‹ Gabrielle (volume 2)Chapitre 6 sur 12 · IS() M0>S1I<LK SIMON · texte numérisé non relu

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raient, et des précautions trop grandes prises pour conserver ce cher et unique liéritier. Mon entrée au château fut le commencement d'une nouvelle méthode d'éducation adoptée par la famille, que Rousseau avait provoquée par ses ouvrages , et Vicqd'Azyrpar ses ordonnances. A partir de cette époque, Tenfantfut donc abandonné à luiméjne dans le parc du château, et livré aux exercices rudes et bruyants, pour lesquels surtout mon introduction près de lui avait été décidée.

J'appris cela plus tard. En ce moment, ma mère avait vu seulement une récompense de ses soins, dajis l'offre qu'on lui lîl de se charger à jamais de moi; et simple fermière, ayant une nombreuse famille, elle avait vu avec joie la possibilité de placer un de ses fils dans une situation au dessus do son étal, où il serait plus heureux ,

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croyait-elle. Pauvre mère!... Elle a vécu assez pour voir Teulaut élevé daus le château revenir pleurer dans sa chaumière !

Mais je ne Taccuse point. Si sa volonté n'eût pas disposé de mon avenir^ avant qu'il me fût possible de le comprendre, ma volonté, à moi , en aurait disposé de même dès que je l'aurais eu compris. L'instinct d'une vie différente de celle que menaient mes égaux , d'une vie d'intelligence et de pensée, fût venucertainementme tourmenter dans mes occupations champêtres! Seulemen t , comme mon pauvre village n'offrait à mes yeux, à côté de nos rudes travaux, (jue le studieux magistrat et le paisible curé, sans doute le modeste presbytère où ce dernier étudiait, rêvait et priait serait devenu le but et le terme de mes espérances ambitieuses, si mon séjour au château ne leur eût ouvert une carrière sans bornes.

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Je vois encore, moi vieillard prêt à descendre au cercueil, je vois encore l'étonnement de l'abbé Duval , précepteur du jeune Fernand, quand, pour la première fois, il s'aperçut que mon intelligence dépassait celle du noble enfant dont on Tavait chargé!... Il me regarda avec curiosité : Quoi! tu sais cela, toi! dit-il avec un profond dédain, lorsque je récitai la leçon de Fernand! L'enfance a toutes les sensations- de l'orgueil au même degré que l'âge mûr ; et, si je sentis de la joie de sa surprise , je sentis aussi de son dédain je ne sais quelle souffrance amère que je me rappelle encore aujourd'hui.

11 y avait déjà trois ans que j'étais au château ; mais les études ne faisaient que commencer pour tous deux... et ce fut alors seulement que chaque jour de la vie se marqua pour moi par quelques rudes pa-

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rôles de l'abbé^ lui, dont le ton était si doux et si humble avec Théritier d'une fjrande familîe ! Des différences de tous les jours, de tous les instants^ m'apprirent ce que nos jeux ne m'avaient pas révélé, cette immense distance qui me séparait de l'enfant qui n'avait été jusque-là que mon compagnon dans des exercices où je le surpassais. Les domestiques qui surveillaient nos amusements voyaient en moi le fils d'un bon fermier^ qu'ils connaissaient ; car le marquis de Fontenay-Mareuil prenait tous ses gens parmi les paysans des villages qui entouraient sa terre , et dont il était seigneur; et ces paysans pauvres, devenus valets, considéraient mon père comme audessus d'eux. C'était un égal qui avait fait fortune , et ils me traitaient comme un supérieur. Mais l'abbé pensait autrement.

C'était la troisième éducation dont on le chargeait; elle devait assurer enfin son

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existence à venir; son esprit était trèsborné;, et son instruction fort peu étendue^ et il avait pris, dans les riches maisons qu'il avait habitées, trop d'humilité avec les grands, trop d'orgueil avec les petits. Ilfaut de la supériorité d'âme pour vivre noblement auprès de la puissance. Son mépris me blessait sans que je susse encore ce que c'était que le mépris. Il fallut changer mes manières avec Fernand, lui dire monsieur le comte, et parler respectueusement à l'enfant qui jouait jadis avec moi comme un égal, et qui continua, lui, de tutoyer le pauvre Simon.

Les parents de Fernand, l'abbé et les domestiques, ne donnaientplus alors d'autre titre à mon petit compagnon que celui de comte, et ne l'abordaient plus qu'avec loutes les apparences du respect. Peut-être, si je n'étais arrivé au château qu'à cellr

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('poquo^ ireiissc-je pas été Irappé (lésa[{iéablement de cet usage; mais j'avais eu trois années presque d'égalité! Le père de Fernand était un de ces nobles esprits qui adoptaientpar générosité des idées qui devaient les perdre, ou les sauver peut-être, si tous les eussent adoptées. Admirateur (le Montesquieu, ami de Rousseau, et en correspondance avec Voltaire, il tendait les mains à toutes les réformes. Le ciel voulut sans doute le récompenser de sa bonne foi, car il le retira du monde vers la fin de ^786. 11 avait espéré le bien , et ne vit pas le mal! Son sort fut heureux. Celait lui qui avait voulu cette égalité d'enfant, et celte vie de liberté agissante et bruyante pour son fils. Fernand s'en trouva bien, car ces trois années firent de l'être débile qui n'aurait pas vécu, ou qui n'aurait eu qu'une fragile existence, un enl'anl pl(Mn do force et d'agilih'. Pourlant,

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il faut tout (lire, 1 intelligence ne se développa point en lui avec la même facilité. Ce n'est pas qu'il en manquât réellement^, mais il était incapable d'aucune application. Ce qu'il a su dans sa vie, il l'a deviné, et poin t appris : sa pensée allait toujours vite, et jamais loin ; elle était subtile, et non profonde. Son esprit était si prompt et si gai, que toutes les leçons de l'abbé étaient résumées par lui avec une plaisanterie dont nous riionstous, quimanquaitsouvent déraison, mais qui avait quelquefois un côté si original, qu'il était impossible à la gravité du précepteur de tenir contre ses paroles.

