S M0^S1^:UR SIMON
si liaut point mon émotion. Je n'i{]noraispas que la fille unique du marquis avait épousé le duc de Mauléon : déjà mes soins et des services rendus m'avaient lié avec une femme qui connaissait la marquise de Fontenay-Mareuil , madame de Savigny. J'espérais par elle apprendre tout ce qui regardait les descendants de celui que je pleurais encore : c'était un instinct involontaire qui me poussait sur vos pas^ et quand je vous €us retrouvé, que j'eus revu sur votre visage quelques traits de cette figure toujours présente là... alors il me sembla qu'un devoir impérieux m'ordonnait de veiller sur vous ; que tout ce que je ferais pour votre bonheur soulagerait mon àme^ et me serait compté par le ciel L . . Mais est-ce une vengeance de ce ciel que je n'ai pu fléchir? ou bien l'esprit de vertige qui m'a poussé jadis agit-il encore en moi pour porter le désordre et le troubk^ en mes actions?
MON s ii: LU SIMON J.IO
Toutes n'amènent après elles que le malheur; et quand je vois à qui le monde accorde souvent son estime, à qui le ciel prodigue parfois. ses faveurs, je méprends à penser que, victime d'une épouvantable fatalité, je ne dois plus lutter contre une destinée maudite.
J'ai fait le bien longtemps sans me décourager; j'ai secouru tous les malheurs que j'ai connus. A part une modeste fortuneassuréeàma fille, toutes mes richesses, je les ai prodiguées aux pauvres , et j'ai vécu comme eux! Tout ce qui eûtresseinbléà ce luxe que j'avais tant envié; tout ce qui eût été quelque chose de ce pouvoir que j'avais tant souhaité, m'eût fait horreur ; car je l'aurais regardé comme le prix du crime que j'abhorrais. Ma vie a été tout entière d'abnégation, de soulîrances et de prièi'os! Si ce n'est pas assez, monsicin- ,
HU) MONSIKIR SIMON.
prenez cette vie, vengez votre famille, votre nom !... prenez ce peu de jours malheureux qui me restent encore!... Mais que la vie de mon enfant ne s.oit pas comme la mienne dévouée au remords et au déshonneur!
Et le vieillard, tremblant, aux pieds d'Yves de Mauléon, le priait plus encore par ses larmes que par ses paroles.
Yves était troublé, incertain , ému : il n'avait pu voir cette profonde douleur sans en être touché ! . . . Il prit Elénore,.qui pleurait, la plaça dans les bras de son père, et essaya d'exprimer quelques-unes des idées qui se pressaient dans son esprit ; mais sa voix pouvait à peine prononcer quelques mot^... et ce fut d'une manière presque inintelligible qu'il dit :
MONSIKIK SIMON. HM
— Votro (ille... vous consolera... elle est douce, bonne et vertueuse... qu'elle vous reste toujours la môme!... moi... je ne sais pas. . . je ne puis pas savoir au juste quel devoir m'est imposé... par mon père et par le ciel... mais... je crois... et je les conjure tous d'eux d'approuver ma conduite. . . il me semble même que ce sont eux qui m'inspirent... Oui;, je crois que leurs droits rigoureux ont été exercés , et que maintenant ils me chargent d'accomplir une mission d'indulgence ! 0 mon père , ne me démentez pas, je vous en supplie ! que ses derniers jours soient calmes et doux! Il a tant souffert ! permettez qu'en votre nom je lui pardonne!
Sa main serra la main du vieillard, e( il sortit.
MADAIIE REHOND.
MADAME mm.
— Si Gabrielle était ici^ ce serait bientôt fait, car elle est adroite comme une fée, disait la marquise de Fontenay-Mareuil , en l'ajustant un portefeuille en soie, dont un coté s'était détaché , et en mettant en ordre de nombreux objets de fantaisie, tels qirévontails, écrans, boîtes de mille fa-
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çoiis, bourses, dessins, peintures, cachets, pelotles brodées, encriers, etc., réunis sur un immense [jueridon , quenlouraienl de gracieuses jeunes femmes. Quelques-unes achevaient de charmanls petits ouvrages quelles venaient d'apporter. Une d'elles se levait et se penchait sur la table , pour placer dans l'aspect le plus favorable une aquarelle que ses délicates mains avaieut tracée, et dont les nuances légères et les contours déliés attestaient un de ces beaux talents qui prouvent en même temps l'intelligence et l'adresse . Ressources précieuses pour employer les heures de loisir ! chères et douces occupations, que les arts offrent à lopulence, pour dislra'ire de l'ennui, et qui peuvent encore distraiie du malheur !
