DU FEMME IH PEUPLE ENRICHIE
— Eh bien, qu'as-tu donc, Gabrielle?
tu es rouge comme une cerise, et tremblante comme une feuille , disait d'un ton un peu brusque, mais plein de bonté et d'affection, madame Rémond à sa fille qui venait la trouver dans la chambre delà supérieure. Et la jeune personne essoufflée, i. .=>
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naiii el pleuraul à la lois , oe faisail enten dro que i\<^ monos> llabes pour réponse.
— Si tu savais.... maman.... j'ai gagne
un pari mais j'ai eu bien peur en en-
Irant dans le salon, et cette bonne Élénore (jiie j'avais entraînée, elle s'est trouvée mal !... tu m'as fait appeler et elle est encore sans connaissance! elle est sujette à ces accidents-là, c'est vrai... mais... c'est moi peut-être qui en suis cause cette fois ! je suis désolée. Et en achevant ces mots, la jeune fille riait malgré elle.
— Pourquoi es-tu entrée dans le salon ? el pourquoi as-tu eu peur9 demandait madame liémond, tout en rajustant les cheveux dérangés et le fichu en désordre de l'étourdie; mais., contemplant en même temps avec amour l'éclat éblouissant de la fraîcheur de sa belle enfant :
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— E9t-ce qu'il v a déjà du monde? ajou-
la-t-elle.
— Oui... une dame et deux messieurs, je crois ; mais je n'ai pas eu le temps de les bien voir, reprit Gabriel le encore tout agitée.
— C'est probablement cela , dit madame Kémond avec une intention très-marquée de finesse qui la fit regarder par sa tille avec curiosité.
— Surtout ne va pas être intimidée tout à l'heure , continua la mère; tu es l'égale de tout le monde, toi.. . personne n'a rien à te dire ; aussi qui est-ce qui t'a jamais contrariée? qui est-ce qui t'a jamais forcée à apprendre quelque chose?
La jeune tille regardait sa mère avec attention , sans l'interrompre. Celle-ci con-
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tinua donc en séchauffant de plus en j»lns; mais sa voix, en s'élevant, gardait son inilexion bonne et tendre.
— Est-ceque tu avais besoin defairequelque chose, toi? Dieu merci, tu peux te tenir les bras croisés du matin au soir, si tu veux...
Gabrielle, toujours étonnée, cherchait à deviner où sa mère en voulait venir.
— Et ne va pas rougir, continua celleci , et trembler comme une ouvrière qui rapporte de l'ouvrage à une grande dame exigeante! ça n'aurait pas de raison ! Que moi, je sois un peu décontenancée devant du beau monde, ça se concevrait... J'ai été élevée (entre nous soit dit, car personne ne s'en douterait), j'ai été élevée dans une arrière-boutique où le soleil ne pénétrait pas quatre fois par an , et où les belles nia-
UNE FEMME Dl PEUPLE ENRICHIE. n>
nières n'ont jamais pénétré du tout; et quand je serais embarrassée, ça se comprendrait ! et pourtant je ne le suis pas : j'ai une assurance de duchesse, et je leur fais croire que je suis leur égale.
Gabrielle continuait à écouter, mais sans comprendre; sa mère poursuivit :
— Ce n'est pas que j'y tienne pour moi. Mais le monde est drôle , vois-tu ; il paraitrait qu'il est plus honorable à ses yeux de n'avoir jamais fait que dépenser de l'argent, que d'avoir pris la peine d'eu gagner; et que plus il y a de temps qu'on n'est bon à rien et qu'on ne sert à rien , plus on vous compte pour quelque chose.. . Aussi je leur laisse croire tout ce qui leur plait... D'ailleurs pour toi c'est vrai... jamais de ta vie tu n'es seulement entrée dans une boutique, si ce n'est pour y faire des emplettes... et maintenant tu vas avoir seia©
To i M. FEMME l'i l'I i ri i. I Mil» un
ans . el je \;n^ faire de t<»i une belle dame. Voilà ce que j'avais a te dire; je \ais le marier!
