II
258 MADAME RÉMOx\D.
lade. Gabrielle avait passé deux jours et deux nuits dans le chagrin et les soins fatigants. Dans un moment où sa mère sommeillait, elle s'était assise tout prèsdulit, et, cherchant un peu de repos, s'était endormie dans un large fauteuil. Il y avait tant de grâces, même dans l'abattement et la douleur de sa pose, tant de tristesse profonde sur ce visage encore enfantin , qu'Yves resta livré aune contemplation involontaire, debout devant cette jeune fille, que le chagrin avait prise ainsi dans les premiers jours de la vie , et dont il n'avait entendu ni une plainte, ni un regret, depuis le jour de ce mariage qu'elle devait maudire, et qui pouvait enchaîner toute son existence au malheur!
Il demeura là longtemps, ne se lassant ni de la regarder , ni de laisser aller son esprit à des réflexions, dont les nuances
nombreuses et variées eussent appris sa pensée à ceux qui auraient examiné sa fi.jjure en ce moment. Mais il était seul : les domestiques qui aidaient Gabrielle dans ses soins près de la malade s'étaient retirés dans une pièce voisine à son arrivée. Elle dormait; et madame Rémond était dans une espèce d'enjjourdissement qui ressemblait au sommeil, et qui ne lui permettait de rien voir et de rien entendre.
Ce que ce jeune homme si blasé , si insouciant, si ennuyé trois mois auparavant, «ientit renaître d'impressions vives et vraies dans cette contemplation ne peut s'exprimer. Il y eut de la jalousie... de la colère même! car il la trouvait injuste envers lui. Pourtant, disait-il, ell^ qui voit si juste, qui sent si finement, qui comprend si bien tout, elle ne mecomprendpas... nesentrien pour moi. . . me jufje bien mal! . . . Kt, ajouta-
2()0 MADAMi: RÉMOM).
t-il tristement, elle a du me juger ainsi! mes actions... mes paroles... tout a dû lui donner une fausse idée de mon caractère et de mes sentiments ! tout a dû m'éloigner^de son cœur!... Et maintenant peut-être tout le bonheur de l'avenir est perdu pour tous deux !
En cet instant, la voix de madame Rémond appela faiblement sa fille, et Yves de Mauléon se retira machinalement au pied du lit, où les rideaux le dérobaient aux regards de Gabrielle. Mais il la vit sortir vivement de ce léger sommeil , à la voix de la malade. Oubliant fatigue et chagrin , elle s'approcha de sa mère , et lui présen ta u ii visage doux et souriant, afin de lui faire partager son calme apparent. Elle avait banni toute trace d'inquiétude, pour n'en pas inspirer, car son premier instinct était toujours le sentiment fin et bon en tout. . Mais
.MADAMIi HKMOND. 20 1
quand elle eut, avec ces soins touchants qu'inspire Taffection, donné une potion à la malade, et veillé à ce qu'elle fut commodément dans ce lit de souffrance, Yves s'approcha!... Ce fut une surprise pour elle , une joie pour la mère... qui retrouva des forces pour lui parler , avant que Tétonnement eût permise Gabrielle d'en trouver.
— J'allais vous faire appeler, dit madame llémond au jeune homme; il faut que vous soyez présent... puis, je ne suis pas fâchée non plus de vous dire quelques mots avant de partir.
— Ma mère. . . dit Gabrielle d'un ton de doux reproche... Pourquoi dis-tu cela?
— Pourquoi, mon enfant? C'est que j(* crois vraiment que je suis en train de faire mes préparalil's pour lej^rand voyage! . .. Eh
262 MADAiMK KEMOND.
bien, ne vas-tu pas pleurer encore? il n'y a pas de bon sens ! Est-ce que chacun ne doit pas arriver là à son tour? un peu plus tôt, un peu plus tard... voilà tout!... Je sais bien que je pouvais aller encore, et que je n'ai pas fait mon temps ! il y en a de plus vieux qui s'en tirent ! Mais ce quejedislà... qu'il faut y penser, et mettre ordre à ses affaires , ça ne fait pas mourir ! . . .
— Tu es bien mieux ce matin ^ reprit Gabrielleen essuyant ses larmes : Maman... tu es guérie , à ce que je crois; car tu plaisantes, et hier tu n'avais pas la force de dire un mot! Elle baisa le front de sa mère, et un rayon d'espoir brillait dans son regard , quand elle le reporta sur Yves de Mauléon.
— Je ne demande pas mieux, dit madame lléjnond, de vivre et de rire encore un l)eu ! . . , mais il ne faut pas , avec toutes ces
MADAME lŒMO.ND. 2«3
belles raisons-là, mettre de côté ce qui doit ùtre fait. Le notaire est-il venu? Je veux d'abord terminer mon testament, qu'il a dû m'arran{>;er en termes du métier.
— Maman , il a le temps de venir, dit la jeune femme , en essayant de cacher son effroi sous un sourire.