Chacun apportait son tribut à la loterie que madame de Fonlenay-Mareuil faisait
tirer pour les pauvres. La curiosité qui naissait à 1 arrivée d'un nouvel objet; l'intérêt qu'inspirait sa destinée ; quelquefois un désir secret de le voir parvenir à une main préférée , désir que les chances du sort devaient dérouter ou satisfaire ; les paroles échangées sur l'adresse ou le choix qui avait présidé aux lots qu'on présentait , les plaisanteries auxquelles ces lots différents donnaient lieu, avaient, pour ce soir-là, rompu la monotone régularité de la réunion. Au lieu de rester gravement autour du salon, à s'examiner sans rien dire , les femmes, heureuses peut-être d'une circonstance qui leur permettait de faire acte d'existence, se mêlaient aux groupes de jeunes gens qui se formaient auprès des curiosités rassemblées. Quelques-unes osaient causer. Cet esprit vif, léger et plein de saillies de la jeunesse ; ces remarques malignes que fait naître l'expérience; ces riens aima-
blesquianirneatla conversation, comprimés dans les nombreuses et graves assemblées de notre époque , s'échappaient involontairement de ces jolies bouches, ordinairement muettes : car pour offrir des billets , pour intéresser en faveur des pauvres, pour montrer les ouvrages les unes des autres, pour louer beaucoup tout haut, critiquer un peu tout bas, il fallait parler; et quelques femmes furent spirituelles, fines, aimables et gaies, avec cette joie et cet empressement qu'on met à profiter d'une bonne occasion qui ne doit pas se retrouver souvent.
Henri de Marcenay était à côté de madame de Savigny. Un instinct sympathique de malignité et de sentiments amers les rapprochait depuis quelque temps. M. de Marcenay ne devant qu'à son adresse sasilualion dans le monde, avait eu à soiif-
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Irir, surtout dans sa vanité, avant tie s'installer tout à fait dans la société sur un pied d'égalité. Mais une fois admis, il s'y était arrogé, par l'esprit caustique qui régnait dans ses paroles et dans ses écrits, une espèce de supériorité , devant laquelle madame de Savigny avait fait le sacrifice de ses anciennes répulsions. L'incohérence qu'avait donnée à ses actions le malheur de sa passion pour Yves, l'espèce de ridicule attaché dans le monde aux sentiments d'une femme quand ils ne sont point partagés , sa mauvaise humeur qui l'avait rendue méchante pour les autres et maladroite pour elle-même, la livraient assez à la malignité, pour qu'elle désirât captiver celui qui s'en était rendu l'organe le plus redoutable. M. deMarcenay sentait, de son côté, que l'amitié d'une femme dont la naissance, la fortune, les relations et le caractère faisaient une espèce de puissance, lui serait
aussi utile dans le monde que sa haine pourrait lui être nuisible. Alors ils devinrent amis. . . par peur. . . par haine. . . par tous les points qui les séparaient des autres, et empêchaient les autres de les aimer. Il y a en politique, en affaires et en plaisirs, plus d'une liaison qui s'arrange ainsi, et qui punit par son tourment ceux qui l'ont formée.
Madame de Fontenay-Mareuil , toujours préoccupée du regret que lui causait l'absence de Gabrielle , venait encore de répéter son nom, quand Yves de Mauléon entra . Il n'avait pris que le temps de faire sa toilette et de passer chez sa mère, tant il était empressé de revoir celle qui occupait sa pensée. Il lui semblait que la journée avait apporté quelque changement à leur situation, seulement peut-être parce qu'elle en avait apporté à ses idées ; et quoique sa letti'c
MADAiMK Hl'MUINI). 2.*il
à Gabrielle eût eu l'air d'une renonciation à ses droits, il lui semblait, au contraire, qu'il venait d'en acquérir par sa conduite, par ses projets et par cet amour qu'il commençait à deviner en lui , sans oser encore se l'avouer bien franchement.
11 vit bien, en entrant, de charmantes jeunes femmes dont le sourire provoquait les regards; des tailles gracieuses, des toilettes élégantes... tout cela était plus gai, plus naturel , plus vif qu'à l'ordinaire : il y avait une foule toute parée et toute joyeuse dans ce salon de sa mère , où il avait coutume de trouver Gabrielle seule avec elle. . . et pourtant ce salon , si éclairé et si rempli lui parut tout à coup sombre et vide. . . elle n'y était pas!
La marquise remarqua l'air inquiet et préoccupé de son petit-fils. Ne savait -il
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donc pas qu'il ne devait point trou\er Ga brielle?
— Yves, dit-elle en le prenant à part, pendant que toute l'attention se portait sur le tirage de la loterie, n'est-il pas affligeant, en effet, que cette soirée dont je me faisais une fête, parce qu'elle devait y présider, soit attristée par son absence, cette chère enfant? Voyez, c'était pour elle que j'avais rassemblé cette élite! Tout ce que le monde offre de plus varié : des personnes de tous les pays, de toutes les nuances politiques, de tous les genres d'esprit ! . . .
