CONFIDENCES ÙE HA MIS PILLES. IS
le sourire de satisfaction, de confiance et d'orgueil de la riche madame Rémond , montrait tout ce que la fortune peut donner de vaniteuse assurance.
— Pourtant, mon enfant, continua-t-elle, il ne faut en parler à personne, car tant que le prêtre et le notaire, comme on dit, n'y ont point passé, un mariage peut manquer; et ceux qui nous envieraient une si belle alliance seraient trop heureux de se moquer de nos espérances, si elles ne se réalisaient pas. Il faut donc être discrète avec toutes tes petites compagnes. . . et qu'aucune d'elles ne sache rien ayant que tu sois tout à fait duchesse.
Madame Rémond n'aurait pas fait cette recommandation à sa fille, que Gabrielle, jusque-là si confiante, si étourdie et si expansive, n'eut point pensé à initier les compagnes de ses bruyante enfantillages
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aux sérieuse* rêveries qui s'étaient tout à coup emparées de sa pensée.
Cependant ces nouvelles impressions éveillaient avec elles dans l'àmede la jeune tille une curiosité involontaire :ellechercha Elénore , la plus réfléchie des jeunes filles, celle dont le séjour dans le monde avait dû développer un plus grand nombre d'idées, et, pour la première fois, elle la chercha, non plus pour la distraire , par quelques folies, de ses méditations rêveuses, mais pour essayer de découvrir ce qui faisait naitre ses rêveries, et peut-être pour y trouver une explication aux idées \a;»ues et in< unîmes qui venaient l'assaillir.
Dès que madame Uémond , ayant embrassé sa fille avec plus de tendresse encore qu'à l'ordinaire, eut pris le bras de M. Simon pour sortir de la maison, <iabrielle alla donc bien vite demander Elénore;
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elle avait oublié l'accident causé par son étourderie, et elle apprit avec autant d'étonnement que de chagrin qu'il s'était passé longtemps avant qu'Elénore reprît connaissance, et qu'elle n'était pas entièrement remise de son indisposition. EJle courut aussitôt dans sa chambre, et, à sa grande surprise , elle la trouva tout en larmes ; mais cet événement contribua à assurer le secret de Gabrielle sur la visite qu'elle venait de recevoir. Elénore ignorait complètement que les personnes qu'elles avaient vues ensemble au salon eussent été revues depuis par son amie; elle ne lui en parla donc pas , et Gabrielle, qui craignait des reproches ou des questions , fut charmée de ce silence , son désir de rester près d'Elénore s'en accrut , les jeux bruyants ne la tentèrent point, et elle s'installa à côté de son amie qui la laissa faire par mie espèce de condescendance. Ordi-
ISO CONFIDENCES DE IEI NES FILLES.
mûrement la turbulente enfant ne souhaitait la mélancolique jeune fil le que pour opposer en contraste sa vive gaieté à la douce tristesse de son amie; et l'autre laissait agir les distractions sans les chercher et sans les repousser. C'était une complaisance presque maternelle qui semblait céder aux jeux de l'enfance plutôt par indulgence que par plaisir. Elle consentit donc à laisser Gabrielle près d'elle plutôt qu'elle ne désira sa société. Au reste, il en était ainsi de toutes les choses pour Elénore ; posée à côté de cette joyeuse vie d'enfant, de ces amusements et de ces naïfs chagrins, elle ne prenait aucune part, ni aux uns, ni aux autres. Le bruit lui causait à peine une distraction; la folle gaieté faisait à peine passer sur son pâle visage un léger sourire s'effaçantsi vite qu'on devinait que cette joie passagère restait toute à la surface et n'allait pas jusqu'à son cœur; de même, lefrpètites
espiègleries des plus mutines, au nombre desquelles on comptait Gabrielle , la contrariaient quelquefois sans jamais l'impatienter.
C'était un indifférence bien complète pour toutes choses, mais sans aigreur et sans caprice. Peut-être cette insouciante complaisance avait-elle contribué à l'attrait qui poussait vers elle la plus capricieuse de ces jeunes filles. Gabrielle aurait pu souvent exciter l'impatience d'une autre, et elle aimait Elénore pour sa douce résignation à toutes ses fantaisies.
Mais, en ce moment, où mille pensées nouvelles venaient tout à coup de germer dans la jeune tête de la sauvage enfant, un instinct incompréhensible lui avait fait soupçonner que cette complète indifférence d'Elénore pour tout ce qui se passait autour d'elle venail peut-être d'un intérêt
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qui absorbai! son àmelout entière dans des choses inconnues aux paisibles liahitants de la retraite on elle vivait, et ce lut un attrait nouveau, pins vif que le premier, qui l'en-
I raina vers la jeune rêveuse.