Bientôt il n'eut plus d'autre précepteur que moi ; l'abbé me laissa tout ce soin ; car j'employais à l'étude les heures que le jeune comte passait près de ses parents ou à des leçons d'agrément , de danse , etc. , que je ne partageais pas. Mon esprit, avide de connaître, avait à sa disposition la biblio-

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thèquedu château, et les avis d'un curé, homme d'une vaste et bonne érudition.

J'essayai de faire part à Fernand des connaissances que j'acquérais ainsi; mais, loin que les années apportassent quelque sérieux à cette nature joyeuse, il devint chaque jour, en grandissant, plus inhabile à toute idée grave et à tout travail de réflexion. C'était seulement un gracieux et charmant enfant! Ah! je le vois encore... Un jour... Pardon, dit alors M. Simon en s'interrompant, si je m'étends sur ces détails, et si les scènes de mon enfance se présentent ainsi toutes vivantes à ma pensée ! Hélas ! ce sont les seuls jours de ma vie où je puisse plonger un regard sans effroi ! J'aime à me rappeler ces doux instants ! . . . Fernand... oui, qu'il me soit encore permis de dire ce nom appris et prononcé par moi avec tant d'affection dans ces premières et innocentes années! Fernand céda à

la volonté de sa mère et de son précepteur à regret, quand ils m'imposèrent l'obligation de ce respect qui nous séparait ! Une surveillance continuelle vint m'empêcher d'y manquer, car il y avait, pour les instants de repos de l'abbé, un sous-précepteur qui ne nous quittait pas; mais Fernaud imagina un moyen de nous soustraire à l'esclavage pendant les récréations que nous passions dans le parc. Un des exercices violents qui avaient contribué le plus à développer les forces physiques de Fernand était celui de grimper sur les arbres et de nous élever jusqu'à leur sommet : j'avais le premier montré une grande dextérité à ce plaisir d'écolier^ mais il avait fini par me surpasser en adresse.

Il y avait au fond du parc un chêne d'une grosseur et d'une élévation prodigieuses... Nous avions établi des espèces d'échelons

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dans son ëcorce noueuse pour arriver jusqu'aux branches, et de là nous parvenions aisément au centre touffu, où, en élaguant le feuillage, nous nous étions fait comme un nid dans lequel ni le soleil ni la pluie n'auraient pu nous atteindre. Peu de jours après les nouveaux règlements imposés à notre dissipation , F'ernand m'entraîna vers notre arbre chéri, et, avant que Ton eût seulement deviné notre projet, nous avions retrouvé notre ancien asile, où, tous deux à cheval sur une grosse branche, nous poussions des cris joyeux. . .

— Simon, médit Fernand avec son doux sourire, regarde donc la drôle de mine que fait l'abbé tout là-bas ! ... je le défie bien de venir ici nous apporter ses ennuyeuses leçons; ici, c'est moi qui suis le maître! c'est mon empire que cet arbre ! et cette branche est mon trône ! je le partage avec toi comme

avec un frère. Ici donc, point de cérémonie ! appelle-moi Fernand comme je t'appelle Simon ; dis-moi toi comme je te le dis !.. . et il m'embrassa. Ce qui se passa en moi je ne puis l'exprimer, j'étais touché, attendri jusqu'aux larmes... et si Ton m'avait dit alors. . .

Un tremblement nerveux agita tellement le débile vieillard en cet instant, que sa fille, effrayée, craignit de le voir succomber à cette violente émotion ; et, malgré sa curiosité, Yves^ interdit, voulut le forcer à remettre la fin de son récit.

— Non, dit-il, qui sait s'il me serait donné un autre jour pour l'achever? et je veux que vous sachiez tout ! Hélas ! vous allez apprendre pourquoi ces souvenirs sont si chers et si cruels pour moi !

Pendant toutenotre enfance, etmêmejus-

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qu'à l'âge de quinze ans, nous ne quittâmes point le château d'Arnouville; et nous retrouvâmes presque chaque jour notre liberté du gros chêne ! Cette heure me consolait seule de tout ce que Tabbé me faisait constamment souffrir.

Le marquis et la marquise de Fontenay- Mareuil ne venaient que rarement à cette terre, à cause des charges qui les retenaient à la cour. Le marquis était plein de bonté; mais la marquise était aussi fière et aussi dédaigneuse que peut l'être une femme laide qui n'a pas d'esprit. Tout ce qui ne faisait point partie de la haute noblesse ne faisait point partie à ses yeux de l'espèce humaine. Ah! si je parle ainsi de celle qui m'admit sous son noble toit, c'est que les douleurs de mon àme peuvent seules expliquer les erreurs de mon esprit : c'est que je serais le plus odieux des hommes, si

je n'en avais pas été jadis le plus malheu-

reux

Le jeune comte venait d'atteindre sa quinzième année quand nous partîmes pour Paris. Ce fut là que commencèrent les vrais tourments de mon existence. Dès le Jour de mon arrivée, madame la marquise pensa qu'il n'était pas convenable que je dînasse à sa table avec les grands qu'elle y invitait, et elle décida que je dînerais à l'office! Élevé avec le jeune comte, partageant ses études, un peu plus âgé que lui, mon intelligence s'était développée de manière à me rendre insupportable la société et l'intimité de gens sans éducation, quand même rien dans cette situation n'eût blessé ma Vanité. H me fut donc impossible de me faire à cette idée, et je sortis de l'hôtel un peu avant le dîner.

