C.Hi-Im' M.inUl.i.TiL
M. J. BAILLIE ET SA FAMILLE. (National Gallery.)
fement inachevé, de la collection du Rév. E. Gardner; le troisième, appartenant à M. Charles ^Yertheimer, pag^e du plus grand charme, qui les montre déjà jeunes fdles, à cet âge indécis des grâces naissantes, encore sans coquetterie, lune debout, l'autre assise devant un modèle de plâtre, dans la pause d'une leçon de dessin.
C'est à Ipswich aussi que Gainshorough noua quelquesunes des plus solides amitiés de sa vie, se lia avec le peintre Joshua Kirby auprès de qui, conformément à son désir, il fut enseveli dans le vieux cimetière de Kew oii son ami lavait devancé, et fit la connaissance de It'trange Philip Thicknesse qui devait devenir son biographe. Ses manières affables, sa bonne humeur, son inaltérable bienveillance l'avaient bientôt rendu sympathique, et le prestige de son talent grandissait chaque jour; comme paysagiste, tous les paysans, tous les fermiers, le connaissaient et l'aimaient; il passait une grande partie de son temps au milieu d'eux, faisant poser leurs animaux ou leurs enfants; comme portraitiste, il était reçu dans les meilleures maisons du Sutl'olk, et les personnages les plus importants du comté le traitaient sur le pied d'égalité. C'est à ce titre surtout que Thicknesse souhaitait ses relations.
Ce Thicknesse était une singulière personne. Soldat de profession et gouverneur d'un fort aux environs d'Ipswicli, — charge conquise à beaux deniers sonnants, — il incarnait, un siècle avant Thackeray, le type caractérisé du snob militaire : vaniteux, arrogant, desprit vulgaire, égoïste, tranchant, potinier, avec la morgue habituelle aux
gens de sa caste. La façon dont s'établirent ses relations avec Gainsborougli vaut d'être rapportée. Elle a trait au fameux portrait de Jack Poirier, qu'un certain Creighton, imprimeur et éditeur de Vlpswich Journal, avait acheté et que le gouverneur, en promenade avec un de ses amis (non moins important que lui, cela va sans dire), et l'ayant aperçu au-dessus du mur de briques, prit, très simplement, pour une réalité de fou ou de pauvre diable, et vers lequel il s'avança dans l'intention de lui adresser la parole, jusqu'au moment oi!i il s'aperçut, trop tard, qu'il ne s'agissait que dune effigie peinte sur une planche découpée.
Quelques années plus tard, Thicknesse rend visite au peintre d'Ipswich : « M. Gainsborough me reçut, dit-il, dans son atelier où se trouvaient quelques portraits bien dessinés, parfaitement ressemblants, mais peints avec dureté et de la pire couleur; parmi eux j'aperçus celui de l'amiral Vernon (car il n'y avait pas longtemps qu'il s'était emparé de Porto-Bello avec six vaisseaux seulement). Mais quand je tournai mes regards vers ses petits paysages et ses dessins, je fus charmé; c'étaient des œuvres de fantaisie et qui lui donnaient un délice infini. Madame Nature et non l'Homme était alors son unique objet d'étude et il paraissait en relations intimes avec cette vieille femme toujours belle. A peu de temps de là le feu Roi passa en revue la garnison qui était sous mes ordres, et comme je cherchais une occasion d'utiliser le talent de dessinateurpaysagiste de M. Gainsborough, je le priai à dîner et lui
demandai de prendre quelques croquis du fort, des collines environnantes avec Harw^ich au loin, en vue d'un paysage où l'on verrait le passage des yachts devantle fort sous le salut des canons, paysage destiné à orner le dessus de ma cheminée. Il vint donc et en peu de temps acheva le tableau. » Quinze guinées fut le prix convenu, et Thicknesse, généreux, y ajouta un violon, car il avait découvert que Gainsborough « avait autant de goût pour la musique que pour la peinture, quoiqu'il n'eût jamais touché un instrument de musique ».