— Ah ! dit la jeune lille , sans avoir l'air d'attacher aucune idée triste ou gaie à ce que sa mère venait de «lire , et comme si le mot de mariage n'avait aucun sens pour elle.
— Je t'ai choisi (oui ce qu'il y a de mieux, reprit madame Rémond.
— Que vous êtes bonne! dit Gabrielle en penchant son frais visage pour renier cier sa mère ])ar un baiser, suivant son habitude chaque lois qu'elle en recevait quelque parure ou quelques bijoux nouveaux, et sans \ mettre plus d'importance.
— C'est \raique je suis bonne, quoiqu'un peu vive; mais c'est que je n'ai pas été élevée comme une princesse, moi...
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Mon père étail un ouvrier... un serrurier qui, à force de travail, d'intelligence <-i de probité, a l'ait fortune... niais tout le monde travaillait chez nous : c'est comme cela que l'argent est venu dans la maison. Mon père avait fini par avoir des forges immenses et une telle réputation que lîémond, déjà riche marchand de fer, vint me demander en mariage. C'était aussi lui un ouvrier qui avait fait sa fortune et qui avait garde les habitudes d'un ouvrier ; mais un brave homme, qui n'aurait pas fait tort d'un sou à personne; et ça lui a profité. C'était comme une bénédiction ; tout lui réussissait! « Femme , me disait-il quelquefois, je crois que nous devenons millionnaires! » et il riait, il riait que c'était plaisir a voirTÉt il n'en travaillait que de pins belle! si bien qu'un jour il prit une lluxion de poitrine dont il mourut , le pau\ re homme.
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Madame veuve Rémond prit en ce moment une figure de circonstance, dont le triste reflet assombrit le riant visage èe Gabriel le.
Mats tout à coup , et sans transition . ayant payé tout juste apparemment ce qui était dû de douleur à ce souvenir déjà vieux, la veuve affligée dit en riant : « El je me trouvai veuve avec plusieurs millions et une fille unique, ma chère Gabrielle, pour qui je n'ai pas voulu me remarier : aussi j'espère que son bonheur m'en récompensera.
Et la mère, prenant la jolie tète de la belle enfant entre ses deux mains, baisait le front blanc et pur de sa fille avec une vive et énergique tendresse.
Madame lîémond était grande, et la vie active des premières années de sa jeunesse
i m: fk.mmk dl i'ku'lf kniuchii;. ts
avait développé en elle des forces masculines, qu'un immense embonpoint recouvrait d'une apparence de fraîcheur malgré ses cinquante ans. Elle avait mis, pour cette entrevue, une robe de ces magnifiques étoffes de Lyon, couleur d'or, brochées de fleurs de toutes nuances; faisant ainsi, d'une robe de grande parure de soirée d'hiver, une robe de négligé d'été, pour bien constater l'opulence qui lui permettait d'avoir des objets du plus haut prix. Un énorme chàle de Cachemire étalait sur ses épaules la variété et la beauté des plus riches tissus, en étouffant sans pitié celle qui le portait durant une des journées les plus chaudes que l'année eût encore vues, quoiqu'on fût arrivé au mois de septembre; un chapeau rose, ombragé d'innombrables plumes blanches, encadrait un gros visage dont les vives couleurs commençaient à tirer sur le cramoisi; et des boucles de cheveux noirs
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mal arranges et en désordre complotaient
colle singulière figure, avec chaino d'or, bracelets, épingle, boucles d'oreilles el bagues, tout cela très-brillant et d'énorme
dimension. 11 \ avait sur madame Hemoml de quoi fournir à la toilette de toutes les mariées du douzième arrondissement.
Le rapide changement de sa fortuné avait jeté une inconcevable incohérence dans ses idées naturellement pleines de sens et de raison. Le travail et une minutieuse économie avaient occupé quarante années de sa vie; pour elle alors le comble du bonheur et tous les avantages de la fortune lui semblaient être concentrés dans le plaisir de dépenseï beaucoup d'argent et celui de rester oisive mais, depuis dix ans qu'elle était veuve et riche, l'oisiveté l'ennuyait, et elle ne dépensail l'argent qu'à regret.
