MISS II A \ E R F 1 E L D
(Galerie Rie ha ni Wallace.
jubilé de Shakespeare à Sratforcl-sur-Avon, d'une composition glorificatrice, il n'hésita pas à l'abandonner. A Garrick, à qui il en avait fait part, il écrivait le 23 août 1768 : « J'imagine que vous êtes en train de m'accuser, sinon de me maudire, tout ce temps, pour ma négligence à ne pas aller à Stratford et à ne pas vous envoyer signe de vie, comme je l'ai promis ; mais, que faire par une pareille température — de la pluie continuellement? Mon génie est si mouillé que je ne puis rien faire qui me plaise. J'ai, durant plusieurs jours, fait, refait et défait mon portrait de Shakespeare, et je me pendrais plutôt que de décider si je l'abandonnerai ou si je vous le montrerai. Je voudrais, comme un âne que je suis, prouver que je suis capable de quelque chose de plus que d'un portrait, et j'avais eu l'idée de montrer d'où cet inimitable poète tirait ses idées, à l'aide d'un rayon frappant immédiatement de haut en bas ses yeux levés au ciel; mais je ne sais rien faire de mes idées... il y a une telle chute de pluie ces jours-ci ! Vous ne verrez pas mon esquisse, car je la détruirai avant votre venue. Faites-moi savoir, cher monsieur, quand vous vous proposez de venir à Balh, pour que je me hâte un peu dans mes mouvements. Le buste de Shakespeare est quelque chose de simple, de souriant, et je n'ai pas assez de sentiment pour le rendre plus sensible en peinture; aussi, je vous assure que vous ne le verrez pas. Je voudrais le représenter debout, et donner à la toile un aspect ancien, comme si elle avait été peinte à l'époque où il vivait... » Le malhabile, dira-t-on, qui ignorait les recettes où excel
laient les plus médiocres de son temps, les académiques d'avant les académies, pareils, d'ailleurs, aux académiques d'après, les phraseurs applaudis de tous les âges et de lous les pays, les rhétoriciens patentés des dissertations mythologiques, historiques, allégoriques, rehgieuses, patriotiques, qui toujours glanèrent, au détriment des artistes originaux et sincères, uniquement capahles d'être euxmêmes, toutes les prébendes et tous les succès! La vie de Gainsborougli demeure, à cet égard, singulièrement exemplaire.
Hors de son art, il ne connut, d'ailleurs, de joies que par la musique, ou, pour être plus exact, par l'amour des instruments de musique. C'était une étrange et assez absorbante passion. « 11 y avait des moments, écrit William Jackson, organiste et compositeur, où la musique semblait être l'occupation ordinaire de Gainsborough et la peinture son art d'agrément. Quand je le vis pour la première fois, il habitait Bat h, où Giardini venait de prouver une fois de plus son inégalable talent de violoniste. Ce jeu parfait rendit le peintre passionné pour cet instrument, et il ne fut satisfait jusqu'à ce qu'il en possédât un. Peu de temps après, il entendit Abel sur la viole-de-gambe. Le violon fut délaissé, il acheta la viole-de-gambe d'Abel, et la maison résonna de mélodieuses tierces et quintes. Mais la passion de mon ami eut bientôt un nouvel objet : le hautbois de Fischer; je ne sais s'il priva Fischer de son instrument, mais il se procura un hautbois, dont, d'ailleurs, je ne l'ai jamais vu s'essayer à jojuer... La suivante
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MRS. ROBIN SON EN PERDITA, (Galerie Richard Wallace.)
fois que je vis Gainsborougli, il jouait le rôle du roi David. Il avait eng-agë un harpiste deBalh, et Fischer, Abel, Giardini furent bientôt oubliés ; il n'y avait plus que cordes et qu'arpèges!... » Mais Abel reparaît soudain, et le peintre abandonne la harpe pour la viole-de-g"ambe ; le violoncelle, plus tard, Fentliousiasme, et aussi le théorbe, parce qu'il en avait vu un dans un tableau de Van Dyck; admirable instrument, sans doute, puisque Van Dyck l'a peint. Et Gainsborough narrait son aventure avec un professeur allemand à qui il t'tait venu rendre visite, après l'avoir entendu, et qu'il avait trouvé dans son galetas en train de dîner de pommes rôties tout en fumant sa pipe; et le professeur allemand avait son théorbe tout près de lui.