L'hôtel de Fontenay-Mareuil que nous

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habitions était situé rue Saint-Dominique : i'eirai au hasard sans connaître les rues où je m'égarais ; je me trouvai bientôt près de l'école de médecine^ et j'entendis les voix joyeuses de jeunes étudiants qui dînaient ensemble dans une salle à manger du rezde-chaussée, chez un mauvais traiteur. J'y entrai : ils étaient distribués par groupes de huit ou dix. Je m'étais d'abord placé seul à une table vide, mais je ne tardai pas à aborder l'un d'eux en demandant si un nouvel arrivant pouvait prendre place à leur côté. On m'accueillit avec joie, et je fis honneur au maigre et chétif repas que l'habitude de la table succulente du marquis me fit paraître détestable, mais que les manières pleines de franchise des convives me rendirent délicieux. C'était le plus mauvais et le plus joyeux dîner que j'eusse encore fait de ma vie !

Je revins tard ; on était inquiet. La vue

des étudiants libres et heureux et leur bon accueil m'avaient donné du courage ; je confiai tout au jeune comte : il obtint de la marquise Tarrangement queje voulais, car, lui, il s'était mortellement ennuyé sans moi. Il fut donc convenu que , les jours ordinaires, je reprendrais, comme à la campagne, ma place à son côté; et que, lorsqu'on m'exilerait de la table aristocratique, j'aurais le droit de dîner où bon me semblerait.

J'entre dans ces détails pour vous faire connaître ce qui vint mettre le comble à cet orgueil blessé qui tourmentait ma vie. Ce qui acheva d'exaspérer mon âme; ce qui présenta enfin un but réel à mes idées, et ouvrit un champ sans limites à mes vagues espérances, ce furent mes relations avec cette jeunesse ardente, ambitieuse et turbulente, qu'agitaient déjà cette haine des

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supériorités sociales^ ce profond et amer sentiment de l'injustice du sort , ou des institutions, qui les donne ou les refuse sans raisons apparentes : enfin toutes ces passions fougueuses qui, longtemps comprimées, s'échappaient alors par de violentes paroles, et devaient se satisfaire plus tard par de terribles actions.

J'avais parfois des accès de mélancolie à maudire le ciel et la terre, et parfois aussi j'espérais ! Déjà des bruits sinistres jetaient l'alarme dans cette société brillante; et, quand les inquiétudes commençaient pour elle, les espérances commençaient pour moi. Je sortais de l'hôtel d'un grand où Ton me traitait toujours avec dédain , souvent avec dureté, et j'allais entendre expliquer, soutenir et développer ce principe d'égalité que tout homme porte en son ame! je passais ma vie près d'un enfant

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ignorant... qui n'avait jamais réfléchi sur rien, qui ne comprenait rien^ qui devait être toujours enfant, à tous les âges. Cet enfant, on venait de lui assurer la survivance du gouvernement d'une province!

et moi, qui avais formé mon esprit par Tétude , moi qui sentais, qui pensais, qui aurais pu agir avec force, courage et raison , je n'aurais obtenu que par faveur un modeste emploi dans quelque rang subalterne! Ces idées ne me vinrent pas ainsi tout à coup et dès le premier jour; elles entrèrent successivement, et avec bien d'autres dû même genre, dans mon esprit disposé à les recevoir. Elles y entrèrent surtout quand ma liaison avec les familles de quelques-uns des étudiants eut agrandi la sphère de mes observations, et quand je me fus rencontré avec quelques individus placés dans la même situation que moi! Il y avait alors dans presque toutes

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les maisons de grands seigneurs quelques jeunes gens de la classe bourgeoise qui faisaient Téducation des enfants, ou qui remplissaient les fonctions de secrétaire. Ce dernier titre était devenu le mien depuis que Téducation du comte était censée finie ! Ces jeunes gens, introduits ainsi jusque dans les palais des princes et des princesses de la famille royale, étaient tous choisis d'ordinaire parmi ce que la bourgeoisie offrait de plus distingué pour l'esprit et l'instruction , et de moins favorisé sous le rapport de la fortune. Souvent ils avaient acquis, dans la lutte contre la misère et l'obscurité, des forces redoutables; et leur introduction près de la puissance leur apprenait bientôt les avantages qu'ils devaien t envier, les points qu'ils pourraient disputer, et les moyens qu'ils auraient d'atteindre à cette puissance dont ils se trouvaient en même temps et si près, et si loin.

Aussi les plus ardents et les plus habiles parmi ceux qui commencèrent la révolution furent-ils presque tous des hommes qui avaient été ainsi placés près des grands dans la situation inférieure où le sort m'avait mis ! Mais plusieurs aussi ont payé cher ce pouvoir qu'ils avaient arraché violemment , et qui ne passa par leurs mains que pour les entraîner avec lui dans l'abîme où ils avaient eux-mêmes précipité ses premiers possesseurs !

Plusieurs familles illustres ouvraient aussi leurs salons à leurs plus rudes adversaires par curiosité, par mode, par passe-temps. J'en vis venir chez le marquis de ceux qui professaient les plus violentes doctrines, et dont les opinions effrayaient et irritaient le plus la marquise. En apparence, rien n'était plus poli et plus respectueux que les manières du marquis avec sa femme ;

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lien n'était plus doux et plus affectueux que les manières de la marquise avec son mari; mais toutes leurs idées et tous leurs goûts étaient complètement opposés; et il existait entre eux une petite guerre sourde et continuelle, qu'une extrême intimité, ou un grand intérêt à les observer, pouvait seul parvenir à connaître dans toute son étendue.