Yves regarda autour de lui, comme pour obéir au mouvement de sa mère dont les yeux parcouraient le salon ; mais il ne vit rien qui put captiver son attention. Pour jouir des plaisirs de l'intelligence, pour
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apprécier le iwénie des aiides, pour livier sa pensée aux intérêts clés arts, des lettres, (les sciences, il faut que le cœur soit paisiblC;, qu'aucune passion, qu'aucun chagrin n'absorbe ou ne trouble Tâme; et peut-être les mille préoccupations ambitieuses de notre époque sont-elles cause que Ton porte si souvent dans le monde un esprit trop distrait pour découvrir le mérite et y attacher du prix. De là cet ennui qu'on y amène, ou qu'on y trouve.
La marquise avait réuni cette fois plusieurs étrangers de distinction, voulant, disait-elle, ce soir, lui faire faire le tour de l'Europe sans sortir de son salon !
— Comprenez -VOUS, ré|5é(ait-elle souvent , l'admirable manière de voyager que Paris peut offrir à ceux qui ont autant de curiosité que de paresse? Que va-t-on cher-
S.-iî MAD.AME RÉMONI).
cher au loin en effet? ce n'est pas le climat d'un pays ! Un voyageur en a tous les inconvénients, sans les avantages : il brûle sous le soleil cFItalie, et gèle sur les glaces de la Russie, le voyage ne permettant guère de se garantir de Tun ou de l'autre comme peuvent le faire les habitants! Quant aux monuments des arts , les examiner en courant ne vaut pas le plaisir d'en contempler à loisir la représentation au coin de son feu. L'aspect d'un pays est souvent peu varié; et la plupart des voyageurs, enfermés dans leur chaise de poste , ne se donnent pas même la peine de le regarder.
Aussi, le comble de la joie et de la gloire du curieux est-il d'être admis, à force de lettres de recommandation, dans quelques brillants salons, où se trouvent, par hasard , là comme chez nous , une ou deux personnes distinguéesau milieu d'une foule vulgaire et parée. Eh bien! sans sortir de
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Paris, je vois passer devajit moi rnii après l'autre ce que le monde entier offre de plus élevé par rintelligence, le ranjj, l'esprit, la science et le caractère !... Et cela ne peut jamais être réuni qu'ici. Voyez tout ce que la curiosité nous amène^ et ce que les révolutions nous envoient?... c'est Télite de tous les pays ! l'Angleterre^, la Russie, l'Autriclie, nous offrent souvent les hommes puissants qui les gouvernent; l'Espagne, l'Italie et la Pologne, les hommes supérieurs qu'elles proscrivent; et nous finissons par avoir ainsi ce qu'il y a de mieux partout.
Yves écoutait sa mère sans l'entendre... ne comprenant pas ce qui pouvait intéresser dans un salon, où celle qui devait en faire les honneurs n'était pas.
La marquise devina enfin que le jeune homme ignorait les motifs de l'absouce de
2;>(î M AD ami: HÉMOM).
Gabrielle; et comme il fallait^ en ce moment^ qu'elle s'occupât d'une personne qui entrait^ elle prit le petit billet qu'elle avait reçu le matin de sa belle-fille , et le mit entre les mains d'Yves de Mauléon.
Il y vit la cause qui retenait ailleurs Gabrielle; mais il y vit aussi qu'elle savait son voyage à Sèvres, l'endroit où il était, et sans doute elle n'ignorait ni l'amour d'Élénore, ni sa fuite, ni le séjour qu'ils avaient lait tous deux dans cette maison isolée. Tout entière cette idée, il crut que la maladie de madame Rémond n'était qu'un prétexte pour s'éloigner, et ne plusse retrouver avec lui.
Dans cette disposition d'esprit, toutes les petites coquetteries des plus jolies femmes, toutes les allusions moqueuses de madame de Savigny, toutes lesplaisanteries d'Henri
MA DAM i: KKMOM). 2r»r
do Marcenay lurent perdues pour M. de Vlauléon ! On n'obtint de lui que les politesses indispensables et l'attention strietement commandée. Georges Rémond étant entré , Yves eut avec lui une assez longue conversation, à voix basse, qui intrigua madame de Savigny , et dérouta toutes ses conjectures.
Enfin cette soirée, trouvée interminable par le jeune homme, se termina. Mais, le lendemain , Gabrielle n'était pas encore revenue. La marquise envoya plusieurs fois savoir des nouvelles de madame Rémond : elle allait mal; sa fille ne pouvait la quitter. Le second jour, M. de Mauléon , que le nom seul de madame Rémond faisait fuir autrefois, se détermina à aller chez elle, vers le soir, et son cœur battait en y cintrant.
Il fut introduit sans bruit près de la ma-