— « Je viens vous acheter votre luth, dit Gainsborough. Dites votre prix, voici l'argent. — Je ne puis vendre mon luth. — Sans doute! mais il ne s'agit pas d'une guinée ou de deux ! Vendez-le moi. — Mon luth vaut bien davantage ; il vaut dix guinées. — Soit, voici l'argent. » — Et Gainsborough s'en va, emportant le précieux instrument. Arrivé au bas de lescaliei". il remonte : « Je n'ai accompli, dit-il, que la moitié de ma mission. Que vaut votre luth sans votre livre ? — Quel livre, master Gainsborough? — Parbleu, le recueil d'airs compos('s par vous pour le luth! — Je ne m'en séparerai jamais. — Allons donc, vous en referez un autre; prenez ces dix guinées pour celui-ci. » 11 redescend (jU('l(jues marches, remonte encore : «A quoi me servira votre livre si je ne puis le comprendre? Et votre luth ! Reprenez-le si vous ne voulez pas m'apprendra à m'en
servir. Venez donc chez moi me donner ma première leçon. — Je viendrai demain. — Venez maintenant. — J'ai àmliabiller. — Pourquoi ? je n'ai vu personne aussi élégant que vous aujourdhui. — Je dois me raser, monsieur. — J'honore votre barbe ! — Laissez-moi mettre au moins une pt'iru([ue. — A (juoi bon? Votre chapeau et votre ])arbe suflisent ! Croyez-vous que si Van Dyck devait faire votre portrait, il attendrait que vous soyez rasé ! »
L'anecdote est charmante : elle montre le caractère primesautier, les facultés d'enthousiasme et d'illusion de Gainsborouyii, car en dépit de son goût et de ses dispositions naturelles pinir la nmsique, il ne parvint jamais, faute d'application, à savoir ses notes. 11 n'en souffrait guère, et il ne paraît point que les autres en aient souffert davantage, s'il faut en croire un contemporain qui, admis dans l'intimité de Gainsborough, alors qu'il s'était fixé à Londres (été 1774), assistait aux soirées de Schomberg- House, soirées que Gainsborough et Fischer, le fameux hautboïste, devenu en 1780 le g-endre du peintre, passaient dans l'atelier, si profondément plongés l'un et lautre, jusque fort avant dans la nuit, dans les délices de la musique que, prétendait Mrs. Gainsborough, « une bande de voleurs aurait pu dévaliser la maison, et y mettre le feu, sans que ces messieurs s'en doutassent. »
L'existence qu'avait menée l'artiste à Bath, il continuait delà mener à Londres, toujours aussi attaché à ses amis et conservant inaltérables sa bonne humeur, sa simplicité de cœur et d'esprit, et l'infinie bienveillance qui faisaient
le fond de son caractère. La fréquentation des personnalités les plus marquantes, à tous égards, de son temps, ses succès d'artiste, sa g'ioire même qui l'égalait au plus glorieux de ses confrères, Reynolds, alors en plein triomphe et qui venait d'être élu président de l'Académie Royale, rien n'eut jamais de prise sur l'homme qu'était et que devait être, jusqu'à son dernier soupir, Thomas Gainsborough.
Il habitait dans Pall Mail, au cœur même du Londres des élégances, non loin du vieux palais de Saint-James et du nouveau palais de Carlton House, l'aile d'une vaste maison construite naguère pour le maréchal-duc Frédéric- Armand Schomberg, favori de Guillaume III, et qu'avait habitée, quatorze ans avant que Gainsborough s'y installât, le célèbre duc de Cumberland, que les Jacobites avaient surnommé « le Boucher » et les Hanovriens « le Héros de Culloden ». Elle fait aujourd'hui partie du ministère de la guerre, mais l'on peut y voir, surmontant le porche à cariatides, un bas-relief allégorique de la Peinture. Bien des souvenirs de la vie londonienne du xvnr siècle, si brillante et si féconde en scandales, hantent encore la vieille demeure. L'étrange Docteur Graham y voisinait av3C le peintre de Mrs. Siddons. C'est, en effet, à Schomberg llouse qu'à son retour d'Amérique, l'habile charlatan avait ouvert, en 1781, son « Temple delà Santé » où trônait dans le rôle d'ensorceleuse, qu'elle était destinée à jouer durant toute sa vie, la déjà « divine » Emma Lyon, la future Lady Hamilton, le modèle passionnément adoré et peint de Romney, l'amie de Nelson. Dans des décors mauresques, parmi
des parfums orientaux et des musiques alanguies, « la charmante Hébé, la rose Déesse de la Santé », comme l'appelait le Docteur Hart dans ses boniments, versait aux pauvres mortels les infaillibles panacées, jusqu'au jour où les deux aventuriers disparurent.