< était un mélange de petites lésineries
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et de gros luxe maladroit, de vanité qui aimait à montrer son opulence, et de délia un» d'être trompée (jui la lui faisait cacher.
Sans deviner au juste ce qui manquait à ses idées, madame Hémond sentait que sa vie passée la rendait peu capable d'apprécier tout le bonheur de sa vie présente, et elle imagina pour sa fille un genre de vie aussi éloigné que possible du travail forcé auquel elle avait été soumise.
\vant de mourir, son mari était devenu propriétaire d'un ancien château avec des terres et des forets considérables à trente lieues de Paris. Madame llémond y installa sa fille, encore enfant, avec une vieille institutrice, priée de ne jamais la tourmenter pour aucun genre de travail, dès qu'elle lui aurait appris à lire et a écrire, el qui se garda bien d'eu faire davantage.
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Madame Rémond passait une partie do l'été a celle terre, où elle s'occupait exclusivement du soin d'un vaste potager et d'une basse- cour considérable, laissant à sa fille l'emploi de son temps, sans s'informer seulement de la manière dont elle le remplissait, persuadée, d'ailleurs, qu'elle avait parfaitement conformé l'éducation de son enfant à celle des enfants des plus grandes dames, en l'affranchissant de (ont travail et de toute contrariété. Pour les choses que madame Rémond avait pu voir par elle-même, son jugement était simple, mais vrai et plein déraison et de sagesse; mais les idées qu'elle s'était faites sur le monde étaient presque toutes dénuées <!<• sens commun.
Les gens du peuple imaginent plutôt des choses bizarres sur ce qu'ils ne - . \ ont pas, qu'ils ne devinent la simplicité
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el la vérité; il \ avait plusieurs points sur lesquels la raison naturelle de madame Rémond ne l'avait nullement éclairée; et, dans le doute, elle avait laissé à sa iille une ignorance complète. L'enfant n'avait reçu aucune idée d'aucun genre sur le monde : la société et les mœurs, comme les usages de notre époque, lui étaient absolument inconnus.
Pendant que Gabrielle grandissait, ainsi livrée à elle-même, sa mère quittait souvent la campagne pour Paris, où elle habitait, à l'extrémité de la rue Yivienne qui touche au boulevard , le premier étage d'une grande maison qu'elle avait fait bâtir. Les enrichis aiment particulièrement les rues nouvelles et les maisons neuves; le bruit des boulevards, la foule et le mouvement extérieur leur plaisent; et madame Rémond trouvait un bonheur très-
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\ii à se sentir ainsi placée au centre de relie agitation commerçante . qui . en lui mont ran I l'activité continuelle el inquiète de ceux qui cherchent la fortune, lui faisait apprécier à chaque instant I avantage de l'avoir trouvée. Kilo avait acheté plusieurs lois des chevaux et une voiture; mais, par une habitude devenue aussi forte que la nature4, elle faisait a pied toutes les courses nécessaires, ne croyant devoir se servir que pour la promenade de ses inutiles chevaux ; or, la promenade ennuyait excessivement madame Rémond.
Vller causer avec quelques anciennes counaissances était son seul amusement, et ces connaissances eussent été humiliées ou se fussent moquées de l'équipage auquel leur fortune n'atteignait pas. Madame Rémond allait donc chez elles à pied; et comme elle ne s'était pas défaite non plus les habitudes économiques de son enfance,
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elle vendait bientôt le> chevaux qu'il fallait nourrir pour non rien faire; jusqu'à ce que sa vanité, conseillée de nouveau par quelqu'un intéressé à ce qu'elle eut une voilure, lui eût persuade qu'une personne aussi riche ne pouvait s'en passer. Il en était de même de ses domestiques : tantôt la vanité lui en faisait rassembler un assez grand nombre; puis elle souffrait de cette dépense superflue, les renvoyait, et se bornait à une seule femme qu'elle aidait eilemêrae dans les soins du ménage et dans les arrangements d'un assez vaste appartement, où s'entassaient des meubles d'un grand prix.
