PAGE D'AMOUR
D'un roman du Directoire (i)
COMMENT VERSORAM), AVANT d'aRRIVER A POSSÉDER SON ANGÉ- LIQUE, JOUIT d'abord du SPECTACLE DE LA FÉLICITÉ DES AUTRES.
Le tète à tête donne une aisance incroyable aux amants : on y passe par-dessus les bienséances ridicules qui veulent qu'ils se traitent indifféremment, sans accorder au seul objet qui les touche aucune préférence sur ceux qui ne les intéressent pas. Mais cette liberté n'est rien, en comparaison de celle d'un rendez-vous désiré depuis longtemps, et toujours éloigné par les embarras d'une gène continuelle, et enfin imaginé et procuré par l'amour même.
Je pris ma chère Angélique entre mes bras; je lui donnai mille baisers avant de lui dire un seul mot. Klle n'avait pas le temps d'être etlrayée de la vivacité de mes transports : elle commença par les souffrir et finit par les partager.
Elle me conduisit dans sa chambre, et nous abandonnâmes ici garde-robe. L'endroit était peu sur, parce que la femme de chambre, qui était alors à dîner, en avait une clef. Klle pouvait y venir : si elle avait trouvé le verrou fermé, cette précaution l'aurait étonnée ; et comme de la surprise on passe promptement à la recherche de l'objet qui la cause, elle aurait pu prendre des soins qui nous auraient fort embarrassés.
A peine avions-nous eu le temps de nous instruire l'un l'autre de tout ce qui avait rapport -k notre rendez-vous, que nous entendîmes M'"^ Doran marcher et parler dans l'antichambre de sa fille. Je sentis à merveille qu'il fallait lui ouvrir la porte, et je n'en fus que plus effrayé pour Angélique dont, ma présence allait compromettre l'honneur d'une manière peu équivoque.
Les situations embarrassantes ont cela de désagréable, qu'elles
(l) Versoraml ou le lihertin devenu phihsoiihe. Tours, an III.
aous jettent dans une si grande perplexité d'esprit, que nous ne mouvons chercher les FiDyens de nous tirer de peine et que nous Qous livrons aux réflexions les plus accablantes, comme si elles étaient de vrais remèdes à nos maux. Il n'en est pas de même des femmes, surtout quand il s'agit d'amour. Un instant leur suffit pour voir le danger et pour prendre les précautions qui l'éloignent. Angélique me fit coucher sous son lit. Cela fait, elle referma l'alcôve, qui, heureusement, était garnie d'une petite balustrade qui empêchait de voir ce qui pouvait être sous le lit. Ensuite, elle ouvrit la porte à sa mère, qui lui dit de s'habiller promptement ; qu'il y avait chez sa tante grande compagnie ( t un concert où on avait besoin d'elle pour chanter.
Les rhumes, les migraines, maladies plus commodes à alléguer dans le besoin que fâcheuses à sentir, furent les prétextes qu'Angélique employa pour se dispenser de sortir. Mais ce fut inutilement. Il fallut s'habiller à la hâte Mme Doran assista à toute la toilette de sa fille, et elles partirent ensemble.
Jusqu'à ce moment, la présence de ma chère Angélique m'avait dédommagé de toute l'incommodité de ma situation, ou plutôt me l'avait fait perdre de vue. J'avais même totalement oublié le danger auquel j'étais exposé, transporté du plaisir d'assister à un déshabillé d'autant plus libre qu'il n'était censé fait qu'en la présence d'une mère. Une fente qui se trouvait au-devant de l'alcôve qui me servait de prison, me fournit le moyen devoir mille beautés qui m'étaient inconnues jusqu'alors. Mais Angélique partit : mes plaisirs cessèrent et ma crainte recommença. Elle voulut emporter la clef de sa chambre : la femme de chambre la demanda pour ranger la toilette; et. M""® Doran ayant décidé en sa faveur, elle resta seule avec moi.
Elle s'occupa effectivement, pendant un quart d'heure, à ranger et la toilette et la chambre. Chaque pas qu'elle faisait, j imaginais qu'elle allait m'apercevoir; mais j'en fus presque certain, quand je la vis sortir et que j'entendis qu'elle fermait la porte à double tour. Je crus qu'elle m'avait découvert : qu'elle allait avertir du monde ; et que tout le domestique de M. Doran viendrait dans l'instant me toucher sur le corps et me traiter au moins comme un voleur qu'on prend en flagrant délit. Je mo trompais : la demoiselle
GALANTERIES X\nil* SIÈCLE
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•' l>a loilelle sccrMe à laquelle personne n'assiste, encore moins les amants. C'est dans celle-là (pron met en usa;:e les cosmétiques qui embellissent la peau. "
(Gi'fivure de Duncker, i)our le Tnblemi de Paris, de Mercier, 1789.)
(•) Le clystèro, vt-rilaltle pompe à feu. <pii joue un si |j;raiid rùlc dans l'imagerie du xvm' siècle quand il dirige ses ... traits vers les mappemondes que l'on sait, osait à peine se montrer dans les soins de la première loilelle. C'est pourquoi celte vignette de Duncker est presque une des seules qui nous renseigne.
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