") L'attrait qu'éprouvait le marquis pour les nouvelles doctrines trouvait en opposition une dévotion excessive chez la marquise. Chaque fois que le marquis faisait une démarche , ou établissait une relation dans le sens de ses idées , la marquise en faisait une dans le sens contraire. Plus Tun étendait ses amitiés dans la ligne de liberté et de philosophie où il s'était engagé, plus l'autre les resserrait dans les personnes qu'un rigorisme exagéré distinguait. Quel-

quefois même, les deux partis se trouvaient en présence d'une manière qui amusait la marquise, inquiétait le marquis, m'intéressait vivement, et faisait rire de tout son cœur le jeune comte, qui de sa vie n'a vu que le côté plaisant de toutes choses.

Ainsi parfois la marquise avait invité à dîner quelques membres du haut clergé connus pour l'austérité de leurs idées, et l'intolérance de leurs principes. Le marquis s'amusait, sans la prévenir, à inviter de son côté Diderot, d'Alembert, Lalande, etc.

Rien que leurs noms prononcés à leur arrivée bouleversait les amis de la maîtresse de la maison ; et il ne fallait rien moins que l'élévation du rang et de la puissance du marquis pour imposer à ceux qui se trouvaient ainsi rassemblés malgré eux l'obligation de rester en présence. Pourtant, j'ai vu aussi quelquefois s'éveiller, avec joie de

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chaque côté, dans les deux camps , le désir et l'espoir de terrassçr le camp ennemi par la force des raisonnements. C'étaient d'abord des escarmouches de plaisanteries qu'on se lançait de part et d'autre au premier service ; puis le combat s'animait petit à petit; mais l'aigreur s'y mêlait bientôt, car on finissait, malgré soi, par toucher à des intérêts personnels; et^ sur ce point, il y en avait peu qui voulussent faire des concessions , même quand les questions générales les avaient d'abord entraînés.

Je le répète, ces débats où la raison et la justice semblaient parer les nouvelles idées, où l'éloquence leur prétait sa puissance, peuvent seuls faire comprendre les dispositions de mon esprit et l'effervescence qu'ils avaient pu donner à ma pensée, au moment où la révolution éclata.

— Ah! s'écria Yves, interrompant mal-

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gré lui M. Simon ;, ces idées ^ je les comprends ; ces regrets^ ces impossibilités, elles existent encore à présent ! Mais c'est pour d'autres ;, c'est pour moi par exemple! Ne suis-je pas, ainsi que vous étiez alors, en dehors de tout, et à côté de tout, sans y prendre part? Mon tailleur est officier et me commande une faction ; mon marchand de drap fait à la chambre des lois qu'il me faut suivre; on vient de donner la pairie à mon précepteur ; et moi je ne suis rien , je ne puis rien , moi, petit-fils de cet homme qui était tout et pouvait tant dans notre patrie !

Le vieillard passa lentenaent sa main sur ses yeux, en disant amèrement :

— Oui , c'est vrai ! Mais pourtant si M. le duc de Mauléon n'est rien par ses titres, il pourrait être tout par ses talents, et

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c'était là ce que nous voulions si aidemment! Et cependant^ jamais ces questions d'intérêt général ou d'amour-propre n'eussent suffi pour m'emporter où mon destin maudit devait me conduire ^ si une passion plus vive, une passion de mon âge, une passion d'amour enfin n'eût achevé, par son malheur, de jeter dans mon âme un amer et farouche ressentiment !

Le marquis , dont la santé était depuis longtemps chancelante, venait de mourir, en laissant à son fils une immense fortune et ses charges à la cour. Le nouveau marquis de Fontenay-Mareuil continua de vivre avec sa mère, et l'on fixa à la fin du deuil un mariage arrangé pour lui.

Peu de temps après son veuvage, la marquise fit venir près d'elle la fille d'un conseiller du roi au hailliage de. . . dont le père

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avait jadis rendu de grands services à la famille dans un important procès. Cette jeune personne possédait quelque fortune, et son père avait été anobli par sa charge : frétait un parti fort au-dessus de moi , c'en était un très au-dessous du jeune marquis! On passait le deuil dans la solitude du château : nous de\inmes tous deux amoureux de mademoiselle Lucie.

I-ucie était duneexcessivegaietéet d'une vivacité plus douce que hruyanio , car c'était sa pensée plus que sa personne qui était vive, mobile et incapable de stabilité. Son imagination, toujours en mouvement, lui faisait voir et peindre les objets d*une manière pittoresque : c'était un feu roulant de plaisanteries et de bons mots, non pour paraître, mais pour s'amuser. Elle dépensait son esprit comme les prodigues dépensent leur argent, sans y penser.

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Elle était cliarmanto , plaisant à tous par sympathie ou par contraste.

Au bout de quelques mois, je me crus préféré : je n'ignorais pas l'amour du jeune marquis, et il n'ignorait pas le mien, quoique nous nenous fussions jamais faitaucune confidence! Il devait se marier bientôt, et son amour n'était pas de nature à déranger ses projets; il ne pouvait donc pas l'avouer. Moi je devais cacher le mien ; on eût pu supposer un calcul d'intérêt là où il n'y avait qu'un entraînement très-vrai, et d'autant plus fort que je le combattais et me le reprochais sans cesse.