Ainsi, la marquise deFontenay-Mareuil, sans rien posséder, vivait encore par ses anciennes habitudes et ses anciennes relations comme une femme riche; et madame RémOndj avec ses quatre millions, gardait
so i \l I iMMi: M PEI PLE ENRICHIE.
encore les habitudes communes etécono»
tniques auxquelles force la pau\ reté !
Mais, en ce moment . l'orgueil do la fortune e( la tendresse maternelle imprimaient
une joie triomphante et cxpansive à la lijju re de madame Rémond, lorsqu'elle dit à sa Bile :
— Je vais donc à présent, Gabrielle, te donner une bien grosse paît d<> ma fortune.
— A moi ! dit la jeune lille, et pourquoi faire? Est-ce que j'ai besoin de quelque chose?
— Ce sera pour ton mari, reprit madame Rémond.
— Ah! oui; un mari, dit Gabrielle en naut < oinme une enfant. Je vais donc avoir un mari! Mais, pourquoi lui donner ton
UNE FEMME Dl PEUPLE ENRICHIE. SI
argent, maman? garde-le pour toi!... Il m'épousera bien sans cela?
— Tu crois? dit la mère avec un sourire d'incrédulité.
— Il travaillera, reprit la jeune fille ..., sans paraître attacher pourtant grand intérêt à ce qu'elle disait.
— Lui ! s'écria madame Rémond avec surprise.
— C'est aussi un bon sujet, instruit et sage. . . , ajouta Gabriel le.
— Et d'où le connais-tu donc? répondit la mère, dontrétonnement croissait.
— D'où je connais mon cousin Georges?
reprit la jeune fille, en riant; mais je ne connais que lui !
— Georges? ton cousin Georges Rémond !
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s'écria la mère, avec une espèce de terreur et de stupéfaction! Tu crois que moi, (a mère,
moi, qui ai de l'argent de l'argent ,
qu'il ne tiendrait pas dans cette chambre... j'irais te faire faire un pareil mariage! une pareille mésalliance! épouser ton cousin! un bourgeois qui n'a pas le sou, et pas de titre ! J'aurais amassé de l'argent pendant quarante ans, en me privant de tout; mon père, mon mari et moi nous aurions travaillé toute notre vie pour que notre unique enfant, notre héritière à nous tous, s'appelât madame liémond tout court?...
Ce serait joli! une jolie idée! Quatre millions pour être madame Itémond! tu es donc folle?
- Mais c'est le nom de mon père, dit doucement Gabrielle surprise ; c'est le tien !
— Ton père était un brave homme el
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qui entendait bien les affaires, je ne lui fais pas injure, reprit la mère un peu honteuse du reproche de sa fille : Georges aussi est un brave garçon ; il ne fera pas fortune, lui. Il est auteur : on dit qu'il a du génie; mais ce n'est pas un état, ça. Et si sa mère ne lui avait pas laissé une petite maison qui lui vaut un millier d'écus de rente, il pourrait bien mourir de faim, comme on dit que c'est l'usage pour les poètes.
Puis elle ajouta en essayant de prendre un air sévère :
— Mais il ne s'agit pas de cela, Gabrielle ; il s'agit de savoir ce que vous voulez dire et si vous avez de l'inclination... pour...
— Pour personne, dit la jeune fille en se levant et en sautant à pieds joints au milieu de la chambre, avec une légèreté
M l m: femme di peuple enrichie
s'écria la mère, &\ <><• ilne espèce de terreur et de stupéfaction ! Tu crois que moi, (a mère,
moi, qui ai de l'argent, de l'argent
qu'il ne tiendrait pas dans cette chambre... j'irais (e faire faire un pareil mariage! une pareille mésalliance! épouser ton cousin! uu bourgeois qui n'a pas le sou, et pas «le titre ! J'aurais amassé de l'argent pendant quarante ans, en me privant de tout; mou père, mon mari et moi nous aurions travaillé ton le notre vie pour que notre unique enfant, notre héritière à nous tous, s'appelât madame lïémond tout court?...
