LA KE1>E CHARLOTTE
(Musée de South-Kensington.'
comme Reynolds, l'habitude de tenir au jour le jour le mémorandum de ses travaux, il demeure assez difficile, pour ne pas dire impossible, d'établir une chronologie précise des portraits et des paysag-es qu'il exécuta à Bath et plus tard à Londres où il vécut de 1774 à 1788, année de sa mort.
De toute manière, il est hors de doute que le séjour à Bath de Gainsboroug-h fut l'une des plus fécondes, des plus actives périodes de sa carrière, surtout à partir de 1767. Et le séjour de Gainsborough à Bath signifie, aussi, la maturité de son talent, la prise de possession de son génie au contact des maîtres flamands, que Gainsboroug"h ig-norait, ou à peu près, jusqu'alors. Dans les demeures seigneuriales des environs de Bath : à Badminton, chez le duc de Beaufort, à Longleat, chez lord Bath, à Corsham, chez lord Methuen qui possédait quelques belles toiles de l'école espagnole, à Bowood, chez lord Lansdowne, surtout à "Wilton, chez lord Pembroke, où se trouvait une admirable collection des plus beaux portraits peints par Van Dyck durant son séjour en Angleterre, Gainsborough passa de longues heures enthousiastes, rêvant, étudiant, copiant Van Dyck, Velasquez, Téniers, Murillo, Titien, et encore Van Dyck, et toujours Van Dyck pour le génie duquel on sait combien respectueuse et tendre et humble fut l'admiration qu'il professa jusqu'à son dernier souffle. Ce fut sa seconde éducation d'artiste : après la nature. Van Dyck; et son pinceau en garda comme une ivresse joyeuse et une triomphale assurance.
Cependant, à la troisième exposition de la Société des Artistes, Gainsborough avait envoyé le Portrait en pied d'un gentleman avec un fusil, où l'union entre la figure vivante et le paysage apparaissait de plus en plus étroite. Ce portrait, tant par la curiosité qu'il suscita à cause de la personnalité du modèle — William Poyntz, fils de l'ancien ambassadeur en Suède et en France et d'Anne Mordaunt, dame d'honneur de la reine Caroline, et frère de la belle Margaret Georgiana, première comtesse Spencer — que par son ordonnance sportive, si l'on peut dire, valut au peintre de Batb son premier grand succès et le classa définitivement comme portraitiste.
L'année suivante, 1763, il se révélait au public londonien paysagiste, car outre deux portraits, celui de M. Medlicott et celui du vieil acteur Quin, Gainsborough eiivovait aux Spring Gardens deux grands paysages. Quin était ami de Garrick et c'est par lui que Gainsborough fit la connaissance du génial interprète de Shakespeare; une étroite amitié unit bientôt les deux artistes. Gainsborough peignit cinq fois les traits de Garrick; mais la plus complète et la plus magistrale de ces effigies est celle qui se trouve encore aujourd'hui à l'iiùlel de ville de Stratfordsur-Avon. Vêtu d'un habit bleu à dentelles d'or, largement ouvert sur un somptueux gilet d'écarlate, Garrick est debout, dans un paysage, appuyé contre un socle sur lequel est posé le buste de Shakespeare ; le bras droit ceint le sommet du socle; la main gauche, tenant une canne, se repose à la hanche; la tète du tragédien effleure presque
l'épaule du créateur de Lear et d'Hamlet. La pose est charmante de simplicité, sans rien do théâtral ni d'emprunté, et laissant toute l'attention se concentrer sur le visag-e aux yeux brillants, au nez volontaire, à la bouche spirituelle et mince, qu'éclaire une intelligence étonnamment souple et vive^ visage d'acteur dont le peintre a fixé avec un rare bonheur la mobilité d'expression.
Cela, ce flux, ce remous incessant de pensées, de senliments, de gestes intérieurs qui fait de la face des grands — et même des petits — comédiens, une sorte de microcosme reflété d'humanité, Gainsborough avait deviné quel précieux sujet d'étude ce devait être pour un observateur, pour un portraitiste, et, soucieux de vérité comme il était, les difricultés que comporte une telle tâche lui servaient de stimulant. « Ah! les fourbes que ces gens-là! s'écriait-il, un jour que Foote posait dans son atelier. Ils ont le visage de tout le monde sauf le leur propre ! »
Le portrait de Garrick, Gainsborough, on le sent, — mieux, on le sait, — l'a peint avec amour; il avait pour Garrick un véritable culte. « Attachez-vous aussi étroitement que possible à Garrick, écrivait-il au comédien Henderson (dont il venait de faire par deux fois le portrait); suivez ses talons comme son ombre... Garrick est, à tous égards, le plus grand homme vivant; il mérite d'être étudié dans toutes ses actions: il n'a pas une manière de voir, pas une idée qui ne vaille d'être imitée, et j'ai toujours rencontré en lui un ami généreux et sincère. Regardez-le, Henderson. avec vos yeux iiniliilrurs. l'.ir hii (lisj)aru, il ne
vous restera plus à regarder que dans le livre de la pauvre
vieille Nature. »
Le livre de la pauvre vieille Nature, Gainsborough ne cessait de le feuilleter et de le lire, attentif à pénétrer le sens des merveilleuses phrases dont il est plein ; c'est le seul livre, en vérité, qu'il ait jamais lu.
Les principaux portraits, exécutés par Gainsboroug'h, durant son séjour à Bath — on sait (ju'il en acheva quatorze de 1770 à 1774, c'est-à-dire au cours des quatre dernières années de ce st^jour — furent ceux : du général Honyvood, du général Wolfc, de Lady Grosvenor, du Field Marshal Seymour Conway, de John Campbell, quatrième duc d'Argyll, et de son fds, Lord Frederick Campbell, du capitaine Augustus Hervey, que Walpole tenait pour « un des meilleurs tableaux modernes qu'il ait jamais vus », de Lady Molyneux, de Lord Rivers, de Lady Sussex avec ses deux fdles, de Lord Ligonier, de M. Nuthall, d'ÉHsabetb Linley, plus tard Mrs. Sheridan et qu'il peignit aussi en Mrs. Sheridan, d'Elisabeth Linley et de sa sœur, plus tard Mrs. Tickell, de Georgiana Spencer, duchesse de Devonshire. Sur tels et tels de ces portraits nous aurons à revenir, car ils marquent des étapes dans la carrière de Gainsborough ou présentent, par la qualité ou le caractère de ceux et de celles dont ils nous olfrent l'image, un intérêt ou une séduction.
Gainsborough, d'autre part, si laborieuse que fût sa vie
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