I NE FEMME DU PEUPLE ENRICHIE
irrité; car on dit qu'il y a des gens humiliés d'être pauvres. Il devina sans doute ma pensée, et prenant un air doux et bon :
« Merci de votre intention, dit-il . vous ne vous êtes pas trompée en me croyant malheureux; mais mon malheur n'est pas de ceux qui se consolent avec de l'or ; pourtant c'est vous/ vous seule qui pourriez soulager mes regrets. »
Et comme je l'interrogeais, que je voulais savoir quels maux je pouvais réparer, il refusa de répondre, et me regarda longtemps sans rien dire.
Maman vint alors me retrouver, causa longtemps avec l'inconnu, l'engagea à entrer dans le parc. Il y revint plusieurs fois, nous dit son nom et qui il était, et, peu de temps après, nous revînmes habiter Paris, moi dans ce couvent choisi par lui, qui de
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puis longtemps est connu de la supérieure ; et je crois quej maintenant, (oui ce qui se passe autour de moi se fait pat l'influence de M. Simon Aussi paraît-il moins triste'; quelquefois même je l'ai vu sourire; mais, ce qui m'étonne, c'est que souvent il semble plongé dans de si amères réflexions, que sa pensée lui fait oublier tout ce qui est autour de lui ; il se croit seul ; des mots s'échappent de ses lèvres sans être adressés à personne; un jour même, oh! je m'en souviendrai toute ma vie, des larmes coulaient sur son \isage si pâle et si souffrant..,, et il disait : « Mon Dieu! ilsnesavenl donc pas oublier!... » Et moi, en voyant -es larmes, Réprouvai une surprise qui me faisait mal. et je m écriai malgré moi : n Est-ce que les vieillards pleurent aussi? je croyais que les enfants seuls avaient des larmes! oh! il ['au! donc que unis a\ez bien du chagrin; Il me regarda alors d'un airsi triste
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et si bon, que depuis ce temps-là j'ai senti dans mon cœur de l'amitié pour lui, et que je voudrais bien pouvoir le consoler.
Voilà tout ce que je sais de M. Simon. »
Gabriellese tut : il y eut un moment de silence ; le ton naïf et gracieux dont elle avait fait ce simple récit, sa voix argentine, sa physionomie mobile qui avait passé du rire joyeux à des expressions tendres et tristes, toutes les délicieuses nuances enfantines, gaies et sérieuses de ses paroles, de sa figure et de sa voix, si bien en harmonie entre elles, s'étaient emparées de l'attention de ceux qui l'écoutaient, donnés, charmés et ravis.
El la jeune fille, dont les regards se portaient pour la seconde l'ois sur le jeune homme, trouva les siens fixés sur elle avec une indéfinissable expression : leurs veux
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se rencontrèrent : nue étincelle rapide s'élança <le L'âme e!e chacun pour s'unir a l'âme de l'autre] Ye\iste-l-il pas une subite et incompréhensible émotion qui se communique parfois entre deux êtres, à l'insu de leur volonté, de leur raison, de leur pensée? aucune réflexion n'a précédé, aucun projet n'a été conçu, aucune idée ne s'est formée : c'est une sensation que rien ne peut faire naître, quand elle ne naît pas d'elle-même: que rien ne peut empêcher ni détruire, si elle ne se détruit pas d'ellemême; c'est une puissance inconnue : ce a'esi pas l'amour encore, mais je ne sais quel attrait mystérieux avertissant qu'on piul s'aimer. La naïve enfant et l'homme ennuyé avaient partagé un instant cette impression involontaire; elle suffit au jeune homme pour l'absoudre à ses yeux de ce mariage qui lui répugnait ; elle suffit à la jeune lille pour l'entraîner avec joie
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vers les projets de sa mère; et, dans cet instant, le mariage, qui avait été conçu par les deux vanités maternelles, fut accepté par un mouvement sympathique des deux entants.