Comment, pourquoi Gainsborough ne fit-il pas le portrait d'Emma Hart ? Comment l'étrang-e, fascinatrice beauté dont Reynolds, Angelica Kauffmann, M"' Vigée-Lebrun, et Lawrence, et Romney, c'est-à-dire tous les peintres qui l'approchèrent, nous ont laissé l'image, ne séduisit-elle pas son pinceau? La jalousie de Mrs. Gainsborough l'en auraitelle empoché... on ne sait, et ceux qui prétendent reconnaître dans l'exquise Musidoi^a se baignant les pieds de la National Gallery les traits et le nu de lenchanteresse. ne possèdent de preuves oii appuyer leur dire. Dans la galei'ie des belles femmes peintes par Gainsborough, Lady Hamillon ne figure donc pas ; déplorons la non-existence du chef-d'œuvre que, telle que nous la connaissons, elle lui eût certainement inspirt'.
L'atelier de Gainsboroug-h ! que ne possédons-nous plus de documents, plus de détails précis, pour nous en faire une imagination exacte et nette! Toutes les célébrités de son temps y défdèrent: écrivains, hommes d'État, liommes de guerre, grands seigneurs et grandes dames, artistes, comédiens, briguaient l'honneur d'être portraiturés par lui ; le cercle s'élargit chaque jour; ses succès annuels aux expositions de l'Académie Royale oii la gloire grandissante de Reynolds ne parvient pas à éclipser la sienne, ses séjours
à Buckinghani Palace — alors Bucking-ham House — et à Windsor, où le «lue et la duchesse de Cumberland, le roi Georges III et la reine Charlotte, et les princes et princesses de la famille royale posèrent derrière son chevalet, tout contribuait à lui créer dans la société d'alors une situation prépondérante. Reynolds lui-même, prétend-on, vint, peu de temps après linstallation de Gainsborough à Schomberg House, lui faire visite, visite que Gainsborough, d'ailleurs, ne rendit pas, et c'est là, si Ion excepte la rencontre des deux grands artistes en juillet 1788, peu de jours avant la mort de Gainsborough, toutes les relations qu'ils entretinrent.
L'incident qui survint, en 1784, entre le comité de la Royal Academy et Gainsborough était peu fait, on en conviendra, pour les rendre plus intimes, au cas où n'auraient point existé, entre les deux portraitistes, par suite de leurs ditiérences de caractère, par raison aussi de jalousie professionnelle (malgré qu'ils reconnussent hautement leurs mérites personnels), tant de raisons justifiantleur commune absence de sympathie.
Donc, Gainsborough avait envoyé, cette année-là, à l'exposition de l'x\cadémie, en indiquant la hauteur à laquelle il désirait qu'il lut placé, le groupe des trois princesses royales, lilles de Georges III, qui se trouve aujourd'hui au Palais de Buckingham. Apprit-il, par une indiscrétion, liiitention du Comité d'accrochage de ne pas accéder à son désir, qu'il écrivit aussitôt : « M. Gainsborough présente ses compliments aux personnes chargées d'accrocher les
tableaux à l'exposition de l'Acadcniie Royale et tient à leur faire savoir que, si le portrait delà Famille royale envoyé par lui est, à cause que les figures n'y sont pas en pied, placé au-dessus de la ligne réservée aux portraits en pied, il n'enverra jamais plus, tant qu'il vivra, d'autres toiles à l'Académie. Ceci il le jure par Dieu. Samedi matin. » C'était la rupture définitive : le Comité renvoya à Schomberg House les Trois Princesses et Gainsborough tint parole.
Les modèles de Gainsborougb durant les quatorze dernières années de sa vie, nous n'en nommerons ici que quelques-uns : Mrs. Graham, que le peintre portraitura plusieurs fois (le plus complet de ces portraits, un des cbefs-d'œuvre du maître, fait la gloire du Musée national d'Ecosse), une fois entre autres en costume de servante, au seuil d'une porte, en petit bonnet de lingerie, un balai à la main (charmante esquisse, aujourd'hui à Howard Castle et qui renseigne curieusement sur les procédés de travail du peintre) ; — le musicien Karl Frederick Aboi ; — le colonel Saint-Léger, ami personnel de Georges IV, encore prince de Galles ; — la Famille Baillie, Mrs. Siddons, de la National Gallery ; — Mrs. Robinson en Perdita, de la Galerie Richard Wallace ; — le Docteur Johnson; — George Canning ; — Master Buttall {U Enfant bleu); — Lady Mulgrave; — Mrs. Moodey et ses enfants; — Wilham Pitt; — Mrs.Fitzherbert; — Mrs. Leyborne; — MissSukey Trevelyan; — Lady Sheffield ; — Edward Orpin, greffier de la paroisse de Bradford, de la National Gallery ; etc. , etc.
(( Les dernières années de Gainsborough, dit lordRonald
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