— Écoute, Gabrielle, reprit sa mère l'une voix affaiblie, mais qui voulait encore être ferme et commander : il ne faut pas , toi aussi, t'habituera toutes les simagrées des gens riches, à qui le mot de mort donne le frisson, et qui vous partent un beau matin, sans avoir pensé à ce qui doit suivre, soit pour eux, soit pour ceux qui survivent... Nous avons plus de courage que cela, nous autres pauvresgens!... Quand jedispauvres gens, c'est par habitude d'autrefois!... Je crois que vraiment je ne me suis pas encore
2(iî MADAME lŒMOiND.
accouiiiinée à être riche! Aussi bien, riche ou pauvre, on n'en emporte pas plus dans l'autre monde, et j'ai bien fait de ne pas trop m'habituer à tout ça!... Allons, va, ma tille, demander si le notaire ne senait pas venu pendant mon sommeil.
Yves resta seul avec madame Rémond :
la femme malade ne lui rappelait que confusément la femme commune qui lui avait tant déplu. 11 trouvait même dans cette grave résignation, naturelle au peuple, un courage qu'il admirait. Il pensait que la délicatesse de Gabrielle, entée sur cette force morale , dont la valeur même est ignorée de ceux qui la possèdent, avait du produire ce charme puissant qui rendait la jeune femme si naturelle et si gracieuse.
-- Voyez-vous. . . mon gendre, reprit ma-
MADAME lŒMOND. 2ii:i
(laine Uëinond... crun ton confidentiel, mon affaire est faite ! je sais ça ! J'avais dit au médecin de ni'annoncer au juste ce qui en était ! Eh bien , je vous la recommande, cette chère enfant!... C'est si naïf, si bon, si sage ! . . Tenez , avant-hier encore , elle ne sait pas que j'ai entendu . . . N'a-t-elle pas renvoyé son cousin Georges... pour qu'on nejasàtpasde ces visites^ pendant qu'elle est ici ?. . . Je sais bien que c'est un devoir ! . . . Ne rien faire qui nuise à la réputation^ ça se doit ! Mais, qui est-ce qui paie toutes ses dettes?
Chut!... la voici... le notaire est avec elle!...
Dépêchons, monsieur le notaire^ parce que j'ai autre chose à faire ! Après les affaires de ce monde, celles de l'autre!... El j'attends monsieur le curé. Tataraffons vile votre grimoire I...
2GC MADAME UEMOND.
Le notaire s'installa^ voulut lire...
— Bon !... c'est bien, dit-elle! les choses ne sont pas difficiles : les enfants que voilà héritent de tout, c'est juste, c'est à eux !... Le père Rémond a laissé quatre millions, il y a dix ans : moi, j'en ai encore économisé plus d'un ! ... Ils trouveront tout cela! Seulement, j'ai disposé de quelque chose sur mes économies... Cent mille francs à des voisins qui ont mal fait leurs affaires dans le commerce, et qui sont trop vieux pour recommencer à travailler!... D'autres petits cadeaux à d'anciennes amies... Puis, enfin... et c'est ça que je suis bien aise de vous voir approuver, mes enfants, deux cent mille francs à Georges Rémond ! . . .
La malade, qui semblait assez ranimée pour ne donner vraiment aucune inquié-
Uidc, e( remplir seulement une formalité, dont la nécessité ne pouvait se faire sentir que dans l'avenir^ poussa alors un gros soupir.
— Car , ajouta-t-elle comme se croyant obligée à cet aveu , ce pauvre Georges ! . . . j'ai là une espèce de remords à son sujet! je n'ai pas rempli les intentions de mon défunt mari à son égard... C'était le fils de son frère ! d'un frère qu'il aimait ! et son désir à lui était... que notre fortune^, notre fille... tout fût pour ce neveu, qui est un bien brave garçon ! Si Gabrielle n'avait pas été heureuse? si vous, mon gendre, vous n'aviez pas fait son bonheur? j'emporterais, à vrai dire, un fameux remords dans l'autre monde.
Et quand madame Rémohd se tut, Yves et Gabrielle se regardaiej)t d'une façon si singulière qu'elle en fut frappée.
208 MADAME REMOIS D.
— Que signifie donc ceci ? reprit-elle in quiète : est-ce qu'il y aurait quelque chose ?
La jeune femme craignit les questions, et voulut les prévenir. Se penchant tout près du visage de sa mère, elle lui dit en souriant, et d'un ton caressant :
— Tu embarrasses... tes enfants., après les avoir affligés ! ... Ne t'inquiète de rien ! tu as été une excellente mère, et ta fille te remercie'de tout ce que tu as fait pour elle !
Gabrielle parlait si bas, qu'Yves de Mauléon ne put l'entendre! Il ne pouvait même voir son visage, et y lire sa pensée. . . Alors, il supposa qu'elle était toute aux regrets que l'aveu de sa mère faisait naître. . .
