salon où Yves tenait entre ses mains la main tremblante d'Élénore, ils virent paraître M. Simon.

— C'était donc vrai, s'écria l,e vieillard ;

c'était donc vrai! Ah! cette affreuse douleur manquait à toutes les autres !

— Monsieur Simon! dit Yves de MauléoU;, d'un ton hautain qui lui reprochait son indiscrète présence, que venez- vous faire ici?

Le vieillard le regardait avec surprise et douleur : il n'y avait pas de colère sur ce pâle visage décomposé par une affreuse souffrance.

— Ce que je viens faire? dit-il, se justifiant comme s'il eut été plus malheureux qu'offensé de la question , ce que je viens faire? quand vous allez perdre et déshonnorer ma fille !

Tous trois restèrent immobiles et silencieux.

MONSIKl K SiMO>. ITT

Cependant il se mêla un in()u\eineiit de joieà la surprise d'Yves de Mauléoii; et il ne comprit pas lui-même comment il n'é- ])rouvait.pas plus de chagrin de ce qui venait les séparer!

Élénore était toute à rétonnement.

— Mon Dieu ! s'écria le vieillard affligé;, c'est donc en vain que je me serai privé de mon enfant , que je lui aurai ôté le nom de son père^ afin de lui enôter aussi le malheur et la honte ! Elle n'aura pu échapper à la punition du ciel que je voulais détourner de sa tète innocente, et les fautes des pères retomhent donc sans pitié sur les enfants!

Élénore, attendrie et éclairée par ces paroles, sentit tout ce que son père craignait et tout ce qu'elle avait hravé ; mais elle ne

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