Ce serait joli! une jolie idée! Quatre millions pour être madame Jlémond! tu es donc folle?
— Mais c'est le nom de mon père, dit doucement Gabrielle surprise ; c'est le tien !
— Ton père était un brave homme el
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qui entendait bien les affaires, je ne lui fais pas injure, reprit la mère un peu honteuse du reproche de sa fille : Georges aussi «si u\\ brave garçon; il ne fera pas fortune, lui. Il est auteur : on dit qu'il a du génie; mais ce n'est pas un état, ça. Et si sa mère ne lui avait pas laissé une petite maison qui lui vaut un millier d'écus de rente, il pourrait bien mourir de faim, comme on dit que c'est l'usage pour les poètes.
Puis elle ajouta en essayant de prendre un air sévère :
— Mais il ne s'agit pas de cela, Gabrielle; il s'agit de savoir ce que vous voulez dire et si vous avez de l'inclination... pour...
— Pour personne, dit la jeune tille en se levant et en sautant à pieds joints au milieu de la chambre, avec une légèreté
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a peut-être doux mille ans, ajouta avec emphase madame ftémond qtii n'avait pas dos idées bien précises sur les dates.
Gabriel le était toujours arrêtée au milieu de ses pirouettes, et son esprit se lançait dans les conjectures.
— Mon mari sera duc? je n'en ai jamais vu, dit-elle ... à moins que... mais oui... un jour à la campagne, avant que je tusse jamais venue à Paris, il y a deux ans, une belle voiture se brisa; on dit que «•était celle de monsieur le duc... oh! je ne sais plus le nom!... il était blessé; il fallut le faire sortir par le haut delà voiture versée : je regardais avec les autres; il était vieux, vieux! un bonnet de sni< noire... la goutte... il ne pouvait pas marcher : on le porla sur le bord du chemin en disant : Monsieur le due. . . je me sou i lis d< cela <di ' qu'il ét:tit laid !
I \L BfiMME I>L rElF-LE i:> KICU II-;, NT
En achevant sa phrase , Gabrielle acheva aussi sa pirouette, pour chasser peut-être la laide figure de duc, qui revenait à sa mémoire; et, quand elle s'arrêta , son visage se trouva tout près de celui de la supérieure, qui venait la chercher pour la conduire au salon, et qui ne put réprimer un mouvement de surprise, en voyant quel emploi la jeune fille faisait des moments qui précédaient le plus sérieux et le plus important événement de sa vie.
— Madame la marquise de Fontenay- Mareuil est au salon, dit-elle d'un ton grave et mécontent à madame Rémond qui ne le remarqua point; mais qui, se levant et rajustant encore la toilette de sa tille, lui dit : — Allons, Gabrielle, de la raison ! C'est une entrevue de mariage , comme je te l'ai dit.
— Déjà? s'écria la jeune fille avec une
s- i M l FEMME W l'I l PU: ENRICHIE.
petite moue risible. mais sans pourtant prendre ni grand souci de ce qu'on lui annonçait la.
Depuis que Gabrielle était au monde elle avait entendu sa mère parler de mariage à son occasion ; car madame Rémond songeait déjà à cet événement et exprimait déjà ses pensées à ce sujet avant que l'enfant, objet de ses belles espérances , eût la force de marcher. Et, depuis la cérémonie brillante du baptême, dont les anciens habitants du quartier Saint-Martin se souvenaient assez pour en citer la somptueuse magnificence, madame Rémond rêvai!
une cérémonie plus brillante encore pour le mariage de l'héritière présomptive des millions de la famille
Aussi ces mots de mari et de mariage avaient frappe si souvent l'oreille de Gabrielle , dès son enfance . qu'elle s était ha
i \k ikmmi: i»i PEl l'i.i; i:\hiciiii;. x<>
bituée à les entendre dans un temps où ils ne pouvaient éveiller aucune idée; elle avait continué à les écouter de même jusqu'à ce moment, et ce fut en sautant et sans penser à rien qu'elle suivit sa mère jusqu'au salon, où les attendait la marquise avec son fils et le comte de Rhinville, tous trois silencieux, graves et inquiets.