Cette vue du fort d'Ipswich est, s'il faut en croire lord Ronald Sutherland Gower, l'une des rares marines (juait exécutées Gainsborough qui n'en peignit, paraît-il, que deux autres. Elle n'existe plus, d'ailleurs, que par la gravure fJe Major dont le succès, dit Thicknesse, décida de la carrière de Gainsborough, à cause de la célébrité qu'elle valut à son protégé, tant et si bien qu'en 1758 ou 1759 — Thicknesse, si bavard d'ordinaire, reste muet sur ce point — et sur les instances du gouverneur, Gainsborough alla se Gxer à Bath, la ville élégante par excellence d'alors, oij se réunissait tout l'hiver toute l'aristocratie du Royaume- Uni, la Toute-Angleterre d'une époque de luxe effréné et d'effrénée débauche, de culture excessive, de raffinements outrés et, en même temps, de sauvage brutalité, c« monde, enfin, dont Hogarth fustigeait les mœurs et dont le D' Johnson était le directeur de conscience, qui parodiait obscènement par l'infâme Essai sur la Femme de l'infàme Wilkes ] Essai su?^ l'Homme de Pope, et se
pâmait aussi volontiers au n'cit des aventures de sir Charles Grandison, «le modhle des (/enf/e me /i chrétiens », qui se plaisait encoie aux satires enllannnées de Swift et au puritanisme de Daniel de Foë et se plairait jjientùt autant aux subtilités d'analyse de Sieine (juà ses gravelures, autant aux moralités de Goldsniitli qu'aux polissonneries toujours à la mode de Smollett,
C'est dans cette société étrange que Gainsborough va vivre le reste de sa vie, c'est de celte société étrange qu'il sera le portraitiste, depuis le jour où il s'installe à Batli, en pleine fournaise mondaine, sous l'égide du snob militaire Thicknesse. Comment ne s'y est-il jamais mèb', comment a-t-il réussi à conserver, dans ce tourbillon d'ambitions, de passions, de corruptions, son ingénuité de cœur et d'esprit; conmient, à ces contacts démoralisateurs, est-il parvenu à réserver intacte sa croyance en la dignité de son art, inaltéré son amour de la nature et de la vérité ? Fut-ce par indifférence systémali(|ue à tout ce qui ne ressortissait pas à son métier, ou par force de caractère, il serait difficile de le dire, « J'ai toujoui's été d'avis, écrivait-il à son ami William Jackson, (jiie vous gaspillez journellement vos dons avec les gentlemen, et que toute votre étude est de savoir comment vous deviendrez gentleman vous aussi. Eh bien! dammés gentlemen^ il n'y a pas d'espèce d'ennemis plus à craindre pour un véritable artiste, quand on ne les tient pas convenablement à distance. Ils n'ont en eux qu'une partie qui vaille la peine qu'on la regarde, c'est leur bourse, et leur cœur est rarement assez près de la place
où il devrait être pour quonl'aperçoive. » — Et il ajoute : « Si des gentlemen viennent à ma maison, mon domestique leur demande s'ils me veulent, et ensuite il demande ce qu'il leur plaît de me vouloir; s'ils disent : « Un tableau >; — « Monsieur, passez par ici, s'il vous plaît, et mon maîlio va venir vous parler » ; mais s'ils ne me veulent que i)0ur des saluts et des compliments : « Monsieur, mon maître est sorti », et c'est ainsi, mon cher, que jeteur fais la nique. » Malgré quoi, Gainsboroug-Ji ne tarda pas à se faire, à Bath, une clientèle de portraitiste si brillante qu il dut bientôt quitter son domicile d'Albert Cliurcliyard, 14, i)0ur un plus vaste, 8, Armistier Belvédère, avant de s'installer définitivement dans une de ces confortables et presque palatiales maisons du Circus, n" 24, où il vécut quatorze ans, de 1760 à 1774. Les visiteurs aftluaienl alors à son atelier; « la Fortune semblait liabiter chez lui, et sa maison devint vraiment, affirme l'esprit d'alors, un (jains-borough (un bourg de gains). » On lui attribue, comme à John Opie, l'intention de placer devant sa porte un canon, pour écarter la foule des importuns. Tlùcknesse en tirait vanité; le succès du peintre était son œuvre propre. N'était-ce pas lui, d'abord, qui avait poussé Gainsborough à se fixer à Batii, où il possédait une maison? N'était-ce pas lui, ensuite, qui en consentant à laisser faire son portrait par Gainsborough « en guise d'oiseau de leurre pour attirer les clients », lui avait mis la main à la pâte? Gainsborough, ilestvrai, n'acheva jamais l'effigie du gouverneur : une séance d'un quart d'heure lui pai'ut suffisante, car « ses
affaires, dit Tliicknesse, prospérèrent si rapidement à cinq gainées la tète, quoiqu'il ne fît que fort peu de progrès comme coloriste ou dans son style, qui! se trouva bientôt forcé d'élever ses prix de cinq guinées à huit, avant d'en demander quarante pour les mi-corps et cent pour les portraits en pied »,
Mais la gloire de Gainsborough n'était encore qu'une gloire de clocher. Il avait trente-trois ans et n'avait pas encore affronté l'épreuve du grand public. Ce n'est qu'en 1761, lors de la seconde exposition de la Société des Artistes — dont devait naître sept années plus tard la Royal Academy — qu'il s'y décida, en envoyant aux Spring Gardens le Portrait en pied d'un gentleman sous les traits de Robert Craggs Nugent, membre du Parlement pour Bristol, celui même dont lord Dover écrit qu'd semblait « avoir passé sa vie à briguer de lucratifs emplois et à courtiser de riches veuves, occupations où il se montra d'ailleurs aussi brillamment heureux ». Ce portrait, Reynolds, dit-on, le remarqua et en fut vivement surpris: le nom de Gainsborough était entièrement inconnu du futur oeintre, déjà célèbre, de Nelly O'Brien.
Les années qui suivirent, jusqu'à celle (1784) de sa rupture avec l'Académie Royale, Gainsborough prit part assez régulièrement aux expositions printanières qui commençaient à être considérées par le public et par la presse comme des événements d'importance, et dont Horace Walpole nous a conservé, par ses annotations, le souvenir précis. Malheureusement, Gainsborough, n'ayant pas eu,
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