‹ Galanteries XVIIIe siècleChapitre 106 sur 139 · LA SECONDE TOILETTE · texte numérisé non relu

LA SECONDE TOILETTE

« Un jeu qui favorise le développement de mille attraits non encore aperçus. «

(Gravure de Duncker, pour le Tableau de Paris, de Mercier, 1789.)

(*) C'est à cette « seconde toilette, » à laquelle assistaient, au contraire, tous les amis, tous ceux empressés à faire leur cour, et, au premier rang, les galants abbés, que se débitaient les nouvelles, que se colportaient et se récitaient les vers et épigrammes du jour.

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rentra un instant après et laissa la porte ouverte. Elle vint s'asseoir dans une bergère qui était à côté de la cheminée, précisément vis-à-vis de l'endroit par où je voyais ce qui se passait dans la chambre. Elle chanla assez proprement quelques jolies chansons, que j'aurais entendues avec plaisir dans un autre temps. Ensuite, elle fil une demi-toilette, raccommoda ses jarretières et me montra une jambe de chambrière qui aurait pu convenir à beaucoup de dames, et dont les dépendances paraissaient fort agréables. De là, elle passa au corset, dont les entours étaient ta-nt soit peu dérangés. J'eus aussi occasion de voir une gorge très ample, et en même temps belle et bien faite. Après l'avoir couverte de manière à ne pas en dérober la vue, elle se laissa aller nonchalamment au fond de la bergrre, et se mit à rêver, ou à feindre de dormir. Entra un jeune homme, grand, bien fait, qui était le laquais du jeune Doran. Elle se réveilla comme en sursaut et joua la surj)rise en femme du monde. Elle le querella sur ce qu'il venait la déranger : il s'excusa fort tendrement, et partit de là pour lui parler d'amour, d'une manière plus passionnée, à la vérité, que spirituelle, mais cependant tros expressive.

Les gens du monde baisent la main d'une dame, en lui parlant (l'amour, jusqu'à ce quelle soit assez animée pour permettre qu'on lui baise la bouche, (ieux du bas étage sont plus expéditifs, et par là moins dupes. Le galant prenait un baiser sur la bouche de sa maltresse, à chaque mot qu'.il prononçait ; et cette manière de parler me parut être du goût de la belle, quoiqu'elle dit beaucoup qu'elle ne lui convenait |ii»inl. Elle le dit tant de fois, que je crus qu'elle avait été assez maladroilo pour le persuader à son amant, quand je le vis sortir de sa place. Mais il était |)lus intelligent que je ne croyais. II alla fermer la porte. La demoiselle se leva pour l'en empêcher, et prétendit qu'elle fût ouverte ; mais il se mocjua de ses prétentions, lis disputèrent tendrement pendant quelques minutes ; ils se battirent même galamment, sans que personne eut l'avantage; enlin. la belle sembla remporter la victoire. Son amant ouvrit la |)orte, de l'air du monde le |)lus soumis: il avait ses vues. 11 Ata la clef, la jeta sur la toilette et referma la porte sur-lechamp. Ce fut en ce moment (jue la demoiselle parut véritablement irritée. Elle dit mille injures, et les dit comme une fille suivante

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La Bégueule

« Çà, donnez-moi votre bras, ma mignonne;

« On recevra sa petite personne

« Comme on pourra. J'ai du lard et des œufs.

« Toute Française, à ce que j'imagine,

« Sait, bien ou mal, faire un peu de cuisine.

<■ Je n'ai qu'un lit; c'est assez pour nous deux.

LA BEGLELLL (Gravure de Moi'eau, pour /e.s Contes, de Voltaire.)

Disant ces mots, le rustre vigoureux.

D'un gros baiser sur sa bouche ébahie, Ferme l'accès à toute répartie ; Et par avance il veut être payé Du nouveau gîte à la belle octroyé.

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peut les dire. Dans les moments de vivacité, la réflexion n'agit plus, la politesse atlectée disparaît : c'est le cœur qui parle, c'est le caractère qui se développe. Apparemment, le galant n'était pas novice; car il ne s'inquiéta point de la colère de sa maîtresse. 11 ne lui répliqua pas un mot. (Ju'aurait-il pu lui dire? Il n'était pas temps de s'amuser à quereller; et, d'ailleurs, il n'avait pas sujet d'être de mauvaise humeur. 11 prit la belle entre ses bras. Il lui déroba beaucoup de baisers. Il semblait qu'il y gagnât seul ; mais la belle était trop animée pour ne pas partager le plaisir. Malgré la résistance involontaire qu'elle faisait, il la rapporta dans la bergère, et s'arrangea de façon qu'il lobligea d'y rester. In instant après, la mauvaise humeur disparut et lit place aux sentiments de l'amour le plus vif et le plus satisfait. Les plaisirs de ces amours se succédaient avec une rapidité si voluptueuse, qu'à peine ils paraissaient y suffire. Ils sacrifiaient tout aux désirs, l'un et l'autre : bienséance, gêne, tout fut immolé, tout contribua à leur bonheur.

Ouel spectacle que la félicité des autres, pour un homme que le désir de la sienne réduisait dans une situation aussi triste que celle où j'étais I ^)ue je fis de réflexions folles, mais cependant bien pardonnables à mon état. 11 me semblait que ces deux domestiques m insultaient; que leur bonheur portait atteinte à celui «lue j'osais encore espérer. Oue dis-je ? .le fus tenté de croire (ju'Angélique me jouait, que sa tille de chambre était dans le secret. Kntin, je me dis à moi-même cent sottises, bien moins amusantes que celles que je voyais faire.

Un carosse se lit entendre dans la cour. .le crus que c'était M"*' Doran avec sa mère. Les deux amants le crurent aussi et sortirent. Nous nous étions trompés tous trois. (Tétait M. Doran qui revenait de l'Opéra et qui, apprenant que .M™'' Doran était au concert chez sa sœur, ressortait sur-le-champ pour l'aller rejoindre. Le concert fut suivi d'un souper, et le souper d'un bal qui dura jusqu'à six heures du inatin. Jamais nuit ne fut plus aflreuse que celle que je passai sous ce lit dans une inquiétude continuelle : tantôt tourmenté par la crainte d'être découvert et par l'idée d'être joué ; tantôt consolé par l'amour et par l'espérance d'être amplement dédommagé par Angélique des peines que je soufTrais. pour

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elle. Enfin, elle rentra, toujours avec sa mère, qui, par malheur, n'avait pas envie de dormir. Elle vit sa fille se déshabiller et se mettre au lit ; ensuite, elle se plaça pour se reposer dans sa bergère, où d'autres s'étaient fatigués, la veille, avec tant de plaisir. Elle dit à Angélique mille jolies choses sur la manière dont elle avait brillé tant au concert qu'au bal.

Le plaisir d'entendre louer ma chère Angélique adoucit la gêne horrible où j'étais. Je ne songeai plus qu'au bonheur d'être si près de la personne du monde qui m'intéressait le plus. A huit heures, ^jme Doran, voyant que sa fille ne lui répondait plus, crut qu'elle dormait, et se retira.

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