— J'ai l'honneur, madame la marquise, de vous présenter ma fille Gabrielle, dit madame Rémond , en entrant avec cérémonie et en parlant avec emphase et à haute voix .
La marquise s'était levée, et rien n'était plus frappant que le contraste de ces deux femmes, que la naissance , les habitudes et l'éducation avaient si complètement séparées; dont l'une était née dans une sale boutique de serrurier du faubourg Sainl- Martin - et r ailtre dans un hôtel princierde
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la rue de Varennos ; dont une avait eu le Dauphin Louis \\ l pour juuTain , et l'autre un pauvre cabareticr; dont l'une avait veeu au milieu des plus grands j des plus distingués, des plue riches; l'autre, parmi les plus petits, les plus communs et les plus pauvres; elles étaient là réunies pour que leurs deux uniques enfants fussent liés a jamais par le plus intime et le plus indestructible des liens!... l'avenir devait être commun entre eux , et le passé avait été si di Itèrent !
Madame Rémond jeta un coup d'œil sur la simple toilette de la marquise ; elle n'en vit pas le bon goût modeste, mais le peu d'éclat, et la supériorité de la sienne lui parut incontestable. La joie qu'elle éprouva parut aussitôt dans les nombreux mouvements qu'elle combina pour l'aire ressortir l'une après l'autre toutes \v>
i m; FBMfilG NI PEUPLE ENRICHIEj yi
parties de sa riche parure avec un véritable enfantillage.
Les gens du peuple ressemblent beaucoup aux enfants; comme eux ils ont peu vu, n'ont rien comparé , et leur confiance dans eux-mêmes et dans les autres ne leur a pas permis de deviner le ridicule. Ils sont naïfs, jouissent vivement et sans cacher leurs joies. Madame Rémond était triomphante et le montrait; la marquise était humiliée et le cachait.
Gabrielle, en face du comte de Rhinville, examinait avec une singulière expression sa vieille figure, ornée déjeunes ajustements.
Yves de Mauléon avait gardé le froid déchu n dont il s'était en veloppé,en se résignant à son sort. La marquise fUquclqucs pas pour se rapprocher de lui , c-l , le prenant par h
<>:> UNE FEMME Dl PEUPLE ENRICHIE.
main, dit avec une grâce aimable, quoiqu'il!)
peu hautaine :
— Madame , j'ai l'honneur de vous présenter mon petit-fils, M. le duc Yves de
Mauléon.
Et le jeune homme, obéissant au geste de sa mère, s'approcha de Gabrielle , qui , se tournant vivement de son côté, s'écria avec une indéfinissable expression de surprise et de joie :
— Et moi qui croyais que c'était monsieur! indiquant le comte par un geste si drôle, et reportant sur le jeune homme un regard si joyeux et si plein de naïf étonnement, qu'un rire involontaire et général éclata, et changea en gaieté la disposition solennelle des personnes réunies dans le salon.
Madame Rémond se mit à faire là-dessus d'énormes plaisanteries qui ne parurent
i NE PEMME DU PEUPLE ENRICHIE: M
do bon goût à personne, et que la marquise tenta vainement d'arrêter. Madame Kémond ne voulait pas lâcher prise : ce ne fut qu'après avoir lancé maint gros propos joyeux, qu'elle cessa de parler, et alors elle regarda le jeune duc avec une scrupuleuse attention, baissant, levant et tournant la tête pour le voir de tous côtés , comme elle aurait examiné une marchandise, afin de s'assurer qu'elle était bien conditionnée, sans défauts, sans avarie; qu'on ne l'avait pas trompée, qu'on ne lui avait pas surfait, et qu'elle en avait bien réellement pour ses deux millions.