— Elénore , viens avec moi! dit-elle en prenant la main de son amie, qui d'abord la laissa l'aire, se leva, et la suivit par habitude , niais qui s'arrêta tout à coup, se rappelant, sans doute, les suites récentes de sa complaisance.
Gabrielle sourit.
— Oh! ne crains rien, dit-elle, nous n'allons qu'au jardin. Les pensionnaires sont rentrées, tout le monde est parti, nous sommes seules; le jour baisse, l'air est doux, et l'on souffre à être ainsi renfermées. Viens nous asseoir tout au tond de la sombre allée que lu ;iiiiiin l;inl
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Et, sans attendre de réponse, elle marcha vers la porte, et Elénore la suivit. Elles n'étaient ni l'une ni l'autre assujetties aux habitudes intérieures qui retenaient les élèves : l'âge d'Elénore, qui avait vingt ans, et son séjour momentané dans la maison , de même que la grande fortune et le caractère de Gabrielle avaient établi pour toutes deux une liberté dont il était d'ailleurs impossible qu'elles fissent un bien dangereux usage, puisqu'elles se bornaient à parcourir seules la maison et les jardins à l'heure où personne du dehors n'y pouvait pénétrer.
Elles arrivèrent donc ensemble dans le fond d'une allée, et s'assirent sur un banc de gazon , toutes deux pensives cette fois ! Ainsi près l'une de l'autre, Gabrielle dépassait Elénore de la moitié de la tète; ses cheveux noirs et ses vives couleurs taisaient
m GONttDENCES DE Ji I WEfi FILLES.
le plustïappant contraste avec la tète blonde et la figure décolorée de sa jeune amie , qu'elle avait attirée doucement contre la sienne en la forçant de s'appuyer sur son cœur.
- Ycs-tu pas bien là, Eléhbïë? disait (iabrielle qui semblait protéger par sa force physique la faiblesse de sa compagne : car la sauvage fille du peuple avait, en effet, des Formes qui annonçaient un précoce développement. Si sa taille était très-mince à le ceinture, sa poitrine large, ses épaules bien placées , ses bras, déjà un peu forts , quoique ses mains et ses pieds fussent excessivement délicats, le son argentin de sa voix , ses sourcils prononcés et se rapprochant de ses yeux transparents, ses vives couleurs qui s'augmentaient ou s'effaçaient à l;i plus légère impression physique ou morale, tout annonçait unie dé ces rigou-
CONFIDENCES DE JEUNES FILLES. I!)l
reuses constitutions qui n'ont jamais été étiolées par l'air des salons, ni comprimées ou tourmentées par aucune de leurs lois et de leurs idées. Le feu de ses regards et la mobilité de sa physionomie apprenaient en même temps que ce beau corps ', si bien développé, renfermait une nature aussi puissante au moral qu'au physique , et que rame devait être aussi énergique que les formes qui la recouvraient.
Au contraire, la mignonne Elénoreavait déjà sur sa délicate figure, avec toute l'apparence de la faiblesse , la trace de ces regrets et de ces douleurs qu'apportent les relations avec le monde, douleurs qui sont rendues plus cruelles par la nécessité de les lui cacher ; et c'étaient ces traces légères de chagrins ignorés et de pensées inconnues, que fiabrielle voulait sondera linsude son amie. Pour la première fois elle essayait
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«rapprendre quelque chose délia vie ; car, pour la première l'ois, l'insouciante entant commençait a se douter qu'elle ignorait quelque chose.
— Elénore, disait la jeune curieuse, raconte-moi donc comment se sont passées pour toi les années où tout le couvent et tes anciennes amies te regrettaient? dismoi pourquoi tu les avais quittées? pourquoi, à ton âge , à l'âge où l'on n'est plus curant, tu es revenue chercher une vie enfantine qui te convient si peu ?
Elénore la regarda avec surprise.
— Tu t'étonnes de mes questions? reprit Gabrielle; mais ne devrais-tu pas bien plutôt t'étonner que je ne te les aie pas déjà faites? Elénore, sais-tu que plus d'une fois, pendant que tout était bruit et joie autour de loi... tu restais là pensive et regardant
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sans voir? lorsque j'allais te faire juge de nos jeux ou arbitre de nos discussions , tu ne savais ce que je voulais te dire, tu étais près de nous les yeux attachés sur ce qui t'entourait, mais tu n'avais rien vu , rien entendu? où était donc ta pensée? que regrettais-tu? et qui donc remplissait tout ton cœur pour qu'il fût si insensible à mon amitié?