Aussi, l'espérance, qui s'était parfois glissée dans mon àme, était-elle venue d'elle-même , ou plutôt c'était quelque naïve expression du cœur de Lucie qui l'avait fait naître sans que je l'eusse provo-

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quée. Souvent, au milieu d'une promenade dans le parc, Lucie hâtait ou retardait ses pas pour se trouver seule avec moi ; et alors sa conversation vive et gaie venait me distraire de mes sombres idées. Sans que je les lui eusse jamais confiées^ il semblait qu'elle les avait toutes devinées, car elle trouvait juste ce qui pouvait consoler et guérir, quand parfois un de ces mots blessants, une de ces paroles qui, sans m'être adressées , devaient cependant m'étre pénibles, avaient été prononcés par la marquise. Le dédain pour le pauvre exprimé devant moi, le mépris pour les rangs inférieurs, la haine des principes que je professais intérieurement, avaient-ils provoqué ma tristesse, Lucie savait le mot qui soulageait ! souvent même elle prévenait le mal, et déroutait par une plaisanterie la conversation qui s'engageait sur ce terrain. Knfin je sentais, depuis qu'elle était là, une

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inaiQ protectrice qui détournait les coups, ou guérissait les blessures de mon àme, et se trouvait toujours si adroitement entre le chagrin et moi;, que je ne pouvais presque plus Tapercevoir.

Comment ne pas aimer cet ange protecteur? que sa bonté lui inspirât de tels bienfaits , ou qu'une secrète affection pour moi la dirigeât, je devais être également reconnaissant et heureux, moi, pauvre être isolé au milieu du monde ! les habitudes de ma vie me séparaient presque de mes parents; et, quand j'allais les retrouver, mon cœur était satisfait et mon esprit mécontent. Je n'aurais pu vivre là, même quand je n'aurais pas été forcé de vivre ailleurs, et j'éprouvais ce mal commun à tous ceux que le sort a déplacés trop vite ; je ne faisais plus partie des miens , et ceux qui m'entouraient ne me regardaient pas

comme faisant partie des leurs. Je n'avais trouvé d'égaux que dans ces jeunes turbulents à qui la société n'avait pas encore fait déplace^ et qui aspiraient tous à la première. Le château était à cinq lieues de la ville de M**** : là aussi s'étaient organisées de ces réunions tumultueuses où l'on agitait toutes les questions sociales. En arrivant, je m'étais trouvé tout de suite en rapport avec les chefs : il y a dans des idées communes une espèce de confraternité qui établit des relations, sans même qu'on ait le projet de les former.

Deux ou trois fois, j'étais allé à la ville avec empressement, après notre retour au château ; mais dès que cette tendre affection qui calmait les passions haineuses de mon âme se fut développée , je cessai de m'y rendre. Tout s'effaça devant Lucie; le monde me sembla concentré dans le chè-

teau qu'elle habitait; et les douces et charmantes idées qu'elle exprimait me parurent renfermer toutes les idées nécessaires au bonheur !

Je croyais que le jeune comte avait renoncé à son premier caprice, car je n'avais jamais regardé que comme un caprice Tespèce d'attrait qui le poussait vers Lucie. D'ailleurs, il n'était pas susceptible d'éprouver de fortes ni de profondes émotions, et je dus penser que la première impression avait été promptement effacée.

Pourtant cette douceur, ce charme, qui commençaient à se répandre sur ma vie, n'étaient pas sans inquiétude. Souvent je songeais à l'incertitude de l'avenir; je cherchais s'il ne me serait pas possible de m'ouvrir une carrière qui me permît d'espérer une indépendance honorable et la main

'lia MONSIEUR SIMON.

de celle que j'aimais. Quelquefois, l'esprit absorbé par ce nouveau projet ;, je m'isolais de tout ce qui était autour de moi. Ainsi , un soir que Lucie avait quitté le salon, je m'y trouvais avec quelques personnes dont la conversation cessa de m'intéresser du moment qu'elle ne fut plus là, et je m'assis rêveur dans l'embrasure d'une immense fenêtre, donnant sur le parc, au rez-de-chaussée. Cette fenêtre ouverte laissait pénétrer, avec la chaleur douce et pure d'un soir d'été, l'odeur délicieuse des jasmins qui entouraient le mur et encadraient la fenêtre. Là, j'avais sans doute rêvé longtemps à ce ciel, le même pour tous , à cette nature qui ne refuse ses dons à personne, à cette société qui n'imitait ni la nature ni le ciel. La nuit était venue , on ne distinguait plus les objets; un léger bruit se fit entendre à mes côtés, une petite main se posa sur mon bras, et la plus douce des

MOi\sii<:iK smois. «17

voix me dit : — Vous vous trompez, il y a (lu bonheur pour tous! C'était Lucie! — Sûrement, lui dis-je, si vous le vouliez!

— Du courage donc... et plus de tristesse! La gloire d'une femme est dans la joie de celui qu'elle aime.

Dire ce que j'éprouvai est impossible 1 mais mon émotion fut si vive, que je ne puis encore y penser de sang -froid : la vie m'a donné si peu de ces instants où le cœur ressent pleinement tout ce qu'il est capable d'éprouver en joie! Hors cette minute ineffable , et celle où l'âme du petit Fernand me sembla exprimer l'amitié, il n'y arien eu de ce genre dans ma triste existence. Oh! Lucie, combien je t'aimais ! . . .

Quand je voulus lui répondre , elle n'é

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tait déjà plus là : elle s'était mêlée aux personnes qui étaient au salon ^ je la suivis. On apportait des lumières, tout me sembla changé pour moi. Je ne vis plus le dédain de la marquise; je m'étonnai sans m'en fâcher, et sans éprouver le moindre ressentiment, de voir le jeune marquis rentrer de la promenade avec une mauvaise humeur très-sensible , qui s'exerça d'abord sur moi, et qui surprit tout le monde ; car son caractère insouciant et gai n'avait jamais de ces emportements singuliers. Mais, ce soir-là , rien ne pouvait m'attrister : j'avais du bonheur à me consoler de tout !

