‹ Gaëtana: drame en cinq actes en proseChapitre 6 sur 112 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

« CAPRICANA*.

« A d'autres! Dans quel intérêt voulez- vous que notre bon a vieux del Grido aille s'emprisonner ici avec sa femme?

« MARTINOLI.

« Cher ami, dans quel intérêt un avare s'enferme-t-il avec ses « écus? C'est d'abord pour vérifier si le compte y est et si rien « ne manque à la somme ; ensuite, pour s'assurer que le compte « y sera toujours et que nul indiscret ne viendra partager sans « permission. »

CAPRICANA.

Pourquoi ne dites- vous pas tout de suite que le baron est jaloux?

Parce que le mot ne serait peut-être pas assez fort.

CAPRICANA.

La jalousie ne va pas sans amour, et del Grido a plus de cinquante ans.

MARTINOLI.

C'est le bel âge pour aimer, parce que la rage s'en mêle.

CAPRICANA.

magistrat Tant-Pis!... Voulez -vous que je vous explique, moi, le caractère du baron, et son mariage, et toute sa conduite? Del Grido est un homme fatigué. Les voyages en mer, le commerce, la banque, les affaires l'ont mis sur les dents. Le voilà deux ou trois fois millionnaire, et baron del Grido, de simple Poletti qu'il était. Bon ! il ne lui reste plus qu'à jouir de la vie, à recevoir, à donner des bals, à se faire honneur de sa fortune. Que fait-il? Il était veuf depuis plus de quinze ans, il se remarie pour avoir une femme dans son salon. Il la prend au couvent, pauvre et de bonne famille, jeune et jolie par-dessus le marché. Le malade a bien le droit de choisir son infirmière. Mais amoureux, lui? Jaloux, lui?... Mon pauvre ami, vous me faites rire. N'est-il pas parti le jour, même de son mariage, au sortir de la messe, pour un voyage de trois ou quatre mois ?

1. Les passages entre guillemets sont supprimés à la représentation.

MARTINOLI.

Il avait reçu une dépêche de New-York.

CAPRICANA.

Mais s'en aller après la messe ! est-ce la conduite d'un amoureux?

Oui.

• CAPRICANA.

Parbleu ! vous me la donnez belle 1

MARTINOLI.

Mon cher ami, del Grido s'est marié par amour, j'en suis sûr. C'est l'hiver dernier, aux fêtes de Noël, qu'il a remarqué Gaetana dans l'église de son couvent. Il a fait des sacrifices énormes pour gagner le tuteur, « le confesseur 1 , » la supérieure et tous ceux qui avaient quelque autorité sur l'esprit de la jeune fille. Gaetana se fît longtemps prier ; elle est d'une famille où l'on a du caractère. L'âge et le veuvage du prétendant lui faisaient peur; elle préférait, disait -elle, épouser le cloître. Le baron, impatient comme un vieillard à la poursuite de sa dernière fantaisie, parla, promit, donna, pressa, supplia, et fit si bien, qu'il arracha le consentement de la petite. Maintenant, croyez-vous qu'un être positif comme le baron del Grido aurait fait toutes ces folies pour le plaisir d'adopter une enfant de seize ans ? Et vous semble-t-il qu'un homme si bien épris soit d'humeur à se marier pour les autres?

CAPRICANA.

Mais un jaloux ne voyage pas ! Ou bien il emmène sa femme , ou du moins il l'enferme à la maison sous triples verrous 1

MARTINOLI.

Le voyage du baron était plus nécessaire qu'il ne l'a dit. Une grande moitié de sa fortune se trouvait compromise ; la rapidité de son départ a tout sauvé. Il n'a pas emmené madame r parce que Gaetana, avec sa petite tête de fer, avait refusé tout net. Il n'a pas eu recours aux verrous, parce tjue les verrous ont perdu

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