— Qui? reprit Élénore en regardant sa compagne avec inquiétude, pensant que peut-être Gabrielle ne l'interrogeait ainsi que parce qu'elle avait déjà découvert quelques raisons à son insouciance et à sa rêverie ; et cette idée colora sa pale figure d'une légère nuance de rose.
— Oui, qui? dit en riant la jeune fille : car voilà déjà que je sais que c'est quelqu'un! mais ne crains rien, Élénore, je ne suis plus une enfant ; je viens d'avoir seize ans,
l'i. CONFIDENCES DE JEI NES l ll.l.l>.
et maman dil qu'elle veut me marier bientôt. Une femme mariée c'est quelque chose de très-raisonnable, j'espère... et tu me devras du respect !... mais je t'en tiendrai quitte pour de l'amitié... si tuas eu confiance en moi maintenant.
Elénore la regarda avec attention, et le drôle de petit air imposant que voulait prendrealors la figure enfantine de la future mariée fit sourire sa rêveuse amie. Dans la jeunesse la tristesse même est gracieuse ; l'orage brise quelquefois les Heurs; mais, en tombant, elles sont encore jolies. Les regrets d'Elénore ne l'empêchaient pas d'éprouver quelquefois encore une douce gaieté , et la laissaient toujours charmante.
— Je te respecterai déjà si tu veux , Gabrielle; mais je ne t'attristerai jamais ! Ce serait dommage, ajouta-t-olle en riant.
— Ne dirait-on pas que la vie se eomptfse
SONFIDENCES L>L JEUNES FILLES. i!),*i
seulement de malheur, reprit gaiement Gabrielle; que le monde est rempli de précipices ! que l'on ne peut faire un pas dans les salons sans tomber dans un abime? Va. . . quand j'arriverai là, aussi moi, je marcherai paisible et sans soucis, comme dans le parc d'Arnouville : j'espère bien m'en tirer comme des buissons d'églantier au milieu desquels je courais avec tant d'adresse que je n'attrapais jamais une égratigure; toi, je parie que tu y aurais laissé la moitié au moins de ta toilette, et un peu de ta personne ! Avec ton air raisonnable et calme, tu vas toujours sans voir, et, avec mon étourderie, moi , rien ne m'échappe.
Elénore la regarda encore en souriant. . .
— C'est possible! dit-elle; mais crois-moi, Gabrielle , il est des choses qu'on ne peut ni prévoir ni éviter... il faut alors plier sa tête sous la douleur , ne point lutter contre
IM CONFIDENCI S DE 11 I M S I II l.l'.s.
la destinée . el peut-être, ajouta-t-elle ave< mi soupir, la résignation noue compteraitelle comme une vertu.
Gabrielle était d'une nature si vive el si impressionnable que (ouïes les émotions se communiquaient subitement à elle... Attendrie à ces mots, elle pressa avecaffection Élénore contre son cœur, et rien n'était plus gracieux que ces deux charmantes jeunes Biles ainsi groupées; toutes deux vêtues de blanc, toutes deux belles de beautés différentes, et toutes deux se communiquant tour a tour leurs joyeuses ou mélancoliques impressions; Élénore souriant à la gaieté -de Gabrielle , Gabrielle s'attend lissant a la rêverie d'Élénore, sans qu'elles sussent pourquoi, dans ce moment plus que dans aucun autre, l'une était disposée à la gaieté, 1 autre à la tristesse.
Élénore avec un sourire mélancolique
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regarda longtemps la figure de Gabrielle avant de dire :
— Tu es jolie. . . très-jolie !
Gabrielle se mit à rire : — Jolie? dit-elle, sans avoir l'air d'attacher plus de sens à ce mot, qu'elle n'en attachait, le matin même de ce jour, à celui de mariage. Mais tout à coup elle reprit un air sérieux, et ajouta :
— Tu me trouves jolie, Élénore, parce tu m'aimes; mais quelqu'un qui me verrait pour la première fois, crois-tu qu'il me trouverait jolie?
— Sans nul doute, répondit Élénore.
— Et, quand on est jolie, on vous aime? demanda Gabrielle.
— Oui... les hommes, dit eu riant Élénore; car les femmes, au contraire , vous détestent.
