PETITS PAYSANS
(National Gallery.)
De sa vie et de sa personne morale, on sait peu de chose : les quelques anecdotes, consigne'es par Philip Thicknesse dans les soixante pages puhlie'es en 1788, l'année même de la mort de Gainsborough (et écrites par l'étrange personnage en un jour, s'il faut l'en croire), les quelques traits de caractère notés par George Williams Fulcher, dans la courte biographie terminée et éditée par son fils, avec l'aide du peintre Charles R. Leslie, en I800, et par Allan Cunningham dans ses Vies des Peintres.
11 naquit au mois de mai 1727, à Sudbury, dans le comté do Suifolk, où son père, John Gainsborough, fabi'icant de draps et, spécialement, de linceuls, de draps mortuaires, était venu, de Coventry, se fixer peu de temps avant. Sa mère s'appelait Burroughs et son oncle maternel, clergyman, dirigeait l'école de Sudbury. Quoique excellente ménagère, Mrs. John Gainsborough avait des goûts artistiques et possédait, paraît-il, un certain talent comme peintre de fleurs. EUe mourut en 1769, c'est-à-dire assez âgée pour assister aux succès de son fils Thomas; son mari était mort en 1748.
La famille Gainsborough était nombreuse : neuf enfants, dont c'nq garçons et quatre filles. Les deux fils aînés, Jolin et Humphrey, avaient le génie de la mécaniqu.-. John inventa, entre autres insliumenls curieux, une machine à voler; il pôrdil la \ ie en rexpt'Timenlant. La carrière d'Hum-
f^lirey fut plus longue et plus brillante. Il construisit d'admirables cadrans solaires «pouvant marquer les heures à la seconde dans toutes les parties du inonde », un moulin à marée (jui lui valut de la Société des Arts un prix de cinquante livres: enfin, titre de gloire autrement sérieux, ses amis n'hésitaient pas à le considérer comme le véritable inventeur de la machine à vapeur, et Thicknesse raconte (|u';i la mort de son frère Humphrev, Thomas lui donna if inodMe de cette niaeliine « (jui aurait pu être pour tous les Gainsborough et leurs descendants une source inépuisable de revenus ». Des deux autres frères de l'artiste. 1 un, Mathias, mourut très jeune; l'autre, Robert, se fixa dans le Lancashire. s'y maria et y fit souche. Pour ce qui est des ijuatre filles, elles se marièrent toutes: Mai\ . a^ ec un pusleur. du nom de Gibbon, ([ui lialjitait Bath ; Suzanne, avec un certain M. Gardiner; Elisabeth, avec M. Bird, de Sudbury ; Sarah, avec M. Dupont, union dont naquit Gainsborough-Dupont qui devint peintre, fut rélè\e de son oncle, et mourut à trente ans, en ITDT. dix ans après le portraitiste de \ Enfant bleu. « C'était, dit Thicknesse, un homme d'un génie exquis, à peine inférieui' comme peintre à son oncle et maître, et d'un cœur excellent, et d'une rai'e intelligence », et Thicknesse, décrivant un portrait de Thomas Gainsborough dû au pinceau de Gainsborougli-Dupont. afiinne qu'il avait, ce portrait, « toute l'aisance, tout l'esprit, et toute la llamme que l'on est en droit d'attendi'e du porli'ait du plus grand génie que le royaume d'Angleterre, ou tout autre rovaume, ait
Cliché Haalstaengl.
-M U S I l) 1 1 R A SE B \ I G N A >■ T LIS PIEDS.
(National Gallerv.)
GAINSBOROUGVI. 10
jamais produit ». Il se peut, mais defions-nous du témoignage de Tliicknesse.
De bonne heure, alors qu'il suivait les cours de l'e'cole de Sudbury, sous la férule de son oncle maternel, le jeune Thomas montra les plus heureuses dispositions artistiques et, à douze ans, s'il faut en croire Allan Cunninghnm, il exécutait de remarquables études ; c'était déjà un « peintre consommé ». 11 illustrait de piquants et vivants croquis ses cahiers et ceux de ses condisciples qui, « pendant qu'il était occupé, écrit Fulcher, à dessiner qut'l(|uo paysag-e bien connu ou un visage souriant, se chargeaient de ses devoirs d'arithmétique et extrayaient pour son compte les racines carrées de vulgaires fractions avec un soin et une exactitude qui enchantaient son oncle, et le jeune Gainsborough pouvait ainsi plus librement se consacrer à sa passion favorite ».