On resta rassemblé... et je me réjouissais enfin d'être seul dans ma chambre, où, dans ma folle joie, je me répétais à moi-même tout haut les mots prononcés par Lucie, quand on vint me dire que \x marquise voulait me parler à l'instant.

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l^llo s'excusa sur rimporlance du service qu'elle avait à me demander pour me dëranjjer à pareille heure : mais l'affaire dont il s'agissait, et que je connaissais déjà, ne souffrait aucun retard . 11 fallait, au point du jour, partir pour Paris : un procès, d'où dépendait une immense propriété, située dans le midi de la France, se jugeait le surlendemain au parlement de Paris. La marquise avait retrouvé une pièce décisive qu'elle ne pouvait confier qu'à moi ; et les renseignements qu'elle me chargeait de donner verbalement rendaient mon voyage absolument nécessaire. Je croyais être de retour avant la fin d'une semaine; je partis donc sans avoir revu Lucie !

Des lettres successives de la marquise me retinrent à Paris plus d'un mois après le gain de son procès. Enfin, je revins au château !... Lucie était souffrante; elle ne pa-

i20 MONSIEUR SIMON.

raissait au salon que peu d'instants; je ne pus jamais trouver l'occasion de lui parler seul, et je m'aperçus bientôt qu'elle évitait avec soin tout ce qui pouvait me rapprocher d'elle. Au bout de quelques jours, il fut évident pour moi que ses dispositions n'étaient plus les mêmes à mon égard.

A rinquiétude succédèrent le chagrin et le désespoir : je résolus de faire une démarche auprès de la marquise. Depuis le gain de son procès, elle me traitait admirablement bien; j'osai lui avouer mon amour pour Lucie ; mais le repen tir suivit pour moi cette imprudente confiance, car elle repoussa avec hauteur l'idée d'un pareil mariage pour sa protégée, et je ne doutais plus alors que ses conseils, et ses ordres peutêtre, n'eussent changé les sentiments de Lucie , ou ne la forçassent de les cacher.

Je retombai donc dans toute la mélan-

colie qu'un rayon de bonheur avail un instant dissipée.

Je clicrchai une explication, j'écrivis; mais Lucie ne répondit pas, et ne parut ni avoir reçu ma lettre, ni faire attention à mon cliaîjrin. Je ne pus rien comprendre, excepté que j'étais malheureux! Et, quand le procès de la marquise, remis de nouveau en question, et appelé au parlement de Toulouse, réclama de nouveaux soins, vint me contraindre à un nouveau départ, je me décidai à tenter encore d'obtenir un éclaircissement, et à partir ensuite pour toujours.

Lucie savait le projet de voya^je; j'en avais parlé exprès devant elle : je vis enfin qu'elle aussi cherchait à me parler , et je m'aperçus seulement alors que les yeux du jeune marquis et ceux de sa mère no quil-

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taient pas Lucie une minute^ et qu'on ne la laissait jamais seule.

Un jour pourtant^ au milieu du salon, où huit ou dix personnes étaient rassemblées, et où Lucie, travaillant à une tapisserie, avait près d'elle une petite corbeille à ouvrage, elle parvint à m'indiquer de petites tablettes posées au milieu desécheveaux de soie; et, se levant ensuite, elle entraîna le marquis près de la fenêtre pour lui faire remarquer quelque chose au dehors. Je m'approchai de la corbeille , et m'emparai des tablettes assez adroitement pour n'être pas aperçu.

Elles renfermaient ces mots :

« Rien n'est changé ; mais il faut partir... plus tard... nous nous retrouverons!... »

Me voici donc encore en route pour m'éloigner de celle que j'aimais... et forcé à un séjour qui se prolongeait malgré moi. J'appris à Toulouse le mariage du marquis, son retour à Paris , celui de sa mère, et par conséquent de Lucie; je brûlais de m'y rendre. La révolution éclatait de tous côtés; mais les espérances qu'elle faisait naître étaient maintenant subordonnées pour moi à une espérance plus douce qui les tempérait.

Enfin ^ la marquise elle-même me rappela; j'arrivai : elle me reçut avec une apparence d'amitié que je ne lui avais jamais vue, me parla de Lucie la première, de mes anciens projets, de services rendus qui changeaient ses idées; enfin .. . elle m'accorda, m'offrit même la main de Lucie!... Je crus rêver, à l'aspect de tant de bonté et de tant de bonheur, et je fus ivre de joie ! . . .

i2î iMONSIEUR SIMO^.

Lucie était toujours restée chez la marquise; je voulus la voir à Tinstant !... Elle était souffrante, disait-on; j'insistai tellement pour aller lui parler et la remercier^ que la marquise elle-même me conduisit dans Tappartement de Lucie. Dès qu'elle me vit, elle se troubla^ et , aux paroles de la marquise;, elle perdit entièrement connaissance.

En revenant à elle^ Lucie exigea qu'on nous laissât seuls. La marquise sortit avec une inquiétude qu'elle ne cacha point et qui devait être justifiée.

Que vous dirai-je ? Nous restâmes seuls deux heures : je ne puis ni ne veux vous initier aux tristes regrets d'une pauvre jeune fille plus imprudente que coupable, mais dont le cœur gardait encore assez de noblesse pour n'avoir pu supporter Tidéo

MONSirCr, SIMON. -22',

i\() Iroinpoi V, et (jui avait ropousséavoc hoileiiriin inoyen de salut foiulé sur uu monsonf^e.