Sa siluation lui parut cruelle... il souf-
M ADAM i: RKMONI). 2(i!>
Irait... réellement... cependant il prit la parole, et dit avec un peu de trouble :
— Soyez sûre que. . . je désire le bonheur de votre fille... et tout ce qu'il sera possible de faire pour Tassurer... je le ferai!
— Eh bien ! reprit madame Rémond , il me semble qu'en laissant à ce bon Georges une petite fortune qui lui donnera Taisance et Tindépendance, je pourrai retrouver le cher homme là-haut sans trop craindre ses reproches pour ma vanité, qui a voulu que sa fille fût une grande dame ! Mais si je n'en avais pas fait en même temps une heureuse femme. . . c'est que je ne sais pas trop comment il me recevrait ! . . . enfin elle n'a jamais prononcé une plainte ! quand je l'ai interrogée, elle n'a fait que votre éloge. . . ça me rassure ! . . .
Yves de Mauléon apprenait à chaque in-
stant tout ce que le caractère de Gabrielle renfermait de sagesse et de bonté !
En ce moment, un nouveau message de madame de Fontenay-Mareuil ayant éloigné du lit de la malade la jeune femme, qui dut passer dans une pièce à côté afin d'écrire, Yves voyant que madame Rémond parlait à voix basse au notaire , s'écarta aussi , et se plaça près d'une fenêtre , pour leur laisser toute liberté. Alors, regardant la foule qui circulait sur le boulevard, et dans cette rue Vivienne, si bruyante et si fréquentée, que l'on croit à chaque minute qu'un événement extraordinaire peut seul provoquer une telle agitation , il pensait non à ce qu'il voyait, mais à cette situation singulière qu'il s'était faite, à l'engagement qu'il venait de prendre, et aux moyens par lesquels il voulait le remplir. Madame Rémond avait déjà prononcé deux fois son
MADAiMi: IUImOM). 271
nom, ei Gabriel le était rentrée dans la chambre sans qu'il s'en fût aperçu.
Elle se trouva donc forcée de s'approcher de lui pour le tirer de sa rêverie, et lui annoncer que sa mère voulait lui parler.
Quand ils s'avancèrent ensemble près du lit, madame Rémond avait une expression singulière de surprise et de mécontentement.
— Qu'est-ce que j'apprends, monsieur le duc de Mauléon? C'était ainsi qu'elle appelait Yves avec beaucoup d'emphase et de cérémonie, quand elle était blessée de quelqu'une de ses actions. Qu'est-ce que j'apprends? vous n'avez pas voulu, à ce que me dit monsieur (et elle indiquait le notaire), vous n'avez pas voulu toucher les revenus de la dot de votre femme ? car enfin elle est
272 madame: rémomd.
votre femme, Gabrielle Rémond! Ses revenus sont les vôtres! Je n'ai pas voulu, ou plutôt c'est elle, tout ignorante qu'elle est des affaires, qui n'a pas voulu que vous fussiez séparés de biens par contrat de mariage, comme le font la plupart des gens riches maintenant. EUea exigé, la petite, que vous fussiez maître de tout, et même qu'une part considérable fût à vous tout seul en cas de mort, ce qu'il faut toujours prévoir, n'estce pas , monsieur le notaire ?
Le notaire s'inclina en signe d'assentiment au projet d'actes et de testament auxquels madame Rémond faisait allusion.
— Et, reprit-elle comme suffoquée par l'idée qu'elle avait exprimée, vous, monsieur , vous n'avez pas touché un sou de tout cela! vous avez renvoyé l'argent au notaire!... fermage, rentes, il a tout reçu!.. .
MADAMi: lŒiMOM). 27.7
Qu'est-ce que cela veut dire? Kst-ce que vous croyez que cet arçent vous brûlerait les doigts?... C'est du bien honnêtement acquis, voyez-vous, monsieur le duc, et qui ne peut faire déshonneur à personne ! On n'en dirait pas tant de quelques-uns qui pourtant sont fiers de leurs richesses!.., et il vaut mieux faire des marchés avec du fer, que des marchés tels qu'il s'en pratique si souvent de nos jours! Les Rémond peuvent aller ièie levée ! et si nous n'avons pas de titres de noblesse, nous avons celui d'honnêtes gens, qui en vaut bien un autre, sans vous fâcher, monsieur le duc!...
La grosse éloquence de la susceptibilité de madame Rémond ne s'en serait pas tenue à ces seules paroles, si Yves de Mauléon ne l'eût arrêtée, en attestant avec vivacité sa conviction profonde de l'honnête et délicate probité de la famille Rémond, et en
ajoutant avec un peu d'embarras que, si l'argent avait été envoyé chez le notaire^ c'est qu'il n'en avait pas besoin.
— Pas besoin d'argent^ reprit madame Rémond toujours étonnée, pas besoin!...