On s'assit, en souriant encore; mais la conversation était bien difficile entre gens si étrangers les uns aux autres, et qui ne pouvaient aborder le seul sujet qui établit entre eux quelques rapports. Gabrielle avait rougi jusqu'aux yeux, en rencontrant
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le s<mniv moqueur d'1 ras de Mauleon \ el
elle regardait invariablement le parquet sans faire le moindre m oh veulent. Sa pensée faisait trop de chemin pour qu'elle s'al»ei< ùt que sa personne restait immobile,
Le comté , qui avait d'abord souri de la inéprise de la jeune lille, recevait une triste impression de sa joie et n'était plus en disposition de rompre le silence.
La marquise essayait quelques paroles , avec ce talent de dire des riens que possèdent toutes les femmes qui ont appris dans le monde à cacher, sous l'indifférence de phrases banales, les vi\es émotions de leur âme, et qui peuvent soutenir une conversation dont leur pensée est absente. Mais personne ne lui répondait.
Monsieur de Mauléon avait senti une espèce de joie d'instinct de cette naïve sa
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tisfaction que semblait éprouver Gabrielle à le voir jeune et beau; mais l'aspect sauvage de la fille et l'aspect ridicule de la mère le rendaient inquiet, mécontent, incertain, et l'agitation intérieure de ses idées se cachait sous un calme affecté et silencieux.
Tout le monde se trouvait mal à l'aise: aucun sujet ordinaire de conversation ne venait à l'esprit de personne. La marquise se sentait du dégoût pour madame Rémond; et celle-ci éprouvait un embarras dont elle ne se rendait pas compte. Elle aurait bien voulu, pensait-elle , amuser la société; mais ses plaisanteries n'avaient pas réussi , et le silence continuait.
En ce moment, l'inconnu dont nousavons déjà parlé traversait de nouveau la cour, et madame Rémond l'aperçut immobile à quelque distance de la fenêtre, et plongeant
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un renard inquiet sur ce qui se passait au salon. Elle lui lit signe d'entrer ; eu s'écriant : i Voilà M. Simon! » mais celui-ci s'éloigna prompte ment , sans paraître remarquer l'invitation qui lui était laite.
— Ce bon M. Simon, il s'éloigne , «lit madame Rémoud : quel brave homme ! un peu singulier , if est-ce pas? vous le connaissez tous?
Comme ses yeux s'arrêtaient en cet instant sur le comte de Ehinville, il se crut obligé de répondre un Non dédaigneux , qui annonçait au moins la volonté de ne le pas connaître.
La marquise reprit d'un ton assez aimable : — Il y a un mois à peu près que j'ai a u pour la première fois M. Simou.
— Qu'un mois ! s'écria madame Rémond étonnée; mais il yen a près de trois
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qu'il m'a parle de vous et de monsieur votre fils! C'est lui sans doute qui le connaissait? et les yeux et la Voix de madame Hemond interrogeaient le jeune homme qui répondit presque malgré lui : — Il y a plus de huit ans que nos relations ont commencé.
Le comte et la marquise le regardèrent avec étonnement.
— C'est un singulier personnage, dit madame Rémond , heureuse d'avoir trouvé un sujet d'entretien ; et, si je vous racontais comment il a fait notre connaissance Mais c'est Gabriellequi va vous
conter ça; aussi bien elle n'a encore rien dit, et il faut enfin que la compagnie sache de quelle couleur sont ses paroles. Eh bien ! Gabriel le, réponds donc.
Alors seulement Gabrielle s aperçut que
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sa mène lui parlait : car la jeune fille, distraite, ne \o\ ait rien, n'entendait rien de ce <|ui se passait autour d'elle. — Que veuxtu, maman? dit-elle avec un mouvement de surprise*
— Ce que je veux? reprit madame Rémond; mais à quoi penses-tu donc?u'enlends-tupas que je te prie de raconter comment tu as rencontré M. Simon?