La marquise n'avait pos d'abord été instruite de l'amour, ni des projets de son fils. C'était l'intérêt seul de Lucie qui l'avait déterminée à cherchejîà m'éloigner, à me nuire et à me perdre auprès de la jeune fille , en lui présentant un mariage avec moi comme une union trop au-dessous des espérances qu'elle devait justement concevoir! Lucie était étourdie, légère, un peu ambitieuse; elle ignorait que le marquis était engagé; elle avait vu, dans le soin de m'éloigner et dans les paroles de la marquise, un projet de lui préparer un riche mariage; et ses idées s'étaient tournées sur le fils, qui lui semblait réservé par le cœur maternel... Pendant huit mois, ils avaient été seuls à la campagne.

Le jeune marquis était de (eus les hommes le plus. fait pour plaire : jamais la passion ne Tempêchait de montrer tous ses avantages^ et cependant il avait assez le désir de réussir pour n'omettre aucun des soins qui persuadent. Ma mélancolique tendresse avait parlé au cœur de Lucie , mais sa mobilité la soumettait toujours à l'influence de la pensée du moment. Puis quelle est la jeune fille qui pourrait prévoir les mille combinaisons et les mille moyens que l'esprit d'un jeune homme occupé d'une seule pensée peut inventer pour arriver au but qu'il s'est proposé? La plus bon néi^ a moins de résistance encore qu'une autre.

Dans l'isolement où l'on vivait à la campagne^ par ce temps de deuil et déjà de troubles, Lucie ne sut rien du mariage qui se préparait à Paris. Il se trouva même

MONSIKUll SIMON. ûl^

«111111 voyafïe chez une «unie, an ir4onioii.( où le niar({uis retournait à Pacis conclure l'union arraufjée, la retint près d' un mois, et quand elle vint i-tîtrouver la marquise, le mariaf^e était fait!... Ce fut alors seulement, par son désespoir, par ses larmes et ses reproches, que la mère apprit les torts de son fils, l'erreur de la jeune fille, et le sort malheureux qu'elle avait, sans le vouloir, préparé pour sa protégée.

Alors elle avait imaginé de revenir a la proposition faite par moi. Ses prières, ses ordres, la crainte du déshonneur, l'empii^e exercé par l'âge et -la position de la marquise, avaient ohtenu de Lucie une espèce de permissnon tacite de laisser agir sa pro tectrice; mais, en me revoyant amoureux, confiant et heureux, Lucie avait retrouvé toute la noble délicatesse de son âme. Pour peu qu'il reste encore de vertueusu*s inspi-

rations clans le cœiir^ elles renaissent devant la loyauté et la vertu. Lucie fut encore la noble et bonne créature que le ciel avait formée pour de tendres sentiments et pour une vie loyale et pure ! Elle refusa ma main, m'avoua tout, et le seul bonheur promis à mon espoir m'échappa pour toujours, et pour toujours celle que j'aimais était maiheureuse et désespérée I La jeune fille, objet de mon culte sacré, de mes rêves d'amour, vers qui j'avais à peine osé lever les yeux comme vers le bien audessus de tout pour moi, que je regardais comme un trésor qui eut satisfait à toutes les ambitions de ma- vie, et changé en douces impressions et en jouissances enchanteresses mes émotions pénibles, mes amers ressentiments. . . elle qui eût été tout pour moi... il l'avait sacrifiée, lui, pour un jour de plaisir! Je la voyais le cœur brisé, sans consolation pour l'avenir, et ne

MONSIKIR SJMOtN. i-!»

relroiivant même, dans les souvenirs qui m'étaient si chers, que des douleuis de ])lus, que des re(;rets pour cet amour verlueux et vrai que nous avions entrevu, ([ui eût pu nous donner à tous deux tant de bonheur!

Lucie ne survécut pas à sa douleur , elle continua de languir, et mourut après tr(}is mois de souffrances.

<]e qui se passa dans mon ànie, je ne puis le dire... Toutes les violentes passions se réveillèrent ; toutes les colères étouffées éclatèrent de nouveau ! L'imperturbable insouciance de ces grands qui vous écrasaient sans soucis et sans pitié , et ne prenaient nulle crainte des douleurs et des ressentiments ([u'ils faisaient naître, excita à tel point Vimpétuosité des mauvais senlimonts ([ue j'avais contenus depuis

230 ]\U)NS1EIJU SIMON.

quelque temps ^ que je sortis de riiôtel comme un insensé. Une fièvre ardente^ horrible ;, qui ne pouvait se calmer qu'avec du sang, circuk dans mes veines : je pro-" voquai le marquis'; il me repoussa en riant comme on rit des folles prétentions d'un entant , car je n'étais pas son égal !

En sortant de chez lui, hors de moi , ne me connaissant plus, je trouvai la rue en tumulte; la foule se pressait et criait. Un groupe de forcenés comme moi m'entraina; j'allai machinalement, égaré et sans but. Je ne me souviens plus de ce qui se passa j-usqu'au moment où je me trouvai à 1« tribune, parlant avec une éloquence passionnée, furibonde, qui transporta l'assemblée, et me fit nommer à l'instaiU un des représentants de ce peuple dont je venais de soutenir, de proclamer et.de venger les droils. Mais, dans le déliie qui s'élail cru-

MONsuaju sIMo^. 231

paré de moi, le nom qui remplissait mou cs^irit, qui excitait ma colère, qui exaspérait mon âme, ce nom m'échappa plusieurs fois ! . . . Oui , que le ciel le pardonne à ma démence! ce ne fut pas la cause sacrée de mon parti que je défendis ! ce fut la mienne que je vengeai !... 0 sainte liberté ! ce fut un crime commis en ton nom! je fus coupable même envers toi ! et ce crime, le ciel ni les hommes ne le pardonneront jamais !

Le soir même de ce jour, le marquis de l'ontenay-Mareuil fut arrêté, et bientôt il comparut devant le tribunal révolutionnaire.