Et avec quoi donc tiendriez-vous votre maison montée comme celle d'un prince?
des domestiques habillés comme des généraux, et des chevaux logés comme des ministres!... au milieu des marbres et des dorures ! . . . Et vous voudriez me faire croire que vous n'avez pas besoin d'argent?...
mais l'on ne me trompe pas comme un enfant; et, si Dieu me prête vie, il faudra bien que je sache ce que cela veut dire, et que les choses s'arrangent autrement.
Mais ce n'est pas tout, ma pauvre fille! tu ne sais pas ce qui arrive? J'ai cru le marier à un grand seigneur... et c'est un
MADAME RKMOM>. 27.'Ç
liomme d'affaires!... ton mari s'est jeté dans des spéculations!... il a môme déjà jjagnéde l'argent!... Oh! mon Dieu, on a bien raison de dire que tout a été bouleversé par les révolutions!... M. de Mauléon ! un jeune homme! un élégant!... un duc!...
qui fait des affaires comme un procureur! Qui se serait douté de cela?
La surprise et le chagrin de madame Rémond à cette idée, Fespèce d'indignation même qu'elle ne pouvait contenir, provoquèrent de la part du notaire un sourire qu'il cacha derrière le testament qu'il tenait, et une expression si moqueuse sur le visage d'Yves de Mauléon , que la pauvre madame Rémond en resta toute stupéfaite.
Gabrielle seule était triste et glacée. Elle pensait que , décidé maintenant à vivre loin d'elle, et près d'une autre, la délicatesse
d'Yves de Mauléon avait ainsi séparé leurs intérêts^ et s'était créé une indépendance qui rompait les derniers liens attachant Tune à l'autre leurs destinées.
Madame Rémond vit la triste expression de sa fille.
— Et tu dis que tu es heureuse, Gabrielle? reprit-elle avec une inquiétude visible; heureuse!... Mais quel bonheur peut-il y avoir dans une espèce de mariage tel que le tien , où rien ne se fait comme de coutume, où il n'y a pas eu plus de noce avant qu'après? Je sais bien que dans le grand et beau monde, les choses ne peuvent pas se passer tout à fait comme parmi les petites gens !... Mais encore est-il qu'il y en a qui doivent pourtant avoir lieu chez les uns, de même que chez les autres ! . . . Et il y a certainement dans votre mariage des circon-
M AD A M K UKMOiND. 277
stances siii^julières, que je ne peux pas m expliquer. Ce qui n'est pas clair n'est pas do bon aloi ! voyez-vous.
Eh bien ! ajouta-t-elle après un moment de silence... vous ne dites rien ? Vous ne parlez pas plus que si vous étiez muets, ou que vous ne pussiez ]pas dire la vérité! Et pourtant, si ma fille n'était pas contente?. . . si elle me trompait? si j'avais mal choisi?...
La voix fatiguée de madame Rémond commençait depuis quelques instants à s'affaiblir; elle devint encore moins intelligible lorsque l'attendrissement la gagna...
— Qu'est-ce que je dirai donc là-haut, quand on me demandera compte du bonheur de mon enfant?...
Gabrielle s'approcha tendrement, baisa
•278 • MADAMb: lŒiVIOiND.
la main de sa mère , la pressa sur son cœur ; mais elle ne pouvait parler. Sa situation avec son mari^ son inquiétude^ que le changement subit de la malade venait de faire renaître^ l'avaient saisie ;, et Tempêchaient de s'exprimer,
— Quoi! rien? Et moi qui sens mes forces diminuer ! . . . C'est qu'il faut que je l'avoue, j'ai peut-être abrégé le peu de temps qui me restait ! ... et cela à bonne intention ! Je voulais te parler... mon enfant... parler encore à ce jeune homme à qui je vais te laisser... et, pour retrouver mes idées, j'ai pris un bon cordial de ma façon , en cachette du docteur.
Gabrielle fit un mouvement.
— Oui, je me suis donné des forces, vois-tu , et pas assez pourtant ! car ce que
^lADAMK UIIMO.M). 279
j'ai appris (le cette fortune;, dont il ne veut pas... et tout ce que j'ai pensé et dit là-dessus^ ne m'a pas laissé le temps d'achever toutes les recommandations que je voulais faire à ton mari.
Celui-ci s'approcha... et dit doucement^, et d'un ton affectueux :
— Ne me jugez pas injustement! non !
j'apprécie tout ce que vaut votre fille, et, je le répète, elle sera heureuse! Jamais, je vous le jure , son bonheur ne sera troublé par moiî... Le serment que je fais ici est le serment d'un homme d'honneur qui n'a jamais manqué à sa parole.
Gabrielle pleurait. La malade tendit la main à Yves. . . Il la serra avec un sentiment de respect et de tendresse ; il était alors bien loin des impressions qu'il avait éprouvées jadis à son égard.
