‹ Gabrielle (volume 3)Chapitre 2 sur 40 · I NE GRANDE DAME RI INÉE · texte numérisé non relu

I NE GRANDE DAME RI INÉE

des phrases vives et continuelles confient , ou laissent deviner les idées, les projets, les espérances, les chagrins et les plaisirs. On parlerait plutôt sans le savoir et tous ensemble; on a tant à dire! mais deux vieillards, au contraire, seraient naturelle ment silencieux , s'ils n'avaient résolu de rompre le silence; et cependant malgré eux les phrases s'arrêtent souvent inachevées. Parfois même, au moment de parler, si deux vieillards se regardent , ils ne disent rien. C'est qu'ils voient ces cheveux blanchis , ces rides qui plissent leurs fronts , ces traces du temps et de la douleur imprimées sur leurs visages. C'est qu'ils y lisent les malheurs et les regrets du passé, la tristesse du présent, le peu d'espérance qu'offre l'avenir, et, pour cette vie, du moins, tout est dit.

La marquise de Fontenay-Mareuil , mal

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gré Ms soixante-dix ans, semblait cette lois être agitée par quelque grand projet : car •Ole reprit avec vivacité : — Et c'est parce qu'il n'y a plus de femmes, monsieur le comte, que la France se perd... que les jeunes gens se perdent... et que mon petitfils...

Ici elle s'arrêta , craignant d'articuler une plainte précise contre l'objet de son orgueil et de sa tendresse.

M. de Rhinville ne pu! s'empêcher <l«i

sourire en disant :

— J'aurais pensé tout le contraire

Les idées de la marquise n'étaient pas en ce moment tournées vers la plaisanterie ; aussi resta-t-elle grave et triste en ajoutant : — Sans doute il y a encore des jeunes

i m: grande dame ruinée. ;>

tilles, des femmes mariées et des mères. On épouse encore les femmes qui sont riches, et on est amoureux de celles qui sont jolies; mais leur puissance se borne exclusivement à ces droits! les salons n'existent plus; la conversation a cessé; le bon goût a disparu avec elle, et l'esprit a perdu tout son prestige. Vous ayez un roi qui fait et défait des ministres; une chambre des députés qui fait et défait des lois; une chambre des pairs qui ne défait ni ne fait rien ; mais y a-t-il une puissance pour créer des hommes aimables? pour soumettre les jeunes gens à des habitudes délicates? pour leur apprendre que le bon goût est la preuve d'un bon esprit, et les nobles manières la suite de nobles sentiments? pour leur imposer, par l'opinion, des lois de politesse et de bon sens qui ne sont pas dans leCode civil? par quelle puissance conserveront-ils assez «le doute sur leurs perfections pour Ira-

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vaille? à devenir dos hommes do mérite sans cesser d'être des hommes aimables?

Eh bien! cette puissance, mon ami, cette puissance anéantie avec tant d'autres, elle existait jadis! c'était les femmes. Alors, la crainte inspirée au duc Yves deMauléon par l'opinion des salons où il devait vivre ne lui eût jamais permis de se séparer entièrement de sa famille; d'aller, lui, l'unique rejeton de deux nobles maisons, l'héritier d'un si grand nom, vivre au milieu d'un monde qui n'est pas le nôtre, et la de faire.... Elle s'arrêta encore; ce qu'elle allait ajouter semblait ne pouvoir sortir de ses lèvres.

— Ce qu'on dit est donc vrai? reprit le comte. Ce que j'ai appris...

— Qu'avez-vous appris? que vous a-l-on dit? Parlez, je veux ton.' savoir, reprit h» marquise avec crainte.

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