La semaine suivante , toujoui's égaré par cette lièvre ardente de vengeance, qui m'otait jusqu'à la raison, j'errais comme un fou dans des l'ues où la foule aussi semblait en délire... Nous courions éperdus

252 3IOi>8lt;iJl\ SIMON.

vers un but qui nous attirail tous... un but affreux , épouvantable ! . . . Tout à coup, une voix, que je crois encore entendre, m'appela deux fois par mon nom... et, levant la tète, je vis Taffreuse voiture qui entraînait les victimes, au milieu desquelles le marquis de Fontenay-Mareuil, debout, calme et souriant, répétait une troisième fois mon nom, en ajoutant : Eh bien! tu semblés plus effrayé que moi! Regarde comment sait mourir un gentilhouime... Puis, toujours avec la même insouciante gaieté, s'adressant à la foule : Messieurs, dit-il, c'est mon jeune précepteur Randal qui s'est chargé, comme vous le voyez, d'achever mon éducation!...

Je n'entendis, je ne vis plus rien; et, toujours porté malgré moi par cette fouh^ qui criait et jetait de la boue et des injures aux condamnés, je ne me sou viens que d'une

horrible, d'une abominable vision qui ne nie quitta plus!... Je vis... oui... Oh' je l'ai vue... je la vois encore... c'était la téliî sanglan te du jeune homme que j'avais aimé enfant... dont j'avais partagé les jeux, don( j avais leçu les caresses... qui m'avait appelé son frère, lui, le riche enfant gâté, moi, le pauvre petit paysan !... Tous ses torts s'effacèrent ! La sanglante vision m'avait enlevé tout à coup cette fièvre ardente , cette soif de vengeance, pour laisser à sa place un froid mortel qui semblait me glacer au milieu d'une merde saixg!...

Vous dire ce que je devins alors, je ne le sais... Tout le reste disparut... Je n'eus plus qu'une pensée!... unepenséemille fois plus cruelle que n'avait été mon désir de venj;eance !

Souvent, lorsque la mort vient enlever

254 MOl^SlEUR SIMON.

quelqu'un prèsdequi ron vécut longtemps, ou qui fut cher à notre cœur, il arrive qu'au milieu de vagues et douloureux souvenirs, celui que vous pleurez vous apparaît tout à coup ! Son image semble se dégager des nuages incertains de votre rêverie, et se développe nette, et précise. Vous croyez le revoir; il vous semble Tentendre!... Eh bien! cette mort violente, au milieu delà vive jeunesse, cette mort affreuse que j'avais donnée devait me présenter d'une manière encore plus nette et plus soudaine cette figure de jeune homme, qui évoquait tout le passé dans ce qui devait le plus torturer mon àme, nos joies communes, nos leçons à tous deux, nos chères amitiés mêlées de légères bouderies, dont il revenai t presque toujours le premier, lui, joyeux enfant , né pour le plaisir, confiant dans la fortune, ne doutant jamais ni du sort ni des hommes ! lui, créé pour le siècle précé-

MOiNSlKin SIMON. 2.V>

(lent, qui ne comprenait pas le sien, qui avait tous les charmes, toutes les grâces et tous les travers de Tautre... et cela pour ne faire qu'en porter toute la peine dans celui-ci'.

• Depuis cette époque, ma vie n^est qu'un seul souvenir, qu'une seule pensée ! je m'y abantlonnais parfois sans résistance; parfois aussi j'essayais de m'y soustraire. Je multipliais alors mes occupations, mes affaires; elles réussissaient presque toujours; la fortune m'était favorable : mais que me faisait l'or? quel plaisir pouvait-il me donner, si ce n'était quelques malheurs soulagés? encore ne me fut-il pas permis de secourir ma pauvre famille ! ... Ils refusèrent mes dons!... Mes frères, paysans qui labouraient les terres du marquis, vivaient heureux dans cette modeste situation ; ils perdirent un inaiire lac i le et doux et les

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fermes qu'ils faisaient valoir. Tous les biens delà famille de Fontenay-Mareuil furent vendus au profit delanation, et les fermiers changés!... 11 me fallut user de mille secrets moyens pour soulager la misère de mes parents; car on av^it su dans le pays que j'étais le dénonciateur du marquis, et personne n'eut voulu recevoir quelque chose de celui qu'ils méprisaient et haïssaient!

Que vous dirai-je après cela? Ma mère seule me permit de la voir mystérieusement; mais elle pleurait, la pauvre femme, le crime de l'un de ses tils et la mort de l'autre! car il était aussi son enfant! elle l'avait nourri de son lait, tenu dans ses bras! elle souffrait pour lui, elle soutirait pour nu)i ! . . . et cette entrevue fut tj*op pénible pour que je voulusse la renouvelei'. 11 ne me restait donc plus une douce peu-

MOiNSIKlU SIMON. 257

sée dans c<» inonde! plus une amitié, plus une affection : j'avais tout perdu!... (ouf . me manquait... jnsqu'à ma mère !

Ce fut en vain que je voulus attacher quelques personnes à moi par des bienfaits. Les unes étaient ingrates; les autres, le ciel me les enlevait ! . . . Sa mère. . . la mère d'Élénore, pauvre douce jeune fille que je liai à mon sort, mourut après un an de mariage, en donnant la vie à cette enfant que j'essayai sans succès de soustraire à ma funeste destinée ! En lui ôtant le nom que je portais , je crus lui ôter aussi la part de mes malheurs!... mais le ciel est inexorable !

Après cela! je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur, continua le vieillard en s'adressant au jeune homme, comment votre nom prononcé devant moi , et votre vue, pour la première fois, excitèrent à un

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