280 M ADAM L: iUÎMO.ND.
Le médecin arriva; il trouva madame Rémond plus mal que le matin , et très-fatiguée. Il exigea qu'il ne restât dans la chambre que sa fille et les femmes nécessaires pour la soigner; lui défendit de parler ;, et cependant laissa assez d'espérance, pour donner force et courage à Gabrielle.
Yves retourna chez sa mère, se promettant d'envover et de revenir assez souvent pour ne rien ignorer. Le soir, madame Rémond reçut les secours de la religion... Deux jours encore se passèrent dans une alternative de souffrance et de soulagement. Yves venait quelquefois, retournait chez sa mère, et paraissait occupé; car, après ces soins donnés, et ces devoirs^ remplis, il sortait, et passait au dehors la plus grande partie de son temps , sans jamais dire un mot sur la manière dont il remployait.
Le troisième jour, après avoir été ah-
MADAME RKMOND. 281
sent pendant plusieurs heures, il venait de rentrer, et s'étonnait de ne trouver pas la marquise dans son appartement, lorsqu'elle arriva, ramenant Gabrielle pale et tout en larmes !... Madame Rémond n'était plus.
Gabrielle avait de la fièvre. La fatigue et le chagrin altéraient déjà cette sanlé si forle et si brillante. Entrée dans la vie avec tant de moyens de bonheur, trop d'épreuves étaient venues assaillir ses premiers pas. Sous une apparente prospérité, s'étaient cachées un trop grand nombre de ces souffrances morales , qui détruisent si vite et si cruellement la beauté physique , pour que la jeune femme n'eût pas senti ployer un moment le ferme courage qu'elle puisait à la source de tout ce qui est bien, l'inspiration d'un noble cœur!
Mais en peu de jours Gabrielle retrouva
282 MADA.MK JŒMOND.
la force et la santé. Alors, ayant fait en secret tous les préparatifs d'un départ, dans une journée où la marquise était sortie, et Yves absent, comme il l'était sans cesse, elle se mit en route pour le château d'Arnouville, laissant cette lettre adressée à son mari.
(( Je pars pour le château d'Arnouville, « et si je ne vous ai pas annoncé ce projet, « c'est que j'ai pensé qu'il satisferait vos « désirs comme les miens, et que j'ai voulu « éviter pour vous et pour moi les craintes « et les regrets que vous vous croiriez peut- « être forcé d'exprimer. Oui, pour vous, « pour votre mère, et pour moi, ce voyage « est nécessaire.
« Votre mère, habituée à donner ses soi- « rées à la société, que mon deuil me force
MADAiMi: IIKMUM). 285
« à fuir, se croit obli{{ée de renoncer à ces « habitudes : elle en souffre. Ma tristesse « ne pouvant trouver aucun moyen de « payer ces sacrifices par des distractions, « je sens que je Tafflige; qu'à son âge on « ne peut rien changer à sa vie sans y « nuire ; et je me reprocherais un mal causé « par moi à une personne parfaitement « bonne que j'aime avec autant de tendresse « que de respect.
« Vous? ma présence vous gêne ! Rappe- « lez-vous la soirée d'hier. Ne pouvant « vaincre mon chagrin, ne sachant com- « ment trouver des mots pour répondre à « votre bonne mère, qui s'efforçait en vain « de me consoler, je proposai une lecture : « il me fut impossible de l'achever; car dès « que le cœur est rempli d'un regret , toul « ce qu'on lit semble s'y rapporter. Il y a « des idées, des situations, des phrases qui
284 MADAME HÉMOND.
« paraissent avoir été écrites pour vous ; et, « en retrouvant ainsi tout ce qu'on sent, « on ne peut retenir ses larmes . Les miennes « vinrent malgré moi : il fallut donc renon- « cer à lire ; mais à travers mes larmes , « j'avais bien remarqué votre anxiété, votre « impatience, votre désir de vous trouver a seul avec moi, l'envie de me parler. Oui, « j'avais tout vu, tout deviné!... etpour- « tant, quand votre mère se fut retirée, « vous vîntes bien à moi avec empresse- « ment... votre main prit la mienne... je « crus, que votre cœur allait enfin laisser M échapper son secret... que vous alliez « m'ayouer... quoi? je ne puis le dire! je « n'ose même le penser ! . . . mais au lieu de « parler. . . retenu sans doute par la crainte « de m'affliger et de m'offenser. . . vous êtes « resté muet, interdit!... ma main, vous « l'avez repoussée ! ma prière , vous ne l'a- « vez pas écoutée!... vous êtes sorti brus-
MADAME RKMOND. 28o
« quenient en murmurant ces mots : Non , « je ne peux point parler encore ! ... et vous « n'êtes pas rentré de la journée.
« Vous voyez donc bien que pour vous aussi je devais partir : car ma présence ne servait qu'à contraindre et à déranger vos projets. Vous comprendrez facilement combien était cruelle cette situation, où j'apportais seulement ennui, gêne et tristesse à ceux qui m'entouraient : vous sentirez qu'il était impossible de la supporter : c'était un devoir d'en sortir, n'est-il pas vrai? pour votre mère, qui reprendra l'habitude d'aller chaque soir au milieu d'un monde qui lui est nécessaire ! pour vous que rien ne contraindra plus!... et... pour moi aussi!...