Passion favorite, passion irrésistible ! Tom arrive un jour à l'école avec un billet, signé de son père, demandant congé pour son fds ; et le voilà parti à travers la campagne dans les bois, ivre de liberté, observant, rêvant, dessinant. Le soir venu, il rentre à la maison ; mais le subterfuge a été découvert : Tom a falsifié l'écriture de John Gainsborough, et la colère de John Gainsborough ne connaît plus de bornes. « Tom finira par la potence I » s'écrie le brave homme avec des gestes de malédiction. Mais Tom ne se laisse pas démonter. 11 sait déjà le divin prestige de l'art; il ne répond mot, il montre simplement à son père le travail de sa journée, ses dessins; la fureur paternelle s'apaise
aussitôt : Tom est pardonne, Toni deviendra un grand artiste, le nom de Gainsborough ne mourra point.
On connaît l'anecdote suivante. Des maraudeurs dévastaient le verger des Gainsborough; Thomas se caclu pour essayer de les surprendre. Peine utile, car il ne tardait point à apercevoir, grimpé sur un poirier, et s'accoudant à la crête du mur de briques, un paysan, en train de guetter le moment favorable pour enjamber la clôture et commettre son larcin. Thomas en fit un croquis rapide, mais si exact, si ressemblant, que, le voleur ayant été surpris à quelques jours de là dans une propriété voisine, il servit de pièce à conviction pour prouver que le coupable était bien celui qui mettait main basse sur les récoltes des Gainsborough. En souvenir duquel événement, Thomas peignit à l'huile, sur une planche de bois découpée selon les contours de la silhouette, le portrait du maraudeur à qui resta le surnom de Jack Peai'tree, Jacques Poirier. C'est la première œuvre de Gainsborough qui nous ait été conservée. Elle se trouve encore à Ipswich, et l'un des récents monographes de Gainsborough, lord Ronald Sutherland Gower, prétend que l'on y peut retrouver, « malgré sa iTuditi', quelques-unes des qualités maîtresses du grand jx'inlre ».
Ainsi s'écoula l'enfance de Thomas Gainsborough, jusqu'au jour où fut suffisamment ancrée dans l'esprit de ses parents la conviction de ses mérites et la divination de la destinée à laquelle il semblait promis; n'avait-il pas donné assez de preuves de sa vocation artisti(jue ? « Pas un
Cliché H irif.staengl.
GEOR(;i A.XA , I)l(. IIKSSE DE DEVONS Hl RE. (Colleclion Spencer.)
groupe d'arbrps pittoresque, pas unaibre isolé de vraiment belle allure, dit Tliicknesse, pas une haie, pas une branche, pas une barrière », pas un coin du paysage familier où il avait vécu, qu'il n'ait dessiné sous toutes ses faces, sous tous ses aspects, d'ensemble et de détail, classant ainsi dans la mémoire de son o'il et de sa main la forme, le caractère de tous les objets environnants. Il dessinait, il peignait sans cesse, ne trouvant que là de l'amusement et de la joie : il était né pour être peintre, il le serait.
Donc, il quitte, à quatorze ans, l'école, jette un dernier regard sur les vieilles maisons de sa ville natale, et part pour Londres apprendre son métier.