La marquise pensa sans doute que la jeune fille allait faire avec gaucherie quelque récit ridicule qui déplairait à son petitfils; car elle voulut détourner la conversation ; mais la mère insista , et le jeune duc prit un air de résiguation dédaigneuse , comme quelqu'un décidé à se moquer d'un supplice qu'on lui inflige
Gabrielle ne savait point causer ; elle ignorait fart de dire des «lioses iiidilïé-
I Mi PEIHMJ6 M PKI PIE ENRICHIE. \tO
rentes ou inutiles , pour placer un peu de bruit au milieu d'un silence, moins insipide que d'insipides paroles; elle n'avait pas l'idée de ce qu'on appelle une conversation ; mais ici on lui demandait de raconter un fait , de rappeler ce qu'elle avait vu , elle trouva donc tout simple de parler ; et, sans timidité, sans hardiesse, sans affectation , elle parla comme elle aurait marché , dansé, sans soin et sans apprêt.
— Au printemps dernier , j'étais au château d'Arnouville A ce nom la marquise fit un mouvement et regarda le comte de Rhinville; Gabrielle continua sans s'en apercevoir :
— C'est un beau château, dit-elle; le parc a plus de trois cents arpents, et des bois immenses l'environnent. Tout cela est à trente lieues de Paris; j'y ai passé mon enfance, sans que rien contrariât mon dé-
i'in I NE FEMME PI l'Il PLE ENRICHIE.
su' de courir en liberté et a mon aise. V l'extrémité du parc des arbres .d'une hauteur prodigieuse Forment un bosquet si épais que le soleil y pénètre à peine, et qu'on v est à l'abri de ses rayons comme a l'abri de la pluie les jours de mauvais temps. Des lilas ^ des chèvrefeuilles et des jasmins font tout à l'entour un mur impénétrable. Ce bosquet est sur une espèce d'élévation et la route est au bas; souvent je m'amusais a y regarder les voitures et les voyageurs ; plus souvent encore j'y passais des heures entières sans rien voir et sans rien regarder, couchée sur le gazon , bercée par l'odeur des jasmins que le vent apportait jusque sur mou visage et par le chant du rossignol que je lâchais d'imiter. Un malin , au point du jour, j'étais venue pour le surprendre avant que les bruits de la journée eussent fait cesser ses chants, cl, a force de les écouter ci d'essayer les
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mêmes inflexions, j'étais parvenue à rendre toutes 'les modulations de ses joyeuses mélodies, quand j'aperçus huit près de moi un pauvre vieillard qui m'écoutait. il revint ainsi bien des jours de suite, et il avait l'air si triste que je n'eus pas l'idée d'en avoir peur. Cependant je m'étonnai de le voir ià constamment, et un mouvement involontaire de curiosité me fit descendre par un petit escalier qui conduisait de la terrasse à la route; il n'y avait plus entre lui et moi que la grille de fer qui cnîoureleparc; il ne m'avait point entendue, et ne me voyait pas. Se parlant a lui-même comme s'il eût été seul : Elle est si riche, celle enfant ! disait-il, si riche! ah! s il était possible! .. .
Alors il me vint subitement à la pensée; que cet homme parlait de moi, et que ces richesses qu il me supposait excitaient ses
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regretsou son eni ie ; que lui, peut-être, ne
possédait rien, et <j u«» là, âmes ciblés, pendant que j'a\ais tant de choses inutiles, un vieillard pouvait manquer du nécessaire.
Je courue dans ma chambre pour y prendre de cet or que ma mère me donnait sans compter, et qui restait là sans que j'eusse l'occasion ou le désir de le dépenser. J'en pris tout ce que ma main put en tenir, et, sortant du parc, j'arrivai tout près de cet inconnu sans qu'il m'eût aperçue, et je glissai doucement dans son chapeau qui était a ses côtes les pièces d'or que j'avais apportées. Maisilse retourna brusquement, étonné et mécontent , et, ramassant l'or qu'il me rend it et qu'il me força de rece- \ oir :
a Je il ai pas besoin décela, dit-il, je n'ai pas besoin de votre or.
J'étais confuse, je craign&is de l'avoii