La marquise se leva : elle sentit avec sa finesse de femme et son cœur de mère qu'il fallait laisser son fils sous l'influence des douces paroles de Gabriel le ; et elle termina sa visite par un salut qu'elle s'efforça do rendre amical pour madame Rémond, afin de lui faire connaître que le mariage était arrêté. 11 ne resta plus que les détails et le temps nécessaire à déterminer. Ainsi, les combinaisons de M. Simon, le gros orgueil de madame Rémond et les projets de la marquise, avaient réussi à faire ce qu'ils souhaitaient, et la sauvage enfant allait devenir duchesse de Mauléon. Prenant la main «In comte de Rhinville, madame de
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Fontenay-Mareuil sortit du salon, suivie
par son lil>. laissant madame Uémond assêi satisfaite de l'effet qu'avail dû produire sa riche parure pour se consoler de n'avoir pas montré toute son éloquence. Cependant la supérieure du couvent 3 qui guettait la sortie de la marquise, vint la retrou\er au milieu de la cour pour l'accompagner jusqu'à sa voiture. Pendant qu'elles échangeaient quelques phrases de politesse , les yeux du jeune homme ne quittaient pas une des fenêtres du deuxième étage; et, quand la marquise voulut continuer sa route, elle fut obligée d'appeler dou\ toison petit-fils pouf le faire sortir de la contemplation qui le retenait immobile au milieu de la cour. C'est que derrière la vitre d'une fenêtre, une mélancolique et pale figure, entouréede beau\ cheveux blonds, se penchait pour le regarder furtivement . en essuyant une larme ; et cette figure <•'<■
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(ait celle de la blanche et douce Elénorv, la jeune fille timide et tremblante que la joyeuse Gabrielle avait fait apparaître un instant au salon, à l'arrivée de la marquise.
Vu moment où la porte venait de s'ouvrir pour donner passage à madame deFontenay-Mareuil, au lieu du coupé du comte de Rhinville , se présentait une élégante calèche, dont un domestique venait d'abaisser le marchepied pour y faire monter une femme encore jeune, dont la parure pleine de grâce et de fraîcheur présentait un de ces types parisiens dont il est plus facile de sentir le charme que de l'analyser. Elle arrivait à la porte en même temps que la marquise, qui s'écria : « Madame de Savigny, ici, à cette heure! » Celle-ci essaya bien de montrer quelque surprise à la vue de la marquise et de son fils ; mais, avec un peu
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d'adresse ; on pouvait deviner (Qu'elle nV
gnorail ] » < i i 1 1 1 leur séjour dans ce couvent . et que ce n'était j>.is sans M participation <|ii<" le hasard les faisait sortir tontes deux à la même minute. 11 y avait même dans le regard contraint et mécontent qu'elle jeta au jeune homme toute une série de questions, ou plutôt de reproches, sur le motif de sa visite. Cependant on échangea quelques phrases insignifiantes et gracieuses, où madame de Savigny rappela a la marquise que c'était dans ce couvent quelle avait été élevée, et lui offrit de la reconduire. Mais celle-ci ne voulut point quitter le comte, qui l'avait amenée; et, malgré tout le désir que Ton devinait dans les yeux de madame de Savigny de se faire accompagner par M. deMauléon, elle n'osa en faire la proposition au jeune homme. Celui-ci semblait d'ailleurs fort soigneux d'éviter tout mouvenaen! qui, en le rap
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prochant d'elle,, eût offert la possibilité do lui adresser quelques mots en particulier. Madame de Savigny monta seule dans sa voiture , baissa sur son visage , déjà légèrement amaigri et fatigué , le voile de dentelle posé sur sa capote blanche, s'appuya , ou plutôt s'enfonça au milieu des coussins , croisa ses mains délicates dans une attitude de résignation, et se plongea dans une de ces rêveries dont la triste amertume n'est pas sans charmes, quoique des chagrins l'aient causée et que le découragement doive la suivre.
Elle avait trente ans!
A trente ans tout ce que le ciel a donné d'intelligence à une femme est dans la plénitude de sa force et de son étendue; cet âge est celui de la vigueur morale et physique, c'est le complet développement de toutes les facultés qui ont grandi jusque-là,
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cl c'est aussi I à;1,»1 où la beauté doit avoir tout son charme et toute sa puissance. Pourquoi donc voit-on sur le Iront attriste de tant <lo femmes de trente ans une empreinte de faiblesse en même temps que de douleur? pourquoi devine-t-on sur leurs traits amaigris, sur leur visage déjà flétri, les traces de mille agitations intérieures? pourquoi leurs frêles personnes semblent-elles renfermer des âmes en peine, dans des corps en souffrance? C'est peut-être qu'alors une femme a déjà connu ce que le monde offre de plaisirs et de déceptions, ce que le cœur a de joies et de douleurs , ce que la beauté procure d'avantages et de dangers, ce que la société présente de grave et de l'utile, ce qu'elle demande de sacrifices, ce qu'elle offre de compensations? Et devant toutes ces images diverses se sont effacées les simples et pures idées consolantes que son enfance avait reçues pour appuyer sa fat-