« Moi?. . . vous savez que je retrouverai à <( la campagne celte excellente madame
Ramel, ma gouvernante; que j'y retrouverai mes occupations d'enfant. . . et cette liberté dont la perte m'était si cruelle! Oui^ je souffrais à cacher mon chagrin ! je souffrais à le faire partager! et je sentais chaque jour toutes les forces de mon cœur, de ma pensée et de ma santé diminuer sous cette lutte continuelle! Moi, pauvre jeune fille, élevée dans la solitude, avec une vie si simple, qu'un nuage passant sur le soleil, un oiseau chantant dès le matin, une 'fleur épanouie dans le jour, étaient les grands événements qui remplissaient mes heures oisives! Si mon esprit cherchait quelque idée nouvelle dans le peu de livres que je possédais, j'y trouvais encore quelque pensée calme et grande sur notre destinée en ce monde, et notre espoir en l'autre ! Comment aurais-je pu supporter sans une mortelle fatigue ces mille petits détails
M ADAM i: UHMOM», JST
« de ce qu'on appelle les plaisirs^ et des « soins de tous les instants pour cacher mes « chagrins? Ah! je comprends maintenant « comment s'usent toutes les facultés de M Tâme ! comment s'effacent toutes lesvives « impressions ! comment les femmes du « monde ont épuisé si jeunes toutes les « joies et toute la vie! comment elles lan- « guissent ennuyées et insouciantes! com- « ment ces mille récits contradictoires^ ces « idées opposées^ ces paroles, ces actions « qui vous étonnent, vous effraient, vous « blessent, ou vous charment, se pressant « en foule devant vous sans que le monde « prenne le temps de les juger, et que le « blâme ou l'éloge vienne les récompenser « ou les punir; je comprends que l'âme, « ainsi élourdie et fatiguée , devienne en- « suite indifférente au mal et au bien! Moi « je commençais à ne plus penser, quand « la perte qui m'afflige n'a plus laissé pour
moi qu'une pensée!... Ah! j'ai voulu payer à la bonne mère qui m'aima, qui pendant seize ans veilla sur mon sort, dont personne ne s'inquiétera désor- ( mais... oui, j'ai voulu lui payer en souvenir un temps de ma vie que nulle autre pensée ne puisse atteindre ! je vais revoir Tendroit où elle me soignait enfant, où je ne connaissais qu'elle, où sa bonté me rendait la vie si douce, où ce que le cœur d'une bonne mère peut inventer a dépassé souvent ce que l'esprit pouvait comprendre!Aveccetteimage d'affection, avec le calme de la solitude, je reprendrai sans doute ma force et mon courage épuisés!... Les idées fâcheuses que le monde m'a laissées s'effaceront... car on trouve le ciel dans son cœur dès qu'on peut oublier la terre !
« J'ai vécu seule longtemps, etjen'appré-
MAhAMK UKMOM). -28*1
« de encore de la vie que les affections et (( les idées. Lereste m'étonne sans me plaire; (f et je ne puis m'y intéresser. Pourtant , « quand j'aurai repris assez d'énergie pour « triompher de mes goûts et de mes habitu- « des^ je reviendrai très-disposée à faire ce « qui peut vous convenir à tous deux ! . . . Je « ne demande au ciel que de ne pas être un « obstacle au bonheur de ceux qui m'entou- « rent.
Peu de jours après, Gabrielle reçut une lettre de Paris. Sa main tremblait en rompant le cachet, car la lettre était d'Yves de Mauléon. Une triste surprise parut sur son visage dès qu'elle l'eut ouverte : il y avait si peu de lignes , si peu de mots dans la letlre suivante !...
« J'ai promis à votre mère de faire ce qui
290 MADAMK RÉMOM).
« déj)endra de moi pour que vous soyez
« heureuse, et je désire tenir ma promesse.
« Ainsivotre volonlédéciderade votresort.
« Les vœux que vous formez sont trop sages
« et trop simples pour n'être pas exaucés ... et
« même, le ciel donne quelquefois plus
« qu'on n'avait osé lui demander !
« Yves. »
A partir de ce jour, Gabrielle lut et relut sans cesse la lettre d'Yves de Mauléon ; mais, chaque fois, elle variait dans le sens à donner aux mots qu'elle renfermait; car rien n'est complètement arrêté, et absolument précis dans une lettre.
Une lettre ! c'est un hiéroglyphe dont les initiés seuls peuvent comprendre tout le mystère : encore se trompent-ils souvent sur la valeur et la portée de ce qu'on a voulu
.M\f)VMI'; JIKMOND. 2!H
o\|H'nner. Les ineuies mots^ les mêmes |)lirases peuvent avoir un sens si différent ! Qui n'a senti mille fois que des paroles exactement semblables n'ont par moment aucun rapport entre elles? et cela par Tinilexion seule de la voix qui les prononce! On pourrait en citer une foule d'exemples; mais ces mots seuls peuvent suffire ; ainsi : « Qtie je suis heureuse de vous voir! » Ces mots répétés par une maîtresse de maison , si souvent qu'ils ne semblent plus qu'une formule banale, comme elle peut en faire à volonté, une vulgarité qui n'a aucune valeur que cette politesse obligée pour tous ! Comme elle peut aussi en faire une expression d'orgueil pour accueillir le mérite; d'affection pour recevoir l'amitié; de tendresse pour laisser soupçonner l'amour î Comme un sourire, un regard, une voix émue, une physionomie troublée peuvent changer ces mêmes mots ! ils peuvent n'ê-
i>ïï2 MADAME IŒMOND.
ire rien ! ils peuvent être tout ! Et il en est ainsi de presque toutes les phrases qui se disent. Comment donc ce qui est écrit sur ce froid papier ne prêterait-il pas à mille conjectures^ à mille espérances, à mille illusions mensongères? A qui n'est-il pas arrivé de rester devant une lettre importante incertain et rêveur? de prêter tour à tour aux mots qu'elle renfermait les significations parfois les plus contraires? d'attacher en quelques instants à ces mots, toujours les mêmes, des idées entièrement différentes? de les prononcer intérieurement avec toutes les nuances d'inflexions qui pouvaient varier à l'infini leur valeur? d'y ajouter les expressions de la figure de celui qui écrivait ? de se le représenter indifférent , dédaigneux, empressé, affectueux, tendre ou passionné? et de trouver que celles de ces expressions qu'on désire, ou qu'on craint le plus, peuvent également bien s'ar-
M ADAM i: KLMU.ND. 295
ranger avec la phrase qu'on relit cent fois?
C'était lace que faisait Gabrielle devant la lettre d'Yves de Maulëon ; et quand elle croyait s'être convaincue^ par les meilleures raisons du monde, du sentiment qui avait présidé à cette lettre, elle retrouvait encore autant de raisons aussi excellentes pour lui prêter des sentiments tout contraires.
Alors la jeune femme rejetait dans un beau coffre de satin blanc, entre des rubans et des bijoux, ce papier merveilleux qui évoquait tant d'idées ; et pour les chasser , pressant sa petite main sur un front encore soucieux, elle courait dans le parc, ou surveillait les travaux intérieurs du château. Agir empêche de penser !
LE CHATEAU D'ARMUVILLG.
LE CHATEAU D'ARPUÏIIIE.
Le château crArnou ville datait du huitième siècle : il avait été dans Torigine , comme toutes les vieilles habitations féodales, une forteresse dont les maîtres, seigneurs suzerains, étaient tout -puissants chez eux. Mais ils n'y trouvaient la sécurité qu'à Tabri de rochers, murailles, poiU-
2î)8 LE CHATEAU D ARISOLVILLE.
levis^ bastions, fossés, et ne pouvaient guère espérer un peu de paix qu'à la condition d'être toujours en état de guerre... Tout ce qui peut servir de défense avait existé autour de la demeure des châtelaines mal logées , dont les maris, les frères, fils, amis, vassaux et serviteurs étaient constamment sous les armes. C'était en laissant encore assez de vestiges de cette époque pour rappeler ce qui la caractérisait, que les siècles successifs avaient marqué leur passage par des constructions d'un nouveau genre. Au lieu de détruire ce qui précédait, on avait seulement ajouté, tantôt une aile, tantôt un bâtiment de plus grande étendue. L'édifice , devenu très-considérable, était irrégulier pour la forme, pour l'architecture , pour la dimension, et présentait plutôt un amas de châteaux variés, attachés les uns aux autres , que l'aspect d'une seule et même habitation. Mais les
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derniers travaux, faits sous Louis XIV, présentaient cette grandeur et cette richesse qui caractérisent les ouvrages d'un siècle où le luxe embellissait la gloire, et où la représentation était regardée comme un des devoirs de la puissance. Depuis ce moment, les anciennes constructions n'étaient plus que les accessoires des nouvelles.
De magnifiques appartements, boisés, dorés, peints et décorés dans le goût le plus brillant par d'habiles artistes, avaient enfin permis aux grands seigneurs qui les habitaient de tenir leur rang avec splendeur : mais le pouvoir avait disparu en même temps que les dangers. Il n'y avait plus alors pour eux de puissance que celle qu'ils tenaient du trône, et qui devait bientôt disparaître avec lui.