Auprès de quels maîtres ? Il n'y avait pas d'art, alors, en Angleterre; il n'y avait (jue Hogarth ; pas de passé, pas de traditions, du moins nationales. Tout l'instinct créateur du génie anglo-saxon s'était-il dépensé en productions littéraires? ou faut-il voir dans cette éclosion si tardive des arts plastiques dans lile de la Grande-Bretagne, si tardive, même en dehors de toute comparaison avec l'Italie, et quand on songe au merveilleux épanouissement de la peinture dans les Flandres et en Hollande au xvi" et au XVII* siècle, en France même au xvii* avec Poussin et Claude Lorrain; oui, faut-il voir dans cette éclosion si tardive des arts plastiques au pays de Spenser, de Milton et de Shakespeare une sorte d'incompatibilité des caractères dominants d'une race avec certains moyens d'expression exi-
géant pour être pratiqués et compris telles conditions sociales, telles dispositions naturelles ou acquises, telle atmosphère, tel climat d'humanité, si l'on peut dire, que n'aurait point connus l'Angleterre avant le milieu du xviii^ siècle? Car, ce n'est ni sir James Thornhill, le décorateur du dôme de Saint-Paul, ni William Kent, ni Richard Wilson, dont les œuvres dateront la naissance de l'art anglais et c'est à tort, d'autre part, sauf au point de vue historique, que l'on a pu nommer Hogarth « le Giotto de la Peinture anglaise ». Hogarth, en effet, demeure, par le caractère outrancier et spécial de son talent, un isolé, et son action apparaît insignifiante, sinon nulle, dans la formation d'un art qui s'honore de tels noms : Gainshorough, Reynolds, Lawrence, Constahle, Turner, Old Crome. pour ne parler que des anciens. Que doivent-ils, les uns et les autres, au peintre du Mariage à la mode'^. Rien, en vérité — ce qui ne diminue aucunement, d'ailleurs, sa valeur; et, qu'il ne soit pas plus le Giotto que le Van Eyck de l'art pictural de son pays, n'entame point sa gloire.
Donc, auprès de quels maîtres le déhutant qu'était Tho mas Gainshorough en 1741 — c'est-à-dire cinq et six ans à peine après qu'Hogarth eut peint la Carrièi^e de la prostituée et la Carrière du débauehé — apprendra-t-il son métier de peintre, se formera-t-il ? On le présente à Gravclot qui, depuis 1733, était fixé à Londres, et c'est dans l'atelier du graveur français qu'il fait ses premières armes.
Gravelot iouissait alors en Angleterre, dans le monde
Cliil.t- HanWaengl.
GREFFIER HE l.A l'ARuISSE I>E liRAniuUl), >\ 1 l.TS II I RE .
(National Gallcry.)
artistique, d'une assez brillante notoriété. Il avait travaillé aux planches destinées à illustrer la traduction des Cérémonies religieuses de Bernart Picard, et certaines de ses estampes, les Caprices de la loterie, entre autres, et son illustration du Shakespeare de 1740 lui avaient valu l'estime des amateurs et du public. « Shakespeare et Gravelot ! s'écrient les Goncourt, dont la tendresse pour l'art du xviii'^ siècle interdit qu'on les accuse en l'occurrence de parti pris. Rien que le rapprochement des noms et l'écrasement de l'un par l'autre, fait comprendre à (juel degré de ridicule l'interprétation de l'aimable Français devait descendre : elle dépasse encore ce qu'on en peut attendre. 11 faut voir Hamlet dans sa grande scène, un Hamlet dans une pose d'abbé galant, la Reine en costume d'une Gaussin, le Roi en Marquis de Comédie, et dans le fond, des jolis petits violons qui se trémoussent et se dégingandent comme à une tribune de musique des Fêtes roulantes. » Les Goncourt, certes, ont raison; mais qui donc, à l'époque de Gravelot, était capable de comprendre le créateur d" Hamlet, de Lear et de Prospero ? Garrick lui-même, avec qui Gravelot, à l'occasion, s'était lié d'amitié, ne s'avisa-t-il pas de jouer Richard III en un « indescriptible costume de fantaisie, tandis que les autres interprètes portaient des habits du temps de Georges III. Richmond notamment fut très admiré en jeune garde ».
11 n'importe et ne s'agit pas ici de porter liïi jugement motivé sur le talent de Gravelot, mais bien plutôt de rechercher de quelle utilité purent être pour le jeune étudiant
qu'était alors Gainsborough, les leçons et l'exemple du graveur français. Ne serait-ce pas à son école qu'il aurait appris, à ses débuts, cette espèce d'indépendance, de liberté, d'aisance dans la composition, cette bonne grâce, cette franchise de dessin, cette finesse, cette légèreté de vision, que, parmi bien des maladresses, on rencontre dans tels et tels portraits des premiers débuts de Gainsborougb ?