!«)S I ONFIDENCES DE Jl I \l> I II LES
— Ah! tu me détettefl donc, toi? reprit Gabrielle en riant
— Oh! c'est différent... je parle des femmes du monde... des femmes mariées qui veulent plaire à tous, ou bien qui aiment quelqu'un... Vois-tu, moi qui t'aime tant, eh bien! il va... une personne...
Elle s'arrêta; Gabrielle ajouta :
— A qui tu ne me pardonnerais pas de vouloir paraître jolie , n'est-ce pas?
— Peut-être ! dit Elénore en soupirant : mais pourtant qu'importe?
Gabrielle vit un nuage passer sur le front de son amie , et se baissa pour y déposer un baiser.
— Chère Elénore! dit-elle avec tendreté: loi iiussi lu seras heureuse, tu seJtts
COMItBENCES DE JEUNES 1 ILLLs |<>:>
aimés; car tu es bien jolie et bien bonne.
— Heureuse ! reprit tristement la jeune tille; je nel'ai jamais été... Sais-tu que je ne me souviens de rien avant l'époque où l'on me mit dans ce couvent? j'étais encore enfant, je n'avais plus de mère... et M. Simon . . .
— M. Simon? interrompit Gabriel le étonnée ; c'est aussi M. Simon ?
— Jamais, dit Elénore, je n'avais vu que lui prendre intérêt à mon sort, jusqu'au jour où ce fut lui encore qui vint me chercher il y trois ans , pour m'emmener hors d'ici. Jamais un père n'eut pour sa fille une plus vive tendresse que celle qu'il me montre chaque jour; mais, en vérité, je crois que son amitié porte malheur.
— Que dis-tu ! s'écria Gabrielle effrayée. — Ne crains rien, toi, Gabrielle, ditElé-
noie en souriant : tu as de quoi conjurer les mauVais sorts : (on caractère d'abord, une bonne mère ensuite, et une immense fortune 1 Moi, je n'ai rien <lc tout cola.
— Mais tu as nue amie, Élénore, reprit Gabrielle ; une amie à qui ton bonheur est devenu nécessaire, et si, à toi seule, tu n'as pas pu l'arranger, eh bien! ce sera sûrement plus facile à présent que nous serons deux pour cela.
— Gabrielle, dit avec reconnaissance Élénore, tu as toujours été bonne, mais il \ a aujourd'hui <'n toi quelque chose de tendre et d afïectueux que je ne taxais jamais vu; je t'aimais comme une aimable entant, et, dans ce moment, je t'aime comme une sœur a qui je puis ouvrir toute mon àme; car tes paroles me l'ont du bien, et je sens que je puis pleurer près de toi
— Oui, reprit Gabrielle, ce jour marquera dans une amitié qui sera de toute la vie. Écoute; voici une petite bague que trois années déjà ont vue constamment à mon doigt, mets-la au tien, qu'elle te rappelle à chaque instant que tu as une amie sur qui tu peux compter à jamais.
Élénore était émue... — Oui, dit-elle, je la garderai. . . et, séparées ou ensemble, elle restera là... seulement elle te reviendra un jour... Quand je sentirai la mort s'approcher, je te la rendrai, et tu la porteras ensuite pour l'amour de moi.
Elles s'embrassèrent tendrement. Élénore essuya une larme et continua :
— Il y a trois ans, M. Simon vint ici, un matin , pour me chercher; j'avais dix-sept ans , el je savais qu'à cet âge je devais quitter lecouvétft. \u momeni <!-.
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sortir, M. Simon médit : « Vous n'avez plus de mère , Elénore ; mais votre père existe, et, s'il ne s'est pas fait connaître à vous, c'est que la destinée de sa fille est ce qu'il a de plus cher au monde , et qu'il vaut mieux pour cette fille chérie que le nom de son père lui reste encore inconnu. » Heureusement ces derniers mots laissaient un espoir dont je me fis une consolation , et je demandai si cette ignorance sur ma famille durerait longtemps?
— Dès que votre sort , répondit M. Simon, sera assuré par un bon mariage, votre père ne se refusera plus au bonheur d'embrasser son enfant, et, en attendant, il veut que votre vie offre assez de distractions et de plaisirs pour que vous n'ayez aucun regret. Il a voulu même que, dans le monde où vous allez entrer, vous eussiez pour appui une personne qui VOUS est déjà connue,
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dont l'âge se rapproche du vôtre, et qui fut votre compagne dans la maison que vous quittez.
En effet , Gabrielle, c'était chez une personne élevée ici, et que j'y avais vue quand j'étais tout enfant, que M. Simon me conduisait.
Cette femme, oh ! ma chère Gabrielle , permets-moi de te cacher son nom; je puis te confier mes secrets, mais non te dire ceux d'une autre. Elle se trouve tellement liée à mes chagrins que je serai obligée de la mêler à mes récits, et, quoique sans doute tu ne doives jamais la connaître, je ne te la désignerai que par un nom de baptême, par le nom... de... Rose., qui est un de ses noms , et qui vraiment lui était du ; car rien n'était plus frais que sa beauté deux ans auparavant. .11 est vrai que, depuis cette êpoqne, ses couleurs et
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sa gaieté avaient disparu. .. elle se plaignait inlc. . peut-être pour cacher un autre mal qu'elle ne roulai! pas avouer, et qui détruisait sa jeunesse axant le temps. Rose, lorsque j'arrivai près d'elle, avait à peine vingt-sept ans; son mari en avait plus de soixante; ses habitudes, plus encore que son âge, le faisaient vivre souvent loin de sa femme, et au milieu de relations qui n'étaient pas les siennes; elle souhaitait une compagne... uneamie... et M. Simon, qu'elle voyait quelquefois, avait arrangé ootre réunion : Rose 1m1 plut dès le premier moment . En moi, Gabrielle (et ce sera sûrement la même chose pour toi , c'est un défaut ou une qualité de femme), eh bien ! en moi, tout est attrait involontaire; mon cœur se 9ent pris ou repoussé à la première vue, et tous les raisonnements possibles ne peuvent me faire vaincre ma répugnance ou détruire ma s\ mpathie.
CONFIDENCES DE ÏEUNES FILf.ES n\;i
Rose excita vivement la mienne; son accueil fut affectueux; elle semblait éprouver pour moi ce que je sentais pour elle : nous devînmes en peu de jours amies intimes; son expérience du monde m/ éclairait sur mille choses, et je passai ainsi deux années délicieuses qui me parurent aussi être douces et bonnes pour elle , malgré le fond de mélancolie et de regret que renfermait son àme.
Son chagrin commençait à devenir de la rêverie , elle semblait même résignée ! Voici ce que sa confiance m'avait appris avec mille détails qu'il serait trop long de te dire : Rose, entourée de toutes les séductions qui assiègent une jolie femme dans le monde, avait longtemps résisté; mais un homme aussi distingué de cœur et d'esprit que de manières était devenu l'objet de toutes ses affections. Son nom, elle no
\ ou lut pas me le dire; les raisons qui l'éloignèrent d'elle, peut-être ne pomnilelle pas les confier, peut-être n'en existait-il pas, car souvent elle répétait : Cesentininit qu'on appelle l'amour cesse sans motif comme il naît sans raison : placer le bonheur de sa vie sur une base aussi fragile, c'est la jouer sur un coup de dé, et quand on a perdu, Elénore, ajoutait-elle, on ne doit accuser personne que soi.
Chaque jour on la voyait dans les salons, dans les spectacles : elle s'occupait de la peinture et de la musique ; sa vie était celle de toutes les femmes ; mais je surprenais sans cesse une pensée intime qui se plaçait à côte de tout pour en ôterla joie. Un mot, un soupir, un regard qui échappait aux autres, me révélait toute une souffrance dont je cherchais souvent à la distraire à son insu , et sans m'expliquer. La plaie élail e&COtfe
trop douloureuse, il ne fallait pas y toucher.
Souvent elle me parlait de mon avenir , jamais du sien. Quand je l'interrogeais , elle répondait : « Pour moi tout est fini... mais toi, mon Elénore, il faut que tu sois heureuse! il faut que tu choisisses librement avec toutes les lumières de ta raison , les conseils de mon amitié, et l'instinct de ton cœur, un homme jeune dont l'âme ait encore de douces illusions, dont l'intelligence éclairée t'inspire la confiance , dont le caractère doux et sage te donne l'espoir d'une vie douce et paisible : il faut surtout qu'il te plaise dès le premier aspect ! Que ton cœur batte en le voyant , que tu éprouves ce qu'aucun autre n'a fait naitre en toi ; cela, vois-tu, c'est l'amour!
— Que dis-tu ! s'écria Gabrielle interrompant son amie. . . le trouble. . . l'intérêt. . . la
306 CONFIDENCES DE JEi NES FILLES.
crainte qu'on ressent tout a coup... c'est l'amour?
Élénore voulut la regarder; mais la soirée s'avançait , elle ne distingua plus le visage rouge et confus de Gabrielle; elle sentit seulement que sa main avait vivement pressé la sienne :
— Est-ce que tu sais cela, toi? dit-elle
— Je ne sais rien, dit Gabrielle en riant, mais je veux savoir ! Et ton amie, la femme de viugt-sept ans qui savait... t'apprit donc à quoi tu reconnaîtrais celui que tu devais aimer? le rencontras-tu bientôt?
Élénore reprit :
— Trop tôt , puisqu'il ne m'était pas réservé de passer ma vie près de lui. Il y a des biens qu'il faut ne jamais connaître ou regretter toujours! Ma fortune consiste en dix mille
livres de rente le jour de mon mariage ! Je savais que cela ne suffit pas à la vie dispendieuse des plaisirs et des fêtes, mais que c'est assez pour vivre modestement et sans soucis dans les douceurs d'une vie intime. On m'avait dit : Choisis! Nous ne recevions que des hommes bien élevés; plusieurs déjà avaient demandé ma main; mais nul ne m'avait plu ! J'attendais donc avec beaucoup de calme; j'étais contente.
Je suivais Rose dans les fêtes et les bals, où je restais avec elle à recevoir du monde. Son mari nous accompagnait quand ses loisirs ou ses infirmités le lui permettaient. Quelques autres personnes venaient aussi avec nous; rien de particulier ne distinguait notre existence de tous les jours de celle des autres femmes riches. Rose était d'une ancienne famille ; pauvre , elle avait épousé un ancien recevenr-géno-
Ht CONPIDI mi> DE Jl •( K«S I II I
rai ; elle voyait donc la haute finance et le fan bourg Sa int-(i»Tmaiu bien moins séparés • ni on Dé pensé. Tout oe qui eM au premier rang en tout genre a une espèce de cou fraternité: les premiers parmi les ptos riches, les premiers parmi les pins nobles , les premières réputations dans la politique , dans les arts et dans les lettres, sont un inonde a part ijui se tient : ce n'est que dans tel rangs secondaires que le monde se divise en coteries qui s'appellent sociétés ou partis.
Rose aimait particulièrement les fêtes nombreuses, peut-être parce qu'on y échappe mieux à l'attention qui parfois s'attachait trop sur elle. Souvent elle apportait au milieu de ces fêtes une élégante et riche parure; son visage montrait un désir ou une espérance de succès; son esprit était lui liant et animé ; tous 1rs regards se fixaient sur cllo ; tous les vieux tendaient a
i.O.\Fil)K;V;i':s DE Jiit.NKS HU.-KS. 211
lui plauo. . . et tout à coup elle s'arrêtait, sou sourire disparaissait : pâle, muette ejt glacée , elle quittait le bal sans un mot ou un regard pourceuxqui l'entouraient, pour qui elle était aimable, qui croyaient l'être à ses yeux ; et ils restaient stupéfaits d'une indifférence qui leur paraissait au moins singulière, et qu'ils ne lui pardonnaient pas.
Un jour, nous étions ainsi venues à un bal; elle, brillante sans joie, moi, joyeuse sans envie de briller. Cette fois, son visage resta radieux toute la soirée, et les hommages les plus empressés l'entourèrent.
Je crus enfin avoir deviné son secret, et ma surprise fut grande, je l'avoue ; rien n'expliquant pour moi sa constante gaieté que les assiduités d'une seule personne, il fallut bien penser que cette personne était l'objet des vœux et des regrets qu'elle gar-
-21:2 CONFIDENCES I>l II I NES PILLES.
<l;ul depuis si Longtemps : tout alors sembla s'expliquer naturellement ,
Tu ne sais pas encore, Gabrielle, qu'il est une puissante divinité à qui chacun sacrifie dans le monde, c'est la vanité. Te dire comment une chose indéfinissable, sans plaisirs positifs pour L'esprit t sans douceur pour l'âme, sans jouissances matérielles d'aucun genre l'emporte sur tout , c'est impossible ! Il faudra il analyser je ne sais quel désir de triompher des autres, je ne sais quelle bizarre idée de leur paraître au-dessus de ce qu'on est; enfin il faudrait t'apprendre mille subtilités qui te sont inconnues pour établir les droits incontestables de ce pouvoir qui dirige paroles, actions et pensées dans la société, et, ne pouvant t'en expliquer les causes, je veux te dire un de ses effets.
Dans ers fèfps que cherchent les jeunes
femmes avec tant d'avidité, ce qui semblait offrir un but constant à toutes leurs coquetteries, c'était un jeune prince étranger , souverain d'une de ces petites cours d'Allemagne dont les honneurs héréditaires et le solennel ennui s'échangent parfois contre les joyeux amusements et les succès des salons de Paris. Il oubliait volontiers sa puissance pour ses plaisirs.
Qu'il eût été aimé d'une , ou même de quelques-unes, on eût supposé que l'amour les entraînait vers lui. Mais toutes! mais que celles qui étaient irréprochables avant de le voir , mais que celles qui aimaient ailleurs, que toutes enfin se jetassent sur ses pas, voilà ce que Rose avait cent fois blâmé comme un désir de vanité et non d'amour... et je la voyais là enivrée des hommages de ce même prince! Il est vrai que j'attribuai bientôt ses épigrammes contre la conduite des autres femmes à
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une rivalité jalouse, et que je vis dans les soins que le prince lui rendit un retour aux sentiments qu'elle avait tant regrettés, l/air de triomphe avec lequel elle pril la main qu'il lui offrit pour danser, le bonheur qui brillait dans ses yeux, tout annonçait un espoir réalisé, une joie vive et complète qui ne laissait plus aucune arrière-pensée de chagrin.
Mais je comprenais aussi comment une conquête si enviée avait dû lui être disputée; comment le jeune prince avait pu oublier longtemps! il avait tant à penser! Je m'effrayais seulement : car les visages des autres femmes exprimaient l'envie, le dépit, la colère, et je devinais qu'un tel amour devait donner plus de craintes que d'espérances.
Hosp hé paraissait plus rien redouter I «induite encore par le prince au moment
de passer à table pour le souper , elle s'arrêta devant moi, et, me désignant un jeune homme debout à mon côté, et qui venait de la saluer : « Élénore, me dit-elle, je te présente monsieur. . . » Oh ! Gabrielle, je ne veux pas, je ne peux pas non plus te dire aon nom; s'écria la jeune fille d'une voix troublée.
— Enfin ! c'est donc lui ! dit Gabrielle en irappant ses petites mains Tune contre l'autre; voici le héros de ton cœur ! Sais-tu que j'étais impatiente de le voir arriver? Tu ne veux pas dire son nom? eh bien, soit! mais donne-lui-en un au moins...
Albert, Alfred, Arthur, Fernand ou Yves...
— Yves? répéta Élénore d'une voix singulière.
— Pourquoipas?ce nom est joli, simple, et peu commun : moi je l'aime ! ainsi appelle-le Yves... pour me faire plaisir.
2M CONFIDENCES DE Jl.l NES FILLES.
— Comme tu voudras, reprit la jeune
fille un peu émue. Rose me dit donc :
Voilà monsieur... Yves... une ancienne
connaissance 3 que je revois aujourd'hui
pour la première fois depuis des années de réparation. Et, se tournant vers lui : Je vous présente ma meilleureamie, monsieur, lui dit-elle. .
Il \ avait dans l'inflexion de sa voix quelque chose d'extraordinaire qui me fit croire à une intention cachée. . . Je regardais donc celui qu'elle semblait désigner à mon attention !... Je ne te dirai rien de ses traits réguliers, de sa belle taille, de ses manières charmantes. Dès le premier moment, il fut pour moi beau comme celui qu'on aime ! c'est tout dire.
Que puis-je l'apprendre après cela, Gabrielle? il vint dès le lendemain chez Rose; nous le retrouvâmes dans le monde, au
spectacle, chez elle , presque chaque jour. C'était une foule d'émotions nouvelles, de plaisirs indicibles dès qu'il était là !.. . il ne me parlait pas d'amour ; mais il ne parlait qu'à moi; c'était moi à qui son bras était offert, qu'il priait à danser, qu'il écoutait chanter, qu'il cherchait partout.
Deux mois se passèrent ainsi : Rose, toujours folle de joie , brillante de parure , se montrant à toutes les fêtes, et y étant toujours la plus recherchée et la plus entourée ; enfin c'était la femme à la mode pour cet hiver -là, grâce aux assiduités du jeune prince... car un amour de prince est, à ce qu'il parait , une espèce d'enseigne qu'on met à sa beauté pour attirer la foule.
Depuis un jour, où elle lui avait montré dans un bal un bouquet de roses qu'elle tenait à la main, en lui disant : C'est mon nom! le prince témoignait un goût parti-
-ils aaifPiBENGfis m: jeunes pillbs.
ailier juiiii ces Heurs, et nous ne lerencon- ( lions jamais qu'il n'en eûtuneà la main , ou à la boutonnière. Tout le monde ie remarquait, et rien n'était aussi publie que ce mystérieux amour.
Moi, je ne voyais partout que M. Yves, et je ne doutais pas que Rose ne désirât qu'il en fût ainsi : pourtant je voulais enfin lui faire la confidence de mon cœur, et lui parler aussi du sien; mais, le croirais-tu? le tourbillon dans lequel nous vivions ne me laissait pas un instant seule avec elle... peut-être aussi voulait- elle m'en éviter l'occasion; car elle était toujours sortie quand je la cherchais dans la matinée, et , plus tard, il y avait toujours du monde. J'éprouvai donc une grande joie quand on annonça le départ pour la campagne, où Rose n allait plus depuis quelques années, et où oll<! voulait cette lois se fixer de dès-
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bonne heure... Parmi les personnes invitées, était M. Yves... Je crus encore comprendre le projet de Rose; hélas 1 ma chère, je m'étais trompée sur tout : il n'y avait devrai que mon amour.
*- Comment cela? demanda Gabriel le étonnée ; sais-tu que ta Rose avec son mari, son prince, et peut-être encore l'envie de plaire à M. Yves, me semble une inconcevable personne quejenepuis pas souffrir?
Je suis sûre que c'est elle qui a causé tous tes chagrins.
— Ah! reprit tristement Élénore, ce fut ma faute et non la sienne. Rose n'aima jamais qu'une seule personne, qui ne l'aimait plus, je crois; mais qui peut connaître ce qui se passe dans le cœur d'un homme?
Gabrielle, lu ne sais pas qu'il y en a qui sont capables d'aimer plusieurs femmes à la fois.
— Oh ! ce n'est pas possible , dit naïvement Gabrielle.
— Cela s'est vu, continua la jeune tille qui a\ ait plus d'expérience, ou du moins ils le disent à chacune avec autant de vivacité, et un air aussi sincère que si cela était parfaitement vrai.
— Mais alors, comment peut-on reconnaître la vérité? demanda l'enfant qui voulait s'instruire.
— Je ne sais pas trop, répondit Elénore incertaine : mais M. Yves m'avait bien convaincue de son amour sans parler... Il ne doit donc pas être difficile de tromper avec des paroles.
— Comme c'est inquiétant ! se dit à ellemême Gabrielle pensive.
Elénore reprit :
— Depuis quelques jours nous étions arrivées à cette terre , et je commençais à croire que nous y serions encore plus rarement ensemble qu'à la ville. Déjà on attendait le jeune prince, et l'on préparait une fête, pour le surprendre le lendemain à son arrive; il devait venir du monde des environs ; la société du château s'augmentait de quelques personnes de Paris , et le mari de Rose était attendu. Je pensai qu'une fois ce surcroît d'hôtes installés, il me serait encore plus difficile de trouver un instant pour parler seule à mon amie, et mon cœur éprouvait un tel besoin de lui faire confidence de mon secret, que je résolus de descendre chez elle, le soir, dès que l'on serait retiré.
La veillée se prolongeait moins qu'à la ville; Rose l'abrégeait souvent, et chacun était rentré dans son appartement à onze
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heures. Rose habitait le rez-de-chaussce do château, à côté des salons de réception; moi, j'avais choisi l'appartement le plus près du sien : en effet, un petit escalier pouvait me conduire a toute heure dans un boudoir communiquant avec la chambre de Rose par une porte vitrée. Dans le projet que nous avions fait les années précédentes d'habiter ce château l'été , projet qui n'avait pas eu d'exécution jusque-là, cet appartement m'avait été destine pour faciliter les bonnes causeries intimes qui étaient alors notre plus grand plaisir.
Je me le rappelai, et je résolus d'en profiter au moins une fois, pour avoir avec Rose une explication qui me semblait nécessaire.
La veille du jour où le prince devait être reçu au chàlean j Rose abrège,! encore plus qu'à l'ordinaire la veillée en commun ; les
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dames avaient des préparatifs de toilette à faire, les hommes devaient aller de bonne heure le lendemain au-devant du prince.
Chacun se retira dans sa chambre à dix heures: j'attendis jusqu'à onze pour laisser à Rose le temps de donner ses ordres de maîtresse de maison , et je descendis alors par le petit escalier, persuadée que je devais la trouver seule, et qu'elle partagerait la joie que je me promettais de ces instants de confidence. La chambre était vide, Rose n'y était pas... Je m'assis pour l'attendre, et ramassai machinalement un petit papier évidemment tombé par hasard sur le parquet : il était tout ouvert; ces mots frappèrent mes yeux :
« Le château m'est connu ! ce soir j'en- « trerai par la petite porte du parc , et à « onze heures je serai près de vous ! »
Vu moment où mes yeux étaient eaoA i