C'étaient ces riches appartements que
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Gabi'ieile faisait restaurer et rétablir dans tout le luxe de leur magnificence première. Des gens d'un goût sûr et éclairé présidaient à ces arrangements ; elle avait voulu que chaque partie de l'habitation contînt les meubles de l'époque où elle fut construite , sans en excepter quelques pièces sauvées de la dévastion dans les premières constructions féodales. Chaque appartement renfermait une bibliothèque composée des écrivains du temps, et de ceux qui avaient précédé. Quelques manuscrits précieux étaient les seules richesses de la première époque; mais, à mesure qu'on avançait, les bibliothèques devenaient tellement considérables^ que Gabrielle en était restée au dix-septième siècle. Pour continuer , il eût fallu faire un anachronisme , ou bâtir un nouveau château d'une forme nouvelle et d'une étendue beaucoup trop vaste.
Ij; CIlATKAl D'AKNOlVIIJ.i;. ."Ol
Dire que ce château avait appartenu à la famille de Fontenay-Mareuil ; que c'était l'ancienne habitation des aïeux d'Yves de Mauléon ; que tout y parlait de la gloire, de la puissance et des vertus de ses pères ; c'est faire connaître tout ce qu'il y avait pour Gabrielle d'intérêt dans les soins qu'elle s'était imposés. Ce n'était pas seulement la vanité du rang qu'elle voulait rappeler : non ' La jeune femme, qui comprenait toujours la vie sous ses plus belles couleurs, voyait dans le souvenir des grands hommes, des grandes actions et des grandes vertus que renfermaient des annales , que signalaient des portraits, que représen taien t des tableaux , une espèce d'engagement contracté par ceux qui vivent au milieu de ces monuments, de conformer le présent à ces nobles images du passé. Ce fut cette intention aussi qui inspira jadis l'envie de recueillir, de constater et de conserver
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tous les titres à Testime et à l'adiniration des hommes. Mais à peine un bon génie at-il envoyé une belle idée^ qu'une mauvaise passion s'en empare; et Torgueil a fait de bien excellentes affaires avec celle-là.
GabriellC;, toujours préoccupée par la conduite qu'Yves tenait à son égard, et qui semblait lui cacher un mystère , trouvait un adoucissement à ses regrets dans les soins qu'elle donnait aux travaux qui se faisaient sous ses yeux. Elle éprouvait aussi un grand soulagement de cette vie paisible, dont elle avait eu l'habitude depuis son enfance.
Mais, après quelques jours, cette solitude, tant aimée jadis, lui sembla un peu triste : après quelques semaines , elle lui parut pénible; après deux mois, elle lui devint cruelle. Ce n'était pourtant ni le
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inonde, ni les fêtes, ni les plaisirs qu'elle regretlait. De ce qu'elle avait connu hors du paisible asile de son enfance, il ne restait à son cœur que deux souvenirs, Yves et sa mère !
ÎJnjour, plus triste que jamais, Gabrielle avait écrit de nouveau à la marquise de Fontenay-Mareuil ; et, cette fois , elle ne la priait plus, comme dans ses premières lettres, de ne pas prendre la peine de lui répondre; elle souhaitait au contraire apprendre tout ce qui se passait depuis son absence. Elle ne nommait pas Yves de Mauléon ; mais il y avait malgré elle quelques expressions d'impatiente curiosité dans sa lettre ! Le secret qu'elle cachait à la marquise, depuis son mariage, était bien encore voilé par son silence, et même par les paroles pleines de charme qui exprimaient sa reconnaissance pour sa belle-
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mère, et son bonheur de lui appartenir à un titre cher et sacré ; mais il y avait une tristesse si profonde dans cette lettre , que la marquise en fut frappée, et voici celle que Gabrielle en reçut quelques jours après :
Paris, ce 1858.
« Qu'y a-t-il , chère Gabrielle? Yves ne « vous donne-t-il pas exactement de nos « nouvelles à tous deux? Je le charge cha- « que jour de quelque commission pour a vous; ne les fait-il pas? est-il trop occupé « à parler de ses sentiments pour raconter « les faits ? Enfin qu'y a-t-il, que vous ayez « besoin de lettres de la vieille mère qui (( écrit avec tant de peine, quand vous avez « le jeune fils qui doit écrire avec tant de « plaisir? Mais, n'eussiez-vous pas demandé
LK CIIATI'AI D'ARNOlVILLi;. .lOS
« une réponse, j'avoue que le ton de votre « lettre m'eût inspiré l'envie de vous « écrire. Oui, il faut que je vous avoue « qu'elle éveille en moi une foule d'idées, « toutes relatives à votre bonheur, qui « certes est maintenant ce que j'ai de plus « cher au monde.
« Vous savez, ma chère enfant, combien de difficultés s'opposent pour moi à ce désir d'écrire. Mes yeux voient à peine , ma main est souvent tremblante , et je suis forcée de m'interrompre dès que j'ai tracé quelques lignes. Aussi je commence aujourd'hui cette lettre, mais, probablement, il se passera bien des jours sans que je la termine. Dès que j'aurai un peu de liberté, et que ma santé le permettra, je causerai avec vous; puis, quand j'aurai rempli ainsi quelques pages, je vous les enverrai.