Combien de temps Gainsborougb travailla-t-il dans l'atelier de Gravelot ? Peu de temps, sans doute, car, ayant été mis en rapport, par Gravelot lui-même, il y a lieu de le croire, avec Francis Hayman — assez mauvais peintre d'histoire, aussi lourd d'esprit que de métier, qui, grand ami d'Hogarth et bon vivant comme lui, employait le temps que lui laissaient ses beuveries et ses haltes dans les mauvais lieux et les tripots de Covent Garden et de Soho Square, à professer le grand art à l'Académie de Saint- Martin's Lane, — Gainsborougb devint son élève. Qu'apprit-il à cette école, que pouvait-il y apprendre? On se le demande, à en juger par les tendances et les formules esthétiques alors en vogue, où se combinaient, avec le pédantisme le plus étroit, celui dun ^Yilliam Kent « qui prétendait avoir retrouvé, lui aussi, dit Ernest Chesneau, un siècle avant Louis David, le véritable, l'unique, le pur style grec », l'allégorisme plat et puéril dont un Sir James Thornhill était le protagoniste acclamé, et lautoiilarisnie sectaire des conventions les plus sottement académiques. Et, en haine de ces préceptes d'école, par esprit de réaction, même de révolte, qu'aurait-il appris de l'exemple
d'Hogarlh, alors en pleine kille et à la veille de mettre au jour sa fameuse Analyse de la beauté^ et promenant déjà dans les cabarets des saillies sur « les fautes de dessin qu'éviterait un peintre d'enseignes » de Corrège, sur « les pratiques risibles » de Raphaël, sur « la manière ridicule » de Rembrandt? Qu'aurait-il appris? On peut également se le demander.
Quoi qu'il en soit, quatre ans s'('taient à peine écoulés, que, quittant brusquement la vie de dissipation oii l'avait initié le classique Hayman et les leçons du même maître, et malgré ses quelques succès de paysagiste et de portraitiste, Thomas Gainsborough reprit le chemin de sa ville natale; il atteignait dix-huit ans.
C'était, ses biographes l'affirment et ses portraits sont là pour leur donner raison, un fort élégant jeune homme, aux séduisantes manières, aux yeux brillants et spirituels, avec une particulière aisance dallures, à la fois simple et raffinée, un si élégant, si séduisant jeune homme, en vérité, qu'il ne pouvait tarder à inspirer l'amour. Donc, tandis qu'il était occupé, à l'orée d'un bois, « à prendre les leçons des nuages au soleil couchant, si impressionnants par leurs changeantes beautés ». dit Fulcher, — leçons infiniment plus profitables, à tous 1rs égards, ainsi qu'on le verra, que celles des professeurs de Saint-Martin's Lane, — il vil \(iiir à lui une jeune fille; elle s'appelait Margaret Burr; elle était fraîche comme un matin printanier, et elle avait dix-sept ans. Ils s'épousèrent et eurent des enfants; c'est le commencement, ou la fin, de
tous les contes de fe'es et de toutes les histoires d'amour.
Mais un mystère planait sur la naissance de Margaret Burr ; on ne sait trop exactement de quel grand seigneur elle t'iait la lille, du duc de Bedford, selon Green dans son Journal d'un amant des lettres; toujours est-il que, quoique de fort modeste famille, elle jouissaitd'une rente annuelle de deux cents livres, soit cinq mille francs. « Mrs, Gainsborougli, dit-on, — raconte x\llan Cunningliam, — auraitétëla tille d'un de nos princes exilés, et si elle ne Tétait pas, il ne lui déplaisait point, même une fois mariée et mère, de le laisser croire. A l'occasion de quelque fête, au temps où son mari était en pleine renommée, elle parut en grand apparat de toilette et, comme pour s'en justifier, dit à sa nièce : « N'y ai-je pas quelque droit, ma chérie? vous savez que je suis la fille d'un prince. »
Six mois après leur mariage, le jeune couple abandonnait Sudbury pour se fixer à Ipswich, chef-lieu du comté de Sutfolk, oi^i il serait sans doute plus facile à un artiste de se former une clientèle et de se faire connaître : ce qui eut lieu, en elfet, mais moins rapidement toutefois que Thomas et 3Iargaret ne l'avaient espéré. Quoi qu'il en ait été, Gainsborough travailla beaucoup à Ipswich, et les douze années qu'il y vécut furent parmi les plus heureuses de son heureuse existence. 11 y devint père de deux filles, Margaret et Mary, dont trois portraits nous ont conservé les apparences : deux, celui de la National Gallery, esquisse sommaire où l'on voit les deux fillettes dans un jardin (Mary essayant d'attraper